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Un homme en fauteuil roulant est assis près d'une fenêtre.
La profession

John Ruffolo, en réadaptation, poursuit son chemin

Après un grave accident de la route, grièvement blessé, le capital-risqueur John Ruffolo consacre son énergie à un rétablissement que bon nombre d’observateurs croyaient impossible.

Un homme en fauteuil roulant est assis près d'une fenêtre.John Ruffolo, CPA, est déterminé à revenir au sommet du monde du capital-risque au Canada. (Katherine Holland)

L’année 2018 tire à sa fin. Un vent glacial balaie les trottoirs entre les hautes tours des banques de Toronto. John Ruffolo presse le pas. Il va prendre un verre avec Mark Maybank, ami de longue date, et les deux CPA, au fait des rouages de la finance, ont le cœur à la fête. John Ruffolo tourne la page sur huit belles années à la tête d’OMERS Ventures, fonds de capital-risque du Régime de retraite des employés municipaux de l’Ontario, catalyseur des prouesses de Shopify, Wattpad et tant d’autres jeunes pousses. Soulignons qu’il n’est pas là pour se remémorer son apport dans la coulisse à l’essor des licornes de la technologie. C’est l’avenir qui l’intéresse.

Quand John Ruffolo s’installe aux commandes d’OMERS Ventures en 2011, bien des entrepreneurs canadiens cherchent à être pris sous l’aile d’un investisseur d’ici pour prendre leur envol. Ensuite, vers 2018, l’ère du capital-risque s’ouvre. Les jeunes pousses foisonnent, mais pour continuer de grandir, elles se tournent vers des bailleurs de fonds américains, d’où un exode des capitaux. Les deux hommes sont d’accord : il faut doter le Canada d’un acteur influent qui propulsera les étoiles montantes vers la stratosphère, sans qu’elles franchissent les frontières. Autour d’un verre de vin blanc, le duo se promet d’y travailler de concert.

Six jours avant le Nouvel An, l’énoncé de vision de Maverix Private Equity, bref mais ambitieux, est prêt. Le point de mire? Investir non moins de 500 M$ US dans 10 entreprises qui révolutionneront des secteurs jugés archaïques (santé, finance, transport). John Ruffolo se chargera du financement et de la stratégie, et Mark Maybank, qui a été pendant cinq ans à la barre de la financière Canaccord Genuity, s’occupera de la logistique. « À nos compétences complémentaires s’ajoutaient une confiance aveugle et une profonde amitié », souligne ce dernier.

Dès la publication de l’énoncé de vision, les investisseurs sont prêts à jouer le jeu. Le Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario, mieux connu sous le nom de Teachers, promet 250 M$ US, et le reste vient d’autres acteurs. « J’ai récolté un demi-milliard en 13 jours. C’était de la folie, et on y croyait à peine », se rappelle John Ruffolo.

Trop beau pour être vrai? Oui, avec le recul. En avril, Teachers se désiste, choisissant de lancer son propre programme d’investissement dans les technologies. Résultat : il faut repartir à la chasse aux investisseurs. Un an plus tard, Maverix est de nouveau prête pour le décollage. Nouveau revers, voilà que déferle ensuite la pandémie, qui chamboule les marchés et fait piétiner une foule de négociations. C’est comme si l’univers s’acharnait sur John Ruffolo, qui n’est pourtant pas au bout de ses peines.

Le 2 septembre 2020, ce fervent cycliste part pour une longue balade à vélo. De chez lui, à l’est de Toronto, il se dirige vers le parc de la vallée de la Rouge, puis prend le nord pour Stouffville, sur une petite route. En roulant, John Ruffolo pense à tous les coups de fil à passer pour donner vie à Maverix.

Peu avant 13 h, il entend un camion gronder et s’approcher derrière lui. Par-dessus son épaule, il voit le mastodonte blanc arriver. Le camion aurait ensuite traversé la ligne jaune pour éviter John Ruffolo, qui, à sa gauche, perçoit le crissement des freins pneumatiques. « Je n’ai rien compris. En une fraction de seconde, j’ai été percuté. » C’est l’embardée, la remorque glisse et happe le vélo. Le cycliste, projeté dans les airs, atterrit sur la chaussée. Poumon affaissé. Côtes cassées. Bassin fracturé. Quand il reprend connaissance, la douleur irradie dans tout son corps, sauf dans ses jambes, qu’il ne sent plus. Il comprend tout de suite : sa colonne vertébrale est fracturée.

