Déconnecter pour reconnecter

Combien de parents veulent juste « vérifier un truc  », puis se laissent absorber par leur téléphone?

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Comment les technologies ont repoussé la frontière entre vie privée et travail

À l’ère de l’hyperconnectivité, il devient difficile de tracer un trait entre vie privée et vie professionnelle. La mobilité nous rend-elle esclaves du travail?

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Le jour de notre rencontre, Laurent DuBerger avait une importante réunion d’équipe à l’horaire. Hélas, le fils de 2 ans de ce spécialiste des communications – alors à l’emploi de chez GSOFT, un concepteur montréalais d’outils numériques pour les entreprises – s’est réveillé fiévreux ce matin-là. Dans la salle d’attente du cabinet du médecin, M. DuBerger répond aux messages de ses collègues tout en essayant de surmonter son sentiment de culpabilité. Pourtant, chez GSOFT, les jeunes parents comme lui ont l’appui total de l’employeur, qui les encourage d’ailleurs à faire passer leur famille en premier. « À la maison, dit ce sympathique père de 36 ans, j’essaie de me consacrer entièrement à ma famille, et vice versa au travail. Mais la ligne est parfois floue entre les deux, et je me sens coupable de répondre parfois à des courriels ou à des textos le soir. » 

Laurent DuBerger est loin d’être le seul à jouer les équilibristes sur le fil d’un quotidien hyperconnecté. Même s’ils estiment que les technologies de la communication ont amélioré leur vie, les travailleurs canadiens déplorent leur impact sur la frontière entre vie personnelle et vie professionnelle. Selon une récente enquête de Statistique Canada, la proportion de travailleurs canadiens se disant satisfaits ou très satisfaits de leur capacité à concilier famille et travail est passée de 78 % à 68 % entre 2008 et 2016.

54 % des travailleurs rapportaient du travail à la maison, auquel ils consacrent en moyenne 7 heures par semaine, en plus de leur charge de travail normale.

Une situation qui ne surprend pas Linda Duxbury, professeure à la Sprott School of Business de l’Université Carleton, à Ottawa, qui étudie la conciliation travail-famille depuis plus de 25 ans. Dans une étude réalisée avec Christopher Higgins, de l’Université Western, et publiée en 2012, elle constatait déjà que 54 % des travailleurs rapportaient du travail à la maison, auquel ils consacraient en moyenne 7 heures par semaine en plus de leur charge de travail normale. Et la situation ne s’améliore pas, au contraire, constate-t-elle : chaque jour, le travailleur moyen traite une centaine de courriels, dont près du quart depuis son domicile, révélait une étude qu’elle a menée en 2016 auprès de 1 500 professionnels canadiens.

La chercheuse déplore une « culture de la réponse instantanée » qui n’est pas étrangère à la baisse de satisfaction à l’égard de l’articulation entre les vies personnelle et professionnelle. « Le problème, c’est que les technologies permettent aux travailleurs de travailler 24 h sur 24, 7 jours sur 7. Mais si vous passez une partie de vos soirées à envoyer des courriels ou à y répondre, vous n’êtes pas mentalement présent avec votre famille. Par conséquent, le stress et les tensions augmentent. »

Accros aux appareils mobiles

Le temps passé devant un écran a triplé au cours des 10 dernières années, fait remarquer Amnon Jacob Suissa, professeur associé à l’École de travail social de l’UQAM et auteur de Sommes-nous trop branchés? La cyberdépendance (PUQ, 2017). Sans sombrer dans la technophobie, disons que le problème n’est pas tant la technologie que l’usage qu’on en fait, précise ce spécialiste des dépendances. « Une des valeurs véhiculées dans certains milieux de travail est la performance à tout prix : si vous voulez être efficace, il faut répondre en tout temps. Il faut vraiment être rigoureux, ne pas banaliser les écrans et l’usage qu’on en fait pour ne pas tomber dans l’abus. On doit continuer d’entretenir des relations de qualité avec son entourage. »

À force de consulter compulsivement leur téléphone, certaines personnes développent une dépendance que M. Suissa compare à la dépendance aux drogues ou aux jeux de hasard. C’est la nomophobie, poursuit le sociologue, une anxiété générée par la privation du téléphone mobile ou, par extension, de tout autre type d’écran. « Pensez qu’il n’y pas si longtemps, il fallait revenir à la maison pour prendre ses messages! Le fait d’être disponible en tout temps, d’avoir accès à l’information partout, fait en sorte que nous vivons une véritable révolution depuis les 10 à 15 dernières années. »

