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Alicia Fowler
Articles de fond
Magazine Pivot

Pleins feux sur un cabinet comptable féministe qui soutient les entreprises engagées

Dans le cabinet de fiscalité qu’Alicia Fowler, CPA, dirige avec d’autres femmes, intuition et communication sont les maîtres mots.

Alicia FowlerAlicia Fowler dit ne pas avoir visé l’innovation de rupture, même si le simple fait de former une équipe de féministes semble être un bouleversement en soi. (Photo Emilie Iggioti)

Le printemps 2020 a été marqué par de profonds bouleversements sociaux. Manifestations contre la brutalité policière au lendemain de l’affaire George Floyd, mobilisation de militants autochtones et d’autres alliés au nom de la protection de nos ressources naturelles… Ces moments, Alicia Fowler, CPA, les a vécus de chez elle, à Edmonton, où elle s’occupait de ses deux enfants, alors âgés de sept et deux ans. Elle venait de mettre sur pause sa carrière en expertise comptable dans un grand cabinet. Un boulot qui ne lui convenait tout simplement plus. Le télétravail n’était pas possible, ce qui n’était pas sans compliquer la conciliation travail-famille.

Toute cette agitation sociale lui a ouvert les yeux. Le monde était en mutation. Les inégalités avaient enfin la tribune qu’elles méritent, et la comptable ne sentait pas qu’elle se réalisait au travail, à faire économiser de l’impôt aux riches. Ce qu’elle voulait, c’était aider les femmes en affaires et soutenir les entreprises engagées. À force de creuser, elle en est venue à percer un créneau : celui des dirigeants qui cherchaient une équipe comptable à l’image de leur mission d’impact social, dont les membres butaient contre ces mêmes obstacles systémiques qu’ils cherchaient à lever.

C’est ainsi qu’en janvier 2021, elle a décroché d’un fonds de capital-investissement un contrat de 115 M$ pour lequel elle a recruté deux autres mamans CPA. L’expérience s’est avérée si profitable – et agréable – que la professionnelle a ouvert son cabinet, MOD Accounting & Tax. L’équipe, spécialisée en fiscalité, fonctionne en mode virtuel à partir de son siège social, à Edmonton.

Aujourd’hui, elles sont huit, comptent une soixantaine de clients et arrivent à doubler leur chiffre d’affaires d’année en année sans dépenser un seul dollar en marketing. « Nous sommes présentes dans notre milieu. Les femmes se tournent vers nous parce qu’elles veulent s’associer à des femmes », explique Alicia Fowler. Cette fibre féministe lui a d’ailleurs valu un prix Ember dans la catégorie Championne ou champion communautaire de l’année et, tout récemment, une nomination aux prix de l’association Alberta Women Entrepreneurs. Entretien.

Selon vous, à quoi ressemble un cabinet féministe?

L’approche féministe est inclusive et nourricière, deux valeurs chères au cabinet MOD. Il s’agit de prendre soin de soi, de son équipe, de sa communauté et de sa clientèle. Et de ne pas se cantonner aux chiffres. Nous tenons à tisser des liens, à accueillir nos clients dans notre troupeau. Car oui, nous nous considérons comme un troupeau d’éléphants. Les pachydermes forment des sociétés matriarcales pour assurer la survie du groupe. Nous prenons des décisions ensemble, nous avançons à l’unisson, en misant toujours sur la collaboration et la communication. À l’opposé, certains cabinets traditionnels sont très hiérarchisés. Une poignée de décideurs dictent la conduite des autres. Qu’on soit d’accord ou non, il n’y a pas beaucoup d’occasions de mettre son veto, de poser des questions, de s’intéresser aux motivations sous-jacentes.

Je voulais faire les choses autrement. Ainsi, toutes les deux semaines, nous avons une réunion d’équipe où l’impact social figure à l’ordre du jour. Tout le groupe doit se sentir concerné par notre raison d’être. Bien sûr, par définition, notre travail gravite autour de la fiscalité, mais nous souhaitons aussi, et surtout, laisser une empreinte positive. Dans mon rôle, je me fais un point d’honneur de me montrer ouverte aux commentaires de l’équipe. Et dans un contexte de télétravail, il est plus essentiel que jamais de savoir bien communiquer. Dans notre manuel du personnel, nous précisons d’ailleurs certaines attentes à cet égard : nous devons être prêtes à discuter avec courage et à avoir des conversations difficiles.

La pandémie a propulsé la question de la souplesse au travail à l’avant-plan. Comment voyez-vous l’équilibre travail-vie personnelle dans votre cabinet?