Étendu sur le bitume dans l’attente des secours, John Ruffolo craint d’y rester. Il voit le visage de sa femme, Carryn, et de leurs deux enfants, Caymus et Rome. Que leur arrivera-t-il s’il meurt? Il n’a que 54 ans. Pour se recentrer, le père de famille imagine les médecins en train de l’ausculter. « Ils vont tout arranger », espère-t-il.

Des sirènes se font finalement entendre au loin, les ambulanciers le placent sur une civière. Direction hôpital Sunnybrook. La route est cahoteuse. « Je poussais des jurons chaque fois qu’on tressautait, c’est-à-dire toutes les deux secondes. La douleur était indicible. » Une interminable demi-heure passe avant que John Ruffolo n’arrive à l’hôpital. Il voit la pancarte « Urgence » et sent qu’on lui pose un masque à oxygène. Ensuite, tout devient noir.

C’est un miracle que John Ruffolo s’en soit tiré puisque, selon certains spécialistes, l’impact aurait dû être fatal.

Pendant 48 heures, l’accidenté oscille entre la vie et la mort. Les médecins réussissent à le stabiliser, mais ne savent par où commencer pour réparer son pauvre corps. Os brisés, organes meurtris, les blessures sont nombreuses. Pour en soigner une, risque-t-on d’en aggraver une autre? Un faux pas, et ce serait la plongée dans l’abîme.

Le 4 septembre, l’homme passe sous le bistouri. Les chirurgiens commencent par le bassin, qu’ils soudent à l’aide de boulons. Au tour ensuite de la moelle épinière. L’une des principales vertèbres thoraciques, la T12, est gravement lésée. Il faut retirer les fragments d’os, puis fixer la colonne grâce à des vis et des tiges.

Quand John Ruffolo ouvre les yeux ce soir-là, sa femme, folle d’inquiétude, est à son chevet. Elle ignore s’il va s’en sortir, s’il a des lésions cérébrales permanentes. À moitié conscient et intubé, il gribouille deux lettres sur une feuille : C et R, les initiales de leurs enfants. Son épouse l’assure que la famille va bien et que c’est son état à lui qui importe.

Peu de temps après, John Ruffolo, plus lucide, regarde devant lui, mais ne voit pas ses jambes. Craignant le pire, il marmonne à l’infirmière quelques sons, et elle finit par comprendre qu’il croit avoir été amputé. Elle redresse son lit motorisé, et il voit ses jambes, bel et bien là, mais de sensation, nulle trace.

Par la suite, les médecins s’entretiennent avec le couple. C’est un miracle que John s’en soit tiré; selon certains, l’impact aurait dû être fatal. « Les spécialistes s’étonnaient de me voir en vie. » On lui apprend toutefois que la moelle épinière a subi d’irréversibles lésions. Autrement dit, comme les circuits ont été sectionnés, le cerveau ne peut plus communiquer avec les jambes, et vice versa. Le verdict tombe, sans appel. Il ne pourra plus jamais marcher. John Ruffolo et sa femme fondent en larmes. Puis, dans un sursaut de volonté, John rejette aussi sec le pronostic : « Non, je vais marcher! »

Et voilà que tout l’entourage se mobilise. Mark Maybank, qui a décidé d’engager un cuisinier pour simplifier la vie de l’épouse et des enfants du blessé, prend aussi en main les affaires à suivre. Dossier médical, correspondance professionnelle, il ne chôme pas. Amis et collègues appellent John Ruffolo, encore à l’hôpital, pour prendre des nouvelles et lui offrir leur aide. Pendant ce temps, le Dr Eric Hoskins, ex-ministre de la Santé de l’Ontario et associé de Maverix, part à la recherche d’un expert qui, sait-on jamais, pourrait remettre sur pied le malade.