Sur le terrain, la psychologue organisationnelle Julie Carignan, CRHA, associée chez SPB, croise régulièrement des gestionnaires et des salariés accros à leur appendice mobile. Elle a remarqué notamment la popularité du texto dans les communications liées au travail, furtives et subtiles intrusions dans la sphère privée auxquelles on ne peut échapper qu’en éteignant son appareil. « Même si vous êtes en vacances, dès que vous voyez un message apparaître sur votre téléphone, votre cerveau se reconnecte avec le travail, et le stress peut s’installer. Surtout que dans certains milieux de travail, on s’attend à ce vous répondiez en tout temps aux textos ou aux courriels, même si ce n’est pas clairement dit. »

Comble de la disponibilité illimitée, certains travailleurs deviennent anxieux s’ils se déconnectent. « J’entends souvent des gens me dire que l’état hors connexion les stresse davantage que de laisser leur téléphone allumé, ajoute Mme Carignan. Ils ont peur de manquer quelque chose d’important, de perdre un client ou d’être envahis de messages le lendemain matin s’ils ne traitent pas immédiatement ceux qui arrivent. » Petit à petit, certains en viennent à développer une dépendance à la connexion, ce qui peut diminuer la qualité de leur présence auprès de leur entourage, poursuit-elle. « On sous-estime souvent l’impact de notre connectivité, notamment sur nos proches. »

Les enfants, particulièrement, paient un prix élevé pour la dépendance à l’écran de leurs parents, constate la psychologue américaine Catherine Steiner-Adair, auteure de The Big Disconnect: Protecting Childhood and Family Relationships in the Digital Age (Harper, 2013). Le millier d’enfants de 4 à 18 ans qu’elle a interrogés pour l’écriture de son livre exprimaient une véritable souffrance due à un sentiment d’abandon lorsque leurs parents se consacrent à des tâches professionnelles derrière un écran, explique-t-elle lors d’un entretien téléphonique. Plusieurs détestent notamment que leurs parents disent devoir seulement « vérifier un truc », puis se laissent absorber par leur téléphone.

« La dépendance aux technologies révèle un portrait troublant de la réalité familiale d’aujourd’hui : celle de familles où chacun est sur son écran au lieu d’être en relation avec les autres. Et le problème ne vient pas tant des enfants ou des adolescents – qu’on blâme généralement pour le temps qu’ils passent en ligne – que des parents eux-mêmes. En s’adonnant à des tâches professionnelles à la maison, ce sont eux qui délaissent la famille. Ils sous-estiment l’impact à long terme sur la santé de leurs enfants. »

Harcèlement numérique?

Dans certains secteurs, notamment le droit et la finance, les supérieurs s’attendent à ce que les cadres et les professionnels soient disponibles en tout temps, sans nécessairement le dire explicitement, souligne Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l’École des sciences de l’administration de la TÉLUQ et spécialiste de la conciliation travail-famille. « Dans ces milieux où le client est roi, la journée de travail commence tôt le matin et finit tard le soir. Le téléphone est toujours allumé, et on se sent obligé de répondre aux appels, aux courriels ou aux textos, que ce soit pour faire augmenter le chiffre d’affaires ou parce que c’est bien vu si vous voulez devenir associé. »

Près de la moitié (46 %) des comptables professionnels utilisent leurs appareils mobiles pour des motifs liés au travail en dehors des heures normales.

Les CPA sont loin d’être à l’abri de l’hyperconnectivité. Lors d’une enquête réalisée pour CPA Québec au printemps de 2017, la spécialiste a constaté que près de la moitié (46 %) des comptables professionnels utilisent leurs appareils mobiles pour des motifs liés au travail en dehors des heures normales. En outre, 38 % consultent leur boîte de courriels jusqu’à l’heure du coucher, et 40 % se sentent obligés d’y répondre avant de se rendre au travail le lendemain!

Tout n’est pas sombre pour autant : l’hyperconnectivité apporte une part de confort ou de flexibilité, disent la plupart des spécialistes interviewés, notamment en permettant aux professionnels d’accomplir certaines tâches en dehors des heures de bureau afin d’alléger la liste des choses à faire le lendemain. Le chercheur français Yves Lasfargue, directeur de l’Observatoire du télétravail, des conditions de travail et de l’ergostressie (ou stress technologique, si vous préférez) parle même d’une certaine forme de plaisir dans le fait d’être connecté en permanence. Le problème, c’est le volume de communications écrites dont les travailleurs sont aujourd’hui accablés, explique M. Lasfargue, qui parle carrément de harcèlement numérique. « Avec les technologies, on est tombé dans une société de l’impatience : on exige une réponse immédiate pour des choses qui n’en méritent pas. Submergé de communications, on a du mal à distinguer ce qui est important de ce qui ne l’est pas. Le hic, c’est qu’il faut bien répondre rapidement, sinon les messages s’accumulent. C’est cela, le harcèlement numérique. »

