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Fourmi à en devenir millionnaire? Que penser de l’épargne extrême?

Des experts s’expriment sur le modèle « vie frugale-épargne intensive » en vue d’une retraite précoce.

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jeune homme se détendre sur la plage, tout en lisant des emails sur un ordinateur portableSi vous arrivez à épargner au moins 50 % de vos revenus et à réduire drastiquement vos dépenses, vous pourriez prendre votre retraite plus tôt. (Getty Images/grinvalds)

Prendre sa retraite à 30, 40 ou 50 ans peut sembler inatteignable comme objectif à la plupart d’entre nous. Mais certains, bien déterminés, adoptent une tendance qui fait son chemin : épargne intensive en vue de dire « Bye-bye boss! » au plus tôt.

Connu en anglais sous le sigle FIRE (Financial Independence, Retire Early – indépendance financière, retraite hâtive), ce mouvement découle de la parution, en 1992, du livre à succès Your Money or Your Life (Votre vie ou votre argent?, Éditions Logiques). Il a fait boule de neige ces 10 dernières années, sous l’impulsion des jeunes de la génération Y tout particulièrement.

Certains observateurs sont d’avis que mener un petit train de vie pour épargner à toute bride est envisageable en théorie, mais difficile à mettre en pratique, en fonction de son âge et des circonstances. D’autres croient que c’est une voie qu’il nous est tous possible de suivre.

Nous nous sommes entretenus avec des experts sur les occasions et les défis que comporte une vie simple, mais aussi sur ce qu’on peut espérer d’un tel effort, à long terme.

DES ADEPTES DU MODÈLE « FIRE »...

Vous visez l’indépendance financière et la retraite au plus tôt? Il vous faudra épargner au moins 50 % de vos revenus et réduire un peu, ou beaucoup, vos dépenses. À la frugalité s’ajoutera la nécessité de vous débarrasser de vos dettes et d’investir avec sagesse. Idéalement, une fois que votre épargne sera d’environ 1 million de dollars, ou l’équivalent de 30 fois vos dépenses annuelles, vous pourrez prendre votre retraite, selon la philosophie FIRE.

Un porte-étendard de cette école de pensée est Peter Adeney, ancien informaticien et blogueur bien connu sous le sobriquet Mr. Money Mustache, qui a pris sa retraite à 30 ans. Lui et sa femme ont épargné environ les deux tiers de leurs revenus, ce qui leur a permis d’engranger suffisamment d’argent en moins de 10 ans pour quitter leur travail rémunéré... il y a presque 15 ans.

Comme M. Adeney l’explique dans son blogue, « l’idée, c’est que si vous touchez un très bon salaire et que vous faites l’effort de vivre simplement, en vous débrouillant avec environ le quart de votre revenu, alors vous pourrez prendre votre retraite quand vous répondrez à ce critère : le pécule amassé doit vous permettre de ne pas pâtir de l’absence des trois quarts de votre salaire que vous aviez l’habitude d’épargner. Il faut que le total de votre épargne-retraite (combiné éventuellement à du travail à temps partiel) puisse vous procurer, pour le reste de vos jours, l’équivalent du quart de votre salaire, somme sur laquelle vous aviez l’habitude de compter pour vivre ».

Kristy Shen et Bryce Leung, des « fourmis » qui ont dit au revoir à leurs collègues dans la jeune trentaine, avaient été conquis, en 2012, par l’idée d’une retraite avant l’heure, si l’on peut dire. À l’époque, les deux bossaient comme ingénieurs en logiciels à Waterloo (Ontario) et s’étaient mis à l’épargne disciplinée dans l’espoir d’acheter une maison.

« Nous mettions de côté tout ce que nous pouvions, mais le prix des maisons ne cessait de monter, au point où notre objectif devenait toujours plus difficile à atteindre, raconte M. Leung. Nous avons alors envisagé d’autres possibilités, et nous nous sommes dit qu’il valait peut-être mieux faire des investissements. »

Avec 500 000 $ en banque, ils ont revu leur plan de vie, se sont mis à appliquer les principes du mouvement FIRE et ont entrepris de faire fructifier leur argent. Tout comme leurs prévisions l’avaient laissé entendre, ils ont amassé 1 million de dollars en l’espace de 3 ans.

Maintenant âgés de 36 et 37 ans, Mme Shen et M. Leung bourlinguent de par le monde, alimentent leur site Web (Millennial Revolution) et écrivent des livres, comme le guide pratique Quit Like a Millionaire, publié récemment.

« Ce n’est pas tant ce que vous gagnez qui compte, mais ce que vous épargnez. On le sait, la plupart des gens ne font pas un salaire dans les six chiffres, dit Mme Shen. Les gens sont intimidés par l’objectif de 1 million de dollars. Il ne faut pas. Il est quand même possible de parvenir à l’indépendance financière si la formule d’épargne suggérée est appliquée à la lettre. »

... MAIS AUSSI DES SCEPTIQUES

Jason Heath, CFP, directeur général du cabinet Objective Financial Partners à Markham (Ontario) n’est pas convaincu. Bien qu’il soit d’accord avec l’objectif de réduire ses dépenses pour épargner davantage, il croit que le mouvement FIRE et ses adeptes font preuve d’une vision à court terme.

