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Josef Adamu
Articles de fond
Magazine Pivot

Se sentir chez soi : des communautés en marge se racontent

Natif de Toronto, établi à New York, le directeur artistique Josef Adamu entend renouveler les récits de la diaspora noire.

Josef AdamuJosef Adamu a lancé l’agence de création Sunday School, qui mise sur la représentation narrative et visuelle, afin de mettre en valeur les identités, cultures et réalités des communautés sous-représentées. (Photo : Kia Marie)

Que signifie « chez soi » pour vous? Cette question est au cœur d’une nouvelle exposition au Musée des beaux-arts de l’Ontario (MBAO), qui présente les œuvres de l’agence de création torontoise Sunday School. Le fondateur de cette dernière, Josef Adamu, s’emploie depuis quelques années à esquisser des réponses.

C’est en 2017 que le créateur a lancé son agence, d’abord et avant tout pour miser sur la représentation narrative et visuelle afin de mettre en valeur les identités, cultures et réalités des communautés sous-représentées, en particulier sous l’angle de la diaspora noire.

Fils d’immigrants venus du Nigeria, né et élevé à Toronto, Josef Adamu sait ce que c’est que de vivre la réalité d’une communauté, mais de voir le monde s’en faire une image diamétralement opposée. Il s’est donné pour mission de combler cet écart et de conférer les pleins pouvoirs à l’expression culturelle.

Collaboration avec des marques telles que Nike, réalisation d’une masse de projets qui le passionnaient, Josef Adamu a su se faire connaître et mettre en valeur son agence à l’échelle mondiale. Il s’est imposé comme l’un des maîtres d’œuvre de l’expression narrative de la diaspora noire. De mai 2023 à mai 2024, une sélection de créations de Sunday School, sur la thématique « Feels Like Home » (Comme chez soi), sera exposée au MBAO pour souligner le sixième anniversaire de la fondation de l’agence.

Joint à New York, Josef Adamu a brossé un tableau de son parcours, et évoqué les principes de la nuance et de la finalité qui sous-tendent sa conception de la représentation narrative.

Comment est né le thème de l’exposition et qu’allez-vous montrer?

J’affiche d’abord une série d’images autour des tresses africaines, de la coiffure, comme marque d’identité culturelle. On a préparé une autre série sur la culture du sport dans la communauté, puis une autre axée sur l’identité et la représentation, notamment dans l’univers de la danse. Des œuvres différentes, mais qui ont en commun leur résonance avec le thème de l’exposition : se sentir chez soi. De prime abord, c’est une notion accessible, facile à se représenter, mais elle renvoie à bien davantage, par delà le lieu où l’on vit. Chez soi, c’est la mère patrie, mais c’est aussi l’impression d’être en pays de connaissance. L’expression peut évoquer une foule de choses, comme le sentiment d’appartenance à la collectivité.

Je propose même un code vestimentaire : que chacun visite l’exposition en portant des vêtements qui lui rappellent ses origines, son patrimoine, qu’il soit indien, jamaïcain, nigérian, éthiopien ou autre.

Vos œuvres mettent en lumière la réappropriation de modes d’expression que les communautés noires ont rarement l’occasion de montrer. D’où provient ce choix?

L’idée vient sans doute de mon éducation. Né de parents nigérians, j’ai vécu et grandi à Toronto. Mes parents sont originaires de l’État de Benue, au centre du Nigeria, en marge des grands regroupements ethniques. Je me suis toujours senti comme un exclu. Je suis un Nigérian, oui, mais d’un État « autre ». Depuis mon enfance, je rêve de voir les Noirs davantage représentés de mon point de vue, ou de celui de ma communauté.

Femme dansant - Photo de Kreshonna Keane, exposition Ten Toes Down, 2021Danseuse, photographie de Kreshonna Keane, exposition Ten Toes Down, 2021. (Avec l’aimable autorisation de Sunday School)

Sunday School semble aussi privilégier la nuance et la spécificité dans le récit. Pourquoi?

Je tiens à montrer ce qui me semble le plus authentique par rapport à ce que j’ai connu en grandissant. Dans presque toutes nos réalisations, j’affiche une réalité que j’ai moi-même vécue, ou dont mon entourage m’a parlé, et nous nous efforçons d’aller au plus vrai, au récit en arrière-plan.

On vise aussi une représentation qui se veut facile à assimiler. Je n’aime pas me lancer dans des élucubrations conceptuelles difficiles à comprendre, car Sunday School se donne une mission de rayonnement, de partage.

La représentation, c’est extrêmement important. Vous constaterez que dans 85 % à 90 % de nos œuvres, on aperçoit des Noirs au teint foncé. Il y a des images où c’est le teint clair qu’on voit plutôt, et c’est quelque chose que je voulais changer.

Compte tenu des victoires que vous avez remportées, ces six dernières années, comment poursuivre sur votre lancée?

Je crains peut-être de stagner, de m’enliser dans la représentation narrative de la communauté noire, explorée d’un point de vue africain, en exclusivité. Je n’ai pas l’impression d’être à court d’idées, car j’en ai des tonnes, qui ne se limitent pas à notre monde et à notre réalité. Mais j’ai peur qu’une grande partie de notre travail représente parfois une culture donnée, et seulement celle-là, alors je tâche d’y ajouter un point de vue universel, à facettes, qui débouchera peut-être un jour sur autre chose. Cela dit, je suis confiant, heureux du travail accompli, et je compte bien le poursuivre.

Ma démarche est résolument axée sur les Noirs. Je l’assume et je la revendique. C’est par ce choix que je suis devenu ce que je suis aujourd’hui, un ambassadeur des réalités de mon enfance.

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