Incidence des guerres commerciales sur les entreprises

Le climat politique instable qui s’est installé en Amérique du Nord pourrait avoir des répercussions sur l’économie et sur notre système financier. Dans cet entretien, Laura Dawson, conférencière principale du Colloque pour les comités d’audit, nous donne son avis sur les relations canado-américaines, la renégociation de l’ALENA et d’autres sujets connexes.

Pour la population canadienne en général, et les CPA en particulier, il peut être difficile de s’y retrouver dans le cycle effréné de l’actualité et de bien comprendre les différences de point de vue des administrations Trudeau et Trump en matière de diplomatie, de politique gouvernementale et de gestion des risques. 

CPA Canada s’est entretenue avec Laura Dawson, directrice du Canada Institute au Wilson Center, et qui sera la conférencière principale du Colloque pour les comités d’audit 2018. Elle nous a fait part de ses réflexions sur les relations canado-américaines, sur le danger que représente la hausse des tarifs douaniers en marge de la renégociation de l’ALENA et sur l’incidence de la situation actuelle sur les entreprises, les échanges commerciaux et l’économie du Canada. 

Madame Dawson, vous travaillez pour un important centre d’études et de recherche de Washington, à quelques pas de la Maison-Blanche. Comment est né votre intérêt pour les États-Unis?

J’ai grandi durant les années 1970 et 1980. Les États-Unis faisaient partie du quotidien des Canadiens. Sur mon téléviseur noir et blanc, je regardais les bulletins de nouvelles de fin de soirée, et je ne voyais pas de différence entre la décision de Pierre Trudeau de suspendre les libertés civiles pour mettre fin aux attentats felquistes et celle de la Garde nationale de l’Ohio d’ouvrir le feu sur des étudiants de l’université d’État de Kent. 

L’Expo 67 avait réuni le monde à Montréal et, en 1969, la mission Apollo 11 avait amené l’Homme à la Lune. Ces événements ont tissé l’identité de nombreux Canadiens de ma génération – une identité plus nord-américaine que strictement canadienne. Puis, le 11 Septembre est arrivé. Même si les attentats se sont produits en territoire américain, ils ont provoqué une onde de choc qui s’est répandue des deux côtés de la frontière, et les Canadiens ont cherché des moyens d’aider leurs voisins et amis à traverser cette dure épreuve.

À votre avis, qu’est-ce qui décrit le mieux la relation commerciale entre le Canada et les États-Unis? Comparativement à aujourd’hui, comment les deux pays réglaient-ils leurs différends commerciaux par le passé?

Les États-Unis et le Canada entretiennent la plus importante relation économique entre deux pays au monde. L’an dernier, leurs échanges commerciaux ont représenté près de 675 milliards de dollars. Il n’est donc pas étonnant que, dans un contexte de protectionnisme sous le thème « America First » (les États-Unis d’abord), le commerce soit devenu un enjeu crucial. 

Une relation commerciale aussi importante et complexe que celle du Canada et des États-Unis traversera inévitablement quelques zones de turbulence. Avant la politique « America First », le Canada contestait régulièrement certains irritants, sans toutefois s’attendre à des changements, puisqu’il était conscient de la nature politique sensible de ces questions dans l’autre pays. Il convient de rappeler que l’ALENA et l’OMC, comme de nombreuses autres ententes et institutions de l’ordre libéral international, visent à instaurer un système transparent fondé sur des règles, pour réduire au minimum l’influence qu’auraient des intérêts politiques à court terme sur l’efficacité des marchés et la prospérité collective à long terme.

Or, l’administration américaine ne gère plus les petits irritants de manière conventionnelle. Les attaques de la Maison-Blanche contre le Canada et d’autres alliés deviennent de plus en plus virulentes. Les États-Unis ont commencé par lancer des accusations de pratiques commerciales déloyales, pour ensuite imposer des droits de douane punitifs et menacer de mettre fin aux principaux accords commerciaux. La Maison-Blanche fait fi des cadres de règlement des différends.