En fonction de l’étape où vous êtes rendu dans la vie, il y a des limites aux dépenses qu’on peut réduire, ou éliminer du budget, soutient-il. Parmi les réalités qui peuvent gêner l’atteinte d’un objectif de retraite précoce, citons le désir de fonder une famille ou de devenir propriétaire. Frais de garde, mensualités hypothécaires et impôts fonciers auront tôt fait de refroidir votre enthousiasme à thésauriser de l’argent. M. Heath se demande comment le modèle « vie frugale-épargne intensive » peut tenir la route pour la majorité.

Par ailleurs, les investisseurs de la génération Y omettent peut-être de tenir compte de certaines considérations à long terme. Une stratégie d’épargne a beau être ambitieuse et réussie, souvent, elle ne se fonde que sur la situation actuelle, comme si les circonstances étaient immuables. Or, on sait que la vie peut nous confronter à tout un lot d’imprévus qui peuvent changer la donne : maladie, décès ou divorce pourraient gruger une bonne part d’un pécule initialement jugé suffisant.

« Il faut intégrer une marge de manœuvre au cas où des circonstances malheureuses viendraient chambouler vos plans... Pourquoi ne pas envisager de travailler un peu plus longtemps? Ou de travailler différemment pour avoir un bas de laine plus garni et éviter d’être pris de court? », pense M. Heath.

Bridget Casey, fondatrice de Money After Graduation, une ressource en gestion des finances personnelles qui s’adresse surtout aux jeunes professionnels, ne voit pas elle non plus comment l’épargne extrême est soutenable. Cette stratégie, selon la Calgarienne de 33 ans, ne prend nullement en compte les affres d’un krach financier (que ses adeptes n’ont d’ailleurs jamais vécues). « Cette éventualité, surtout pour ceux qui coulent de beaux jours avec seulement 200 000 $ ou 300 000 $ en banque, pourrait bien être dévastatrice », ajoute-t-elle.

Elle poursuit : « Ma génération n’a presque jamais connu une année de mauvais rendements boursiers, mais quand les marchés vont chuter, disons de 20 % ou plus, le réveil pourrait être brutal. Les dividendes ne seront plus au rendez-vous. La pérennité de leurs sources de revenus n’est pas assurée. »

Mme Casey sourcille aussi à l’idée de s’astreindre à la frugalité toute sa vie durant. De jeunes diplômés qui viennent de décrocher un emploi bien payé trouveront facile, en début de carrière, d’être sage avec leur argent. Mais par la suite, sauront-ils maintenir cette vie d’ascète?

« Est-ce bien réaliste et soutenable? Si vous aspirez à plus qu’un mode de vie d’étudiant célibataire, que vous rêvez d’une petite famille, revenez un peu sur terre », conseille-t-elle.

UN EXEMPLE À SUIVRE?

Pour les Shen-Leung, la stratégie porte ses fruits jusqu’ici, et le couple n’entend rien changer à son mode de vie ni cesser d’encourager autrui à s’inspirer de son exemple.

« Ce n’est pas la voie que vous empruntez qui vous définit. Et parfois, on fait des erreurs, sur le plan financier. Ce qui importe, c’est de changer vos habitudes de vie pour vous mettre sur la bonne voie, avance M. Leung. Nous n’avons rien fait de si extravagant. Et on peut à tout moment revenir à notre ancienne vie. »

Que vous choisissiez la voie « classique » ou la voie expresse vers la retraite, une constante demeure : réduisez les dépenses là où vous le pouvez, épargnez autant que possible et prenez le dessus sur vos dettes, comme le recommande Mme Casey.

« Le bon côté du mouvement FIRE, c’est qu’il encourage une épargne substantielle, sur une courte période. C’est aussi une bonne chose de sentir qu’on prend sa vie en main. Et cette discipline a l’avantage de jeter les bases d’un avenir financier moins incertain », concède l’experte financière.

Peter Adeney fait observer que le modèle FIRE bouleverse l’idée qu’on se fait de la retraite. La prendre plus tôt que tard est possible pour quiconque le souhaite, pour peu qu’on se donne les moyens d’y arriver. Il ne s’agit pas de devenir oisif pour toujours, mais de vivre sa vie comme on l’entend, pleinement.

« La retraite, c’est le privilège d’avoir la liberté de mener la vie équilibrée de vos rêves, sans que l’aspect “il faut bien gagner sa croûte” soit prépondérant », résume-t-il dans son blogue.

« Nul besoin d’abandonner tout travail rémunéré. Mais c’est bien d’être assez à l’aise pour se permettre de choisir seulement le type de travail qui vous plaît, selon l’horaire qui vous convient », conclut M. Adeney.

BIENTÔT LA RETRAITE?

Il n’est jamais trop tard pour commencer à épargner pour la retraite. Quinquagénaires et sexagénaires, nous vous invitons à lire notre document intitulé Retraite en vue : Guide du retardataire – Comment rattraper le temps perdu en 10 ans ou moins pour savoir comment donner un coup de barre à votre épargne-retraite!