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Les avions dégageant 2 % des émissions annuelles mondiales de CO2, doit-on renoncer à ce mode de transport?

L’instigatrice de la Campagne 2020 sans avion encourage les Canadiens à essayer, pour voir. 

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Nathalie Laplante à la gare de Saint-Jérôme au QuébecNathalie Laplante Nathalie Laplante, à la gare de Saint-Jérôme (Photo Guillaume Simoneau)

Nous convaincre de garder les pieds sur terre, c’est bien la mission de Nathalie Laplante, 34 ans, écocitoyenne québécoise de Val-David, dans les Laurentides. Depuis juin, elle mène la campagne « 2020 sans avion » pour exhorter 100 000 Canadiens à rester au sol pendant un an. Cette initiative, qui s’imbrique dans un mouvement international enclenché par l’activiste suédoise Maja Rosén en 2018, cible les transports aériens, en plein essor, qui dégagent 2 % des émissions annuelles mondiales de CO2. La Suède, c’est également le pays de la jeune militante Greta Thunberg, qui a traversé l’Atlantique sur un voilier carboneutre en septembre afin de participer à un sommet des Nations Unies sur le climat, tenu à New York. Pour Nathalie Laplante aussi, l’objectif à court terme est de nous sensibiliser à la pollution engendrée par les compagnies aériennes. Elle n’a pas pris l’avion depuis 12 ans. Peut-être certains suivront-ils son exemple.

Comment a pris forme l’aventure « 2020 sans avion »?
J’étais submergée de travail et je voulais m’impliquer dans une cause qui me tenait à cœur. J’ai constaté que je n’avais pas pris l’avion depuis longtemps, et j’ai décidé de poursuivre dans cette voie. Après avoir fait des recherches, je suis tombée sur la campagne de la jeune Suédoise Maja Rosén, sur le thème We Stay On The Ground, et j’ai vu que la démarche prenait corps dans d’autres pays. Inspirée par son approche, j’ai appelé Maja, et j’ai lancé le projet au Canada.

Il y a plusieurs façons de réduire son empreinte carbone. Pourquoi avoir choisi les transports aériens?
L’aviation, les avions, c’est l’évidence dont personne n’ose parler, parce que c’est un moyen d’évasion. Pourtant, l’impact environnemental est énorme. Et sur le plan politique, la situation est épineuse : les routes aériennes sont internationales. Ce n’est pas comme les sables bitumineux où ce qui se passe saute aux yeux. Dans le ciel, la pollution n’appartient à personne; elle est difficile à taxer. Et tout compte fait, on ne voit pas les torts que l’on cause.

Qu’en est-il de la compensation des émissions de carbone et de méthane?
C’est un début. On sensibilise les voyageurs au concept de pollution aérienne, mais ce n’est pas une solution. J’avoue que l’idée me dérange; c’est une forme d’écoblanchiment, on se donne bonne conscience. Si on fait un vol transatlantique aller-retour pour ensuite donner de l’argent à un organisme qui plantera quelques arbres, on n’a pas changé grand-chose. Commencer par ne pas polluer, c’est encore le meilleur moyen d’éviter la pollution.

Est-ce réaliste de croire que les consommateurs vont cesser de prendre l’avion?
On pourrait avoir l’impression que rien ne bouge, mais on est plus près du but qu’on pourrait le penser. Ce qui se déroule en Suède me redonne confiance. Oui, le réseau ferroviaire y est meilleur qu’au Canada. L’an dernier, le nombre de passagers qui avaient pris un vol national a chuté; les Suédois essaient vraiment d’éviter l’avion. Bien sûr, il n’est pas réaliste de croire qu’on abandonnera les trajets en avion, mais la campagne lance le débat, et peut-être que les consommateurs sensibilisés commenceront à réduire leur nombre de déplacements annuels. Il nous semble impossible de nous passer de l’avion, qu’on prend si souvent aujourd’hui, mais c’est récent; nos parents et nos grands-parents ne montaient pour ainsi dire jamais dans un avion.

Et les voyages d’affaires?
Pour moi, c’est autre chose. Dans la plupart des cas, on parle de loisirs, et non de travail. Supprimons le volet loisirs ou réduisons-le de moitié; ce serait déjà un bon début. Faisons preuve de discernement avant de réserver un vol. Est-ce vraiment une nécessité dans le contexte actuel? La planète est en crise. On n’y pense pas quand on se prépare à prendre l’avion. 

Quelles sont les réactions au Canada?
Les observateurs ont tendance à comparer le mouvement d’ici à ce qui se produit en Europe. Naturellement, l’idée leur semble moins applicable au Canada, parce que le système ferroviaire est plus lent, moins développé. On se demande quelles sont les autres solutions. Je crois qu’il s’agit de changer de perspective. Qu’est-ce qu’on cherche en prenant l’avion pour aller passer ses vacances à l’étranger? Et s’il y avait des équivalents moins loin de chez nous?

Imaginons que 100 000 Canadiens s’abstiennent de prendre l’avion pendant un an. Comment chiffrer l’impact de ce geste collectif?
Si ces personnes évitaient un aller-retour transatlantique par an, disons Montréal-Paris, c’est comme si on retirait 59 496 voitures de la route pendant un an, donc l’équivalent de 82 millions de litres d’essence.

J’hésite à le dire, mais sur l’un des sites du mouvement Sans avion, j’ai vu passer des annonces pour des vols dans les Caraïbes.
Quelle ironie! Rions-en. Depuis que j’ai lancé la campagne et que je fais le même genre de recherches, je reçois sur Facebook une tonne de publicités pour des vols gratuits. C’est tout le contraire de ce que je veux.