Comment le président Trump est-il parvenu à faire adopter ses tarifs douaniers par le Congrès? 

Pour de nombreux Canadiens, le président Trump a dépassé les bornes lorsqu’il a, le printemps dernier, justifié ses tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium du Canada en invoquant des « craintes pour la sécurité nationale ». 

Par le passé, lorsqu’il ne faisait que menacer d’imposer ces tarifs douaniers, le président écrivait sur Twitter qu’il ne s’agissait que d’un outil de marchandage dans le cadre des négociations sur l’ALENA. Les observateurs du Congrès ont expliqué que l’argument de la sécurité nationale permet au président d’imposer des tarifs douaniers beaucoup plus facilement, sans avoir à obtenir l’autorisation des législateurs. 

Bien entendu, les Canadiens sont conscients que le président agit par intérêt politique, mais ils sont aussi profondément insultés de voir leurs alliés américains déclarer au monde entier que le Canada n’est pas digne de confiance.

Sur quoi le conflit avec nos voisins du Sud porte-t-il exactement?

En quelques mots, le Canada et les États-Unis sont frappés par de surtaxes de représailles qui n’ont aucune justification économique. Ce sont les fabricants et les exportateurs américains qui en font les frais, puisqu’ils seront moins concurrentiels sur les autres marchés.

Par exemple, dans le cas de l’acier, les États-Unis affichent un excédent commercial avec le Canada. Nous sommes le plus grand exportateur d’acier vers les États-Unis, mais aussi le plus grand importateur d’acier américain, parce que le marché nord-américain a mis en place des îlots régionaux spécialisés. Le Canada fabrique de nombreux produits d’acier laminé à plat, alors que les États-Unis se spécialisent dans les produits longs, tels que les tubes et les tuyaux. 

Grâce à l’ALENA, de tels produits pouvaient circuler librement sur le continent, comme si la frontière n’existait pas. Aujourd’hui, on estime que pour chaque emploi américain dans le secteur de la transformation de l’acier et de l’aluminium qui est protégé par les tarifs douaniers, 80 emplois américains sont à risque dans le secteur de la fabrication. 

Quels sont les effets des nouveaux tarifs sur les économies des États-Unis et du Canada?

Une part importante des exportations des États-Unis vers le Canada et le Mexique est désormais assujettie à des surtaxes de représailles. Jumelées à la multiplication des tarifs et des contre-mesures imposées de part et d’autre par Beijing et Washington en raison de leurs différends sur la propriété intellectuelle et les technologies, ces surtaxes font considérablement augmenter le risque pour le commerce des États-Unis. Par ailleurs, les coûts engendrés par les nouveaux tarifs n’auront pas les mêmes effets dans tous les secteurs. Certains les ressentiront à peine, alors que d’autres, comme le secteur agricole, verront leurs bénéfices réduits à néant. 

Les différents droits de douane imposés par les États-Unis nuisent aussi aux pays visés. Le Canada et le Mexique doivent non seulement composer avec des milliards de dollars en droits de douane sur leur plus important marché à l’exportation, mais aussi avec la réduction des investissements, puisque les entreprises mettent leurs projets de dépenses sur la glace en attendant le retour à la stabilité sur le marché nord-américain. 

Selon les prévisions de la Banque du Canada, publiées avant que ne soit invoqué l’argument de la « sécurité nationale », les incertitudes commerciales entraîneront un recul des investissements des entreprises d’au moins 2 %, et une diminution des exportations de 1 % d’ici 2020.

 

Les CPA ont un rôle important à jouer pour aider leurs clients et les organisations à s’y retrouver dans les questions de politique commerciale. 

Pour en savoir plus sur les effets des relations canado-américaines et de l’ALENA sur les entreprises, assistez à la conférence de Laura Dawson au Colloque pour les comités d’audit, qui se tiendra les 6 et 7 décembre 2018 à Toronto. Vous pourrez également en profiter pour explorer d’autres enjeux importants qui touchent l’avenir de l’audit et de la certification et obtenir jusqu’à 21 heures de PPC.