Ressort le nom de Michael Fehlings, neurochirurgien au Toronto Western Hospital, spécialiste des lésions de la moelle épinière, qui accepte de se joindre à l’équipe médicale soignant John Ruffolo et a tôt fait d’examiner son nouveau patient. Il commande une batterie d’examens et, contrairement à ses confrères, entrevoit des espoirs de rétablissement. On constate une réponse neurologique résiduelle dans les membres inférieurs (de légers mouvements, des sensations subtiles), et l’imagerie montre qu’il reste des fragments osseux autour de la vertèbre. Si on réussit à les retirer par décompression, les circuits neuronaux auraient des chances de se refaire, sous l’effet de la physiothérapie. « Il arrive que les patients récupèrent de la mobilité après allègement de la pression exercée sur la moelle épinière », explique le Dr Fehlings. John Ruffolo se dit prêt à tenter le tout pour le tout, pourvu qu’on lui garantisse qu’il a une chance sur cent de remarcher. « Si je vous disais une chance sur deux? », répond le médecin, le sourire aux lèvres.

Un homme en fauteuil roulant est photographié près d'une fenêtre.John Ruffolo a déménagé dans un nouveau logement équipé d’un ascenseur et d’une salle de sport. Il fait 18 heures de physiothérapie par semaine. (Katherine Holland)

Le 16 octobre, John Ruffolo subit une intervention de six heures. On l’installe sur une table d’opération spéciale, sur le ventre, le dos exposé. Le neurochirurgien commence par retirer les tiges et les vis qui maintiennent la colonne, puis, à l’aide d’un foret au diamant, il extrait des portions de la vertèbre pour avoir accès aux fragments. Une fois ceux-ci prélevés, il remet délicatement le tout en place, avec les fixations.

Les effets de la chirurgie se manifestent quelques semaines plus tard, quand le convalescent se rend à Lyndhurst, un centre de réadaptation au nord de Toronto. Chancelant, il enfourche tant bien que mal un vélo automatique aux pédales motorisées, et sent ses jambes revenir soudainement à la vie, non sans une douleur lancinante. « Ce sont les muscles du cycliste qui se sont remis en marche, raconte-t-il, comme si mon cerveau avait gardé le souvenir de toutes ces balades. » Impossible de faire des mouvements volontaires, mais peu importe : l’idée de sentir de nouveau ses cuisses le remplit de joie. C’est la preuve qu’il pourrait recouvrer en partie ses capacités.

D’après le Dr Fehlings, il faut envisager un rétablissement qui s’étalera sur environ 18 mois. Même s’il peut difficilement se prononcer sur les progrès que son patient pourrait faire d’ici là, le spécialiste précise que deux facteurs jouent en sa faveur : il était en excellente forme avant le drame et affiche un optimisme imperturbable. « Je ne l’ai pas entendu se plaindre. Ce qu’il fait plutôt, c’est me demander ce qu’il peut faire. Cette volonté de fer, un atout qui lui a fait gravir les échelons au travail, sera aussi gage de prompt rétablissement. »

Début novembre 2020, la deuxième vague de COVID-19 s’abat sur l’Ontario. John Ruffolo est étendu dans son lit à Lyndhurst. « Les confinements s’enchaînaient, et je m’ennuyais royalement. J’avais l’esprit en ébullition. » Son idée fixe? Maverix.

En l’absence de son fidèle ami, Mark Maybank dirige l’équipe, veille sur la logistique du lancement imminent, et rassure les investisseurs inquiets, qui ont appris que John Ruffolo avait eu un grave accident. « J’étais lessivé, confie-t-il. Après ce coup du sort, je voulais redoubler d’efforts et donner vie à Maverix. Il y avait les raisons professionnelles, mais aussi, et peut-être même surtout, les raisons personnelles. »

Toujours alité, John Ruffolo reprend des forces. Avec la permission de l’infirmière, il organise des réunions Zoom, à coup de 10 minutes. Désinvolte, voilà qu’il se met à appeler les investisseurs, à prendre de leurs nouvelles, à parler affaires comme si de rien n’était. « Au milieu de la conversation, ils me demandaient : “Mais attends, tu es où, là?”, se rappelle-t-il en riant. Je sais qu’ils me croyaient tous fou à lier. » Fou ou pas, le capital-risqueur est en vie. En vie et en pleine possession de ses moyens. « J’avais beau répéter que John allait bien, rien de plus convaincant que d’entendre sa voix au téléphone », explique son bras droit.

« C’est vraiment une question de volonté. Si j’y crois, j’y arriverai. »

En avril 2021, Maverix lance enfin le premier volet de son fonds, une enveloppe de 300 M$ US financée par la CIBC, BMO, deux caisses de retraite et des poids lourds du milieu des affaires. On citera le PDG de Canada Goose, Dani Reiss, et l’entrepreneure et dragon Arlene Dickinson. S’ajoutent deux CPA en vue : le fondateur de Mattamy Asset Management, Peter Gilgan, et l’homme qui a codirigé Research In Motion, Jim Balsillie. 