Comment en sommes-nous arrivés là? Tout a commencé, selon lui, par l’arrivée des premiers téléphones mobiles, au milieu des années 1990. « Cette mobilité a cassé les codes traditionnels entre lieu et travail. Avec le téléphone traditionnel, on respectait une certaine politesse et on ne vous appelait pas à 21 h. Or, cette politesse a volé en éclats. » Simultanément, les temps de réponse ont fondu. « Dans l’esprit des gens, à partir du moment où les délais de transmission ont pratiquement disparu, il devrait en être de même pour les temps de traitement », précise-t-il.

Diane-Gabrielle Tremblay note pour sa part une prise de conscience accrue de la nécessité de s’accorder des moments privilégiés. « Évidemment, plus le milieu de travail est hiérarchisé ou plus le patron est contrôlant, plus c’est difficile. Le supérieur immédiat est une des variables les plus importantes dans la conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle. »

Droit à la déconnexion

En 2016, la France est devenue le premier pays à légiférer en faveur du « droit à la déconnexion ». Une nouvelle disposition de la loi du travail prévoit l’obligation, pour les entreprises de plus de 50 salariés, de négocier avec les partenaires sociaux des « dispositifs de régulation de l’utilisation des outils numériques, en vue d’assurer le respect des temps de repos et de congé ainsi que de la vie personnelle et familiale ». En clair : en dehors des heures de travail, vous avez le droit de ne pas répondre aux textos du patron. La disposition est entrée en vigueur en janvier 2017.

Jusqu’ici, ses effets réels sont peu connus, observe Yves Lasfargue, notamment parce que les entreprises demeurent discrètes sur les ententes négociées avec leurs employés. N’empêche, la loi a son intérêt, ne serait-ce que parce qu’elle force les organisations à s’interroger sur cet enjeu, souligne-t-il. « Avant 2016, le terme “droit à la déconnexion” ne circulait pas dans les entreprises. La loi vient légitimer ce droit. »

Le Canada aurait lui aussi tout intérêt à modifier ses lois afin de tenir compte des réalités du travail à l’ère numérique, affirme Pierre Trudel, professeur au Centre de recherche en droit public de la Faculté de droit de l’Université de Montréal. « Il faut imaginer des façons de garantir des zones temporelles de non-connectivité pendant lesquelles les travailleurs sont libérés de leur obligation de répondre. Au Québec, par exemple, on parle beaucoup de politique numérique, mais on ne parle jamais de protection du temps de repos. Il ne s’agit pas de placarder des règles, mais de favoriser la discussion avec tous les acteurs du milieu du travail. »

Les organisations ont aussi leur rôle à jouer pour prévenir le harcèlement numérique, disent les spécialistes interviewés. « Elles doivent d’abord prendre conscience que l’enjeu est coûteux pour elles, car l’hyperconnectivité affecte la santé mentale et la productivité des employés », dit Linda Duxbury. De plus, les organisations peuvent sensibiliser les gestionnaires au rôle qu’ils ont à jouer afin d’éviter d’empiéter sur la vie personnelle de leurs employés; adopter une politique claire et officielle sur la connectivité; ou sensibiliser leur personnel à cet effet, ajoute la psychologue Julie Carignan.

Au bout du compte, il appartient d’abord à chacun de tracer une ligne claire entre vie personnelle et vie professionnelle afin de prévenir l’envahissement numérique, insiste Linda Duxbury. « Soyons clairs : ce n’est pas la technologie qui brouille la frontière entre votre travail et votre vie personnelle, c’est vous. Vous contrôlez les technologies et non l’inverse. Il faut apprendre à vous déconnecter. »

Comment? En instaurant des « règles d’hygiène » de base, répond Amnon Jacob Suissa, comme mettre les appareils de côté lorsqu’on est à table ou en restreindre l’utilisation dans la chambre. Catherine Steiner-Adair va plus loin. « On ne s’en rend pas compte, mais il y a une foule de moments privilégiés que les parents ratent à se laisser distraire par un appareil mobile. Dans la voiture, à l’heure du bain, à table : mettez votre téléphone de côté et parlez avec vos enfants. »

C’est d’ailleurs ce que s’efforce de faire Laurent DuBerger. « Comme j’ai la chance d’avoir une compagne compréhensive, j’arrive à maintenir l’équilibre travail-famille. Je le vois un peu comme un puzzle : si un morceau est mal taillé, quelque chose va se briser. Tu dois trouver le bon morceau. »