J’ai renoncé à mon emploi précédent parce que j’avais deux enfants et que je ne pouvais pas les faire garder. Notre cabinet s’appuie sur une idée fondatrice : les femmes ont leur place sur le marché du travail. Notre rôle de mère, d’aidante naturelle, ou peu importe, ne devrait pas limiter l’apport que nous pouvons fournir dans notre sphère professionnelle. Nous offrons différentes formules, toutes plus flexibles les unes que les autres. Par exemple, lorsqu’une collègue s’est retrouvée sans service de garde, nous avons fait passer sa semaine de travail à 10 heures, car nous ne voulions pas nous priver de sa valeur. Sans cette souplesse, l’équipe ne serait pas aussi soudée. La vieille école craint les excès. Mais la personne qui a besoin de temps doit pouvoir le prendre, ce temps. Et je confirme : il n’y a pas d’abus. Il s’agit simplement de donner à son équipe la latitude nécessaire pour les rendez-vous médicaux ou les imprévus. Essentiellement, nous nous appliquons toutes à faire du milieu de travail dont nous rêvions une réalité. Nous sommes consciencieuses et dévouées, mais notre réalité ne cadrait pas avec le traditionnel 9 à 5.

Quelle est votre philosophie en affaires?

Toutes nos décisions reflètent nos valeurs. Nos contrôles préalables sont très stricts. Avant de nouer une nouvelle relation client, nous menons une entrevue rigoureuse. Pour envisager d’aller de l’avant, nous devons trouver des atomes crochus, voir que l’entreprise est déterminée, elle aussi, à faire bouger les choses. Il faut également que le client veuille soutenir un cabinet dirigé par des femmes, et, réciproquement, que sa mission nous parle. Sans mettre la question de l’argent de côté, nous visons quelque chose de plus grand encore.

Cette même approche se reflète dans nos critères d’embauche. Nous cherchons des talents qui partagent nos valeurs : concilier bénéfices financiers et bénéfices sociaux. Ces personnes doivent vouloir faire le bien autour d’elles. Nos clients nous tiennent à cœur, et nous défendrons toujours leur cause avec ardeur. Mais pour ça, il faut que toute notre équipe y croie.

Votre entreprise vient-elle, selon vous, redéfinir le domaine comptable traditionnel?

MOD demeure un cabinet comptable traditionnel, en ceci qu’il offre des services tout ce qu’il y a de plus standard : fiscalité des sociétés, information financière, tenue de livres… Mais c’est un cabinet féministe. Et même de simples affirmations féministes peuvent susciter des réactions fortes dans le milieu. Certains cabinets sont très attachés aux vieilles façons de faire. La plupart des associés et des décideurs sont des hommes, et c’est dans un tel environnement que je me suis retrouvée.

Je n’ai jamais visé l’innovation de rupture, les perturbations. Cela dit, le simple fait de former une équipe de féministes, de viser l’égalité des chances et de constater les inégalités dans le milieu semble effectivement être un bouleversement en soi. Si nous fonçons malgré tout, c’est parce que les femmes ont plus de mal à accéder aux capitaux, et que leur niveau de littératie financière demeure moindre, tout comme leur pouvoir décisionnel. Nous voulons pouvoir discuter de ces sujets, en nous donnant – à nous et aux femmes qui nous entourent – les moyens de le faire.

Vous laissez votre intuition vous guider. De quelle manière?

Je conseille aux clients de faire confiance à leur instinct. Parce qu’au fond, on connaît toujours la réponse qu’on cherche, même quand il s’agit de choses toutes simples, comme le droit à une déduction. J’encourage la personne à prendre du recul : d’emblée, qu’en pense-t-elle? C’est ça, le point de départ. Après, nous chercherons à étayer ce choix. Les chiffres, les données financières et les règles fiscales viendront simplement confirmer la conclusion que nous connaissions déjà.

Nous prenons des décisions chaque jour. La réussite passe par l’écoute de son instinct et de ses valeurs profondes. Pour s’y retrouver, il faut d’abord voir comment on se sent par rapport à une décision, et si elle nous rend mal à l’aise, chercher à comprendre pourquoi. Parce qu’on a honte? Parce qu’on ne comprend pas les chiffres? Ou parce qu’on sait que le projet ne cadre pas vraiment avec nos valeurs? Dans la vie, mon intuition me sert de boussole, et les mêmes principes s’appliquent en affaires.

Je crois qu’il est également possible pour les grands cabinets d’accueillir cette approche. Il peut s’agir de tenir des discussions stratégiques pour comprendre l’incidence des politiques et procédures sur le personnel. Ou d’envisager de mettre à jour une politique aux dispositions discutables. Je suis de la génération X. Et je constate que les jeunes sont dotés d’une intelligence émotionnelle telle que toutes leurs décisions seront forcément guidées par le principe d’intégrité. C’est la voie qui s’ouvre devant nous. Dans ce monde, l’intelligence émotionnelle sera la clé de la réussite en affaires.