Le mois suivant, John Ruffolo recrute comme associé directeur le Canadien Michael Wasserman, expatrié aux États-Unis, aux commandes du fonds H.I.G. Capital. Voilà qui illustre à merveille l’ambition de Maverix : retenir les meilleurs talents d’ici, et avec eux, les capitaux et les innovations qu’ils apportent. Aujourd’hui, Maverix nourrit divers projets d’investissement, mais aucun n’a encore été conclu en bonne et due forme. Patience.

Jusqu’ici, en revanche, Maverix a fait les manchettes pour une tout autre raison. En juin dernier, Chitra Anand, qui aurait été au service du fonds pendant 18 mois, a entamé une poursuite de 3,4 M$ contre John Ruffolo, Michael Wasserman et Mark  Maybank pour non-rémunération et renvoi injustifié. Elle soutient qu’on l’avait engagée comme associée au sein de l’équipe fondatrice, et qu’il avait été entendu qu’elle serait rémunérée rétroactivement, une fois le fonds sur les rails.

Des affirmations que nient catégoriquement les défendeurs. Le poste se voulait une occasion d’apprentissage, rétorquent-ils, et, aux termes d’une entente de confidentialité signée par la plaignante, aucune rémunération ne lui était due. Et ils font valoir que la plaignante, qui, allèguent-ils, n’avait guère le sens des affaires, aurait manqué de respect envers les autres, se serait attribué le mérite des efforts d’autrui et aurait enfreint le code d’éthique en enregistrant un entretien avec un collègue à son insu. « Au bout du compte, les défendeurs n’avaient d’autre choix que de confirmer à la plaignante que Maverix ne serait pas en mesure de l’engager », lisait-on dans le mémoire présenté par la défense, auquel John Ruffolo, qui a préféré garder le silence sur l’affaire, nous a renvoyés.

Chitra Anand, qui réfute les points avancés par les défendeurs, soutient qu’avant le lancement du fonds, nul ne lui avait fait part de la moindre réserve quant à la qualité de son travail. Elle allègue que Maverix tente de « manipuler les faits ». L’affaire n’a pas encore été entendue par les tribunaux.

À la fin de l’année 2020, John Ruffolo a regagné son logis. Un tout nouveau chez-soi. C’est que pendant son séjour à Lyndhurst, ses amis et collègues ont aidé sa famille à déménager dans un nouvel immeuble dans le quartier, immeuble doté d’un ascenseur. Et surtout, notre homme, qui a accès à son propre gymnase, fait trois heures de physiothérapie par jour, six jours par semaine. Il fréquente un centre de réadaptation non loin, où il fait travailler ses jambes à l’aide d’un harnais accroché au plafond. « Comme mon corps s’est habitué à rester dans un fauteuil roulant, le plus dur, c’est de retrouver la mobilité. »

Pendant ses réunions, aussi bien sur Zoom qu’en personne, il fait comme si tout allait bien, mais en vérité, de son propre aveu, il n’a plus l’énergie qu’il avait. Il fait des siestes entre ses rendez-vous et dort davantage. « Au fond, John est fatigué, confie Mark Maybank. Il pousse son corps à la limite. Et sur le plan mental, la lassitude monte, vu tous les changements qu’il vit. »

Depuis l’accident, plaies de lit, saignements de nez prolongés et caillots (de quoi mettre sa vie en danger) sont autant de complications survenues. Sournoise, la douleur l’a assailli sans répit pendant des mois. Sur une échelle d’intensité de un à dix, la souffrance atteignait huit ou neuf. Maintenant, c’est plutôt du trois sur dix, souligne-t-il. « Et puis, la mélancolie n’est jamais bien loin. Mais je regarde ma famille, et je me dis que l’essentiel, c’est ma femme, mes enfants, et non mes malheurs. »

John Ruffolo est résolu à marcher de nouveau. Orthèses, bâtons, canne, peu importe. D’autres avant lui ont réussi à le faire, pourquoi pas lui? Déjà, il a déjoué les pronostics. « C’est vraiment une question de volonté. Si j’y crois, j’y arriverai. Reste à savoir combien de temps il faudra. »

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