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« Le conflit aura des répercussions sur notre économie »

David-Alexandre Brassard, économiste en chef à CPA Canada, explique quelles seront les conséquences de la guerre en Ukraine pour le Canada.

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Une jeune femme fait le plein dans une station-serviceCertaines matières premières comme le pétrole, le gaz ou le blé faisant défaut, il faut sattendre à des perturbations sur le reste des chaînes d’approvisionnement. (South_agency/Getty Images)

La guerre entre la Russie et l’Ukraine a déjà eu un impact majeur sur de nombreux pays dans le monde. Nous avons demandé à David-Alexandre Brassard, économiste en chef à CPA Canada, de nous expliquer les effets que ce conflit aura sur l’économie mondiale et ce à quoi nous pouvons nous attendre ici, au Canada.

CPA CANADA : Le Canada peut-il être touché par des pénuries, notamment de matières premières, causées par le conflit en Ukraine?
D.-A. Brassard : La Russie joue un rôle important sur l’échiquier mondial parce qu’elle dispose de ressources pétrogazières importantes. Si son PIB est somme toute modeste, elle se distingue des autres pays par sa balance positive d’échanges commerciaux : le pays exporte beaucoup plus qu’il n’importe (20 % de ses importations proviennent de la Chine, ce qui en fait son principal fournisseur). Aussi, la Russie veut minimiser sa dépendance aux autres pays.

Ses partenaires européens ont donc vite été affectés par une raréfaction des ressources quand on sait, par exemple, que le gaz naturel russe représente près de 40 % de l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne – et encore plus dans certains pays comme l’Allemagne, la Pologne et l’Italie. De nombreux pays émergents sont également fortement tributaires des importations de blé en provenance d’Ukraine, qui en est un important producteur, entre autres choses.

Le Canada n’est pas en mauvaise posture puisque ses échanges avec ces pays sont négligeables (0,23 % de nos échanges mondiaux), mais ça ne veut pas dire qu’on n’en sentira pas l’impact. La pression mondiale augmentera, car ces matières premières (pétrole, gaz, blé…) feront défaut, ce qui entraînera des répercussions sur le reste des chaînes d’approvisionnement.

CPA CANADA : Le gouvernement canadien a annoncé vouloir vendre plus de pétrole en Europe. Est-ce réaliste?
D.-A. Brassard : Le principal enjeu pour le Canada relève des capacités d’exportation, et non de production. Il faudrait d’abord acheminer le pétrole par pipelines à un port sur la côte Atlantique, pour ensuite l’envoyer par bateau en Europe. Or c’est très difficile de penser que nous serons compétitifs avec de tels coûts, surtout que l’Europe ne veut pas remplacer sa dépendance énergétique à l’égard d’un pays par un autre. Non seulement d’autres fournisseurs plus proches se manifesteront, mais l’Europe va prioriser les énergies renouvelables pour sa transition énergétique.

Comme pays, nous avons choisi de ne pas augmenter notre production d’hydrocarbures, de ne pas aller de l’avant avec certains projets de gaz naturel ou de pipelines, comme Énergie Est, alors il faut être conséquent.

Cela dit, le Canada ne sera pas totalement perdant. La Saskatchewan va profiter du cours élevé du blé. Et si le prix du pétrole grimpe dans le monde, il grimpera ici aussi, surtout que la production dans l’Ouest ne sera pas affectée par le conflit. Ces prix élevés vont profiter aux provinces de l’Ouest comme l’Alberta, qui prévoit un retour à l’équilibre budgétaire en 2022-2023, après 7 ans de déficit. Ce qu’il faudrait, c’est que les entreprises et les gouvernements fédéral et provinciaux mettent de côté une partie des profits pour investir dans la réduction de l’empreinte carbone de l’industrie pétrogazière.

CPA CANADA : Des prix élevés synonymes d’inflation a priori.
D.-A. Brassard : En effet, l’inflation pourrait rester élevée jusqu’à la fin de l’année, vu la forte pression qui demeure sur les capacités de production de nos économies. La Banque centrale du Canada a commencé à hausser son taux directeur, mais il faut du temps pour en sentir les effets. Et puis les provinces comme le Québec et la Colombie-Britannique sont toujours aux prises avec des pénuries de main-d’œuvre. En Ontario, où l’industrie automobile pèse lourd, c’est plus au niveau de l’approvisionnement qu’on pourrait souffrir (l’Ukraine produit 70 % du gaz néon mondial, un gaz nécessaire à la production des semi-conducteurs des puces installées dans les voitures).

Dans tous les cas, les gens des classes les moins favorisées resteront les plus touchés : ceux qui n’ont pas le choix de se déplacer pour aller travailler, ceux pour qui le transport et l’alimentation grugent une part importante des revenus, d’autant plus que les augmentations de salaire n’ont pas toutes égalé l’inflation cette année.

Vu le contexte international, les gens pourraient moins voyager dans les prochains mois et allouer une partie de ce budget à la consommation de biens (comme ils l’ont fait pendant la pandémie), ce qui augmentera la pression sur la demande… alors que les capacités de production sont encore limitées.

CPA CANADA : Quel rôle le Canada joue-t-il dans le conflit?
D.-A. Brassard : Entre autres actions, le Canada montre qu’il soutient les Ukrainiennes et Ukrainiens notamment grâce à la nouvelle autorisation de voyage d’urgence, qui permet à un demandeur de visa originaire d’Ukraine de rester au Canada jusqu’à 3 ans plutôt que 6 mois, comme dans le cas des visiteurs ordinaires.

Les nouveaux arrivants pourront intégrer la diaspora ukrainienne, qui compte déjà 1,3 million de personnes au pays.

Sur le plan du budget « défense nationale », les dépenses miliaires représentent pour le moment 1,4 % de notre PIB, soit 23 G$ en 2020-2021. Le budget de 2022 comprend une augmentation de cette enveloppe de plus de 7,2 G$ sur une période de cinq ans, avec un maximum de 2 G$ par année. C’est une somme importante, mais ça n’est jamais que 10 % de plus par année. Pour atteindre l’objectif de l’OTAN, nous devrions augmenter nos dépenses de 40 %, soit 10 à 15 G$ de plus par année.

C’est beaucoup. Et puis, concrètement, s’équiper prend du temps, requiert une expertise, de l’espace d’entreposage, etc., alors ça ne se fera pas du jour au lendemain.

CPA CANADA : Diriez-vous qu’il y a un enjeu moral dans ce conflit?
D.-A. Brassard : Oui, et d’ailleurs, il faut le souligner. En mettant leurs activités en Russie en suspens, de nombreuses entreprises ont pris volontairement des décisions liées à des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). C’est encore assez rare. Bien sûr, il y a une pression sociale certaine, mais c’est encourageant de constater qu’elles ont pu agir d’un point de vue éthique et non parce qu’on les y forçait.

EN SAVOIR PLUS

Voyez pourquoi les problèmes liés à l’inflation pourraient durer en 2022 et quelles pistes de solution existent face à un phénomène devenu préoccupant. Si vous avez envie d’en savoir plus sur les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, consultez notre centre de ressources en matière de durabilité. Lisez aussi cette entrevue avec Mark Carney, envoyé spécial des Nations Unies pour le financement de l’action climatique.