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 L’intelligence artificielle, pour des billets d’avion moins chers

Hopper veut détrôner les autres services de réservation de vols. Portrait d’une appli qui prend de l’altitude.

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photo illustration de plusieurs avions à réaction dans le ciel bleuFondée à Montréal en 2015, Hopper est une des premières applis de réservation de vols à exploiter l’intelligence artificielle pour prédire le coût des billets. (Avions iStock et Alamy)

Hopper invite les voyageurs à revoir de fond en comble leurs habitudes, et à planifier… sans planifier. Les vacances tombent dans quelques mois? D’accord, mais ce n’est pas une raison pour se ruer sur les billets. Avant de réserver, laissez Hopper travailler pour vous. L’appli promet en retour de notables économies.

Fondée à Montréal en 2015, Hopper figure parmi les premières applis de réservation de vols à exploiter l’intelligence artificielle pour prédire le coût des billets. Son fonctionnement est simple. Téléchargez l’appli, entrez une destination, et Hopper affiche un calendrier annuel à codes de couleur : vert pour les aubaines, orange pâle ou foncé pour les prix intermédiaires, rouge pour les tarifs astronomiques. L’algorithme fouille dans les milliards de données de la base Hopper, réunies sur plusieurs années, puis sort un barème d’évaluation tarifaire. Souvent, l’appli recommande de patienter.

Consulté pour un aller-retour Montréal-Orlando en septembre, à 459 $, l’oracle conseille d’attendre; le prix pourrait baisser de 133 $. L’appli envoie ensuite des notifications invitant l’utilisateur à rester dans l’attente ou à sauter sur l’occasion; elle lui communique aussi d’autres offres abordables et l’avise si les prix chutent.

L’assistance algorithmique a fait ses preuves, et elle séduit. Créée par Frédéric Lalonde, un mordu d’informatique de Québec qui a abandonné les études avant l’heure, l’appli cumule déjà 40 millions de téléchargements, à raison d’un million par mois. Forte de 289 employés (Montréal, Boston, New York et même Sofia, en Bulgarie), la société Hopper a réalisé un chiffre d’affaires de 1 G$ en 2018. Elle a collecté 235 M$ en capital-risque depuis 2015. M. Lalonde espère voir le nombre de billets réservés sur Hopper doubler d’ici la fin de 2019, et médite un plan encore plus ambitieux : en faire une « super-appli », un guichet unique de réservation (vols, hôtel et autres), qui rivalisera avec les plateformes que lanceront sans doute les géants Amazon et Google.

portrait de Frederic Lalonde, fondateur de 'Hopper'Frédéric Lalonde, fondateur de Hopper (avec l’autorisation de Hopper)

« Tout vient à point à qui sait attendre », dit le proverbe. Hopper applique depuis peu ce principe aux hôtels, pour aider les clients à saisir les occasions au vol. Même une minuscule percée dans le marché vaudrait de l’or : l’industrie touristique a injecté 11 700 G$ dans l’économie mondiale en 2018, selon le Conseil mondial du voyage et du tourisme.

Reste que damer le pion à d’inébranlables colosses au portefeuille bien garni, qui lancent de vastes campagnes publicitaires, représente un immense défi pour une entreprise qui prend son envol. Et puis la pénurie de programmeurs et autres spécialistes à Montréal complique les choses. Comment répondre à la délicate question qui préoccupe tant de jeunes pousses au Canada : jouer le tout pour le tout afin de se hisser au sommet ou vendre au plus offrant, puis repartir sur une autre piste?

Pour les clients des compagnies aériennes, 1996 fut une année charnière. Jadis, pour fendre l’azur à des centaines de kilomètres à l’heure, en haute altitude, il fallait passer par le gardien du temple, l’agent de voyages. C’était l’époque des télécopieurs et des envois par la poste. De laborieuses étapes. Lancée en 1996 par la toute-puissante Microsoft, Expedia a démocratisé ce processus bureaucratique : équipé d’un micro-ordinateur et d’un modem, on pouvait dorénavant réserver soi-même son vol. De 2006 à 2016, un nombre phénoménal de billets d’avion – les trajets totalisent près de 860 milliards de kilomètres – ont été réservés sur la plateforme.

Pour l’essentiel, la révolution s’est arrêtée là. D’innombrables sites proposent vols, chambres d’hôtel et locations de voiture, sans compter les agrégateurs multiplateformes qui épluchent les bases en ligne pour en extraire les bonnes affaires. Établis de longue date, certains ont une longueur d’avance sur Hopper, comme Kayak, sise au Connecticut et entrée en Bourse en 2012, et le service de recherche de vols Skyscanner, entreprise écossaise acquise par le géant chinois du voyage Ctrip pour 1,75 G$ US en 2016. M. Lalonde soutient néanmoins que ces outils stagnent depuis la fin des années 1990, quand Motorola lançait le premier téléphone pliable, le StarTAC. Le client saisit la destination et les dates, croise les doigts, puis entre son numéro de carte de crédit. « Sur ces sites, on entend encore l’écho des chansons de Pearl Jam », plaisante l’entrepreneur.

« En principe, les clients n’attendent jamais la dernière baisse de prix. Personne ne va patienter six jours de plus pour 5 $ de moins. »

M. Lalonde a compris que les mégadonnées bousculeront l’industrie. L’homme d’affaires d’aujourd’hui était de ces ados surdoués en informatique. À l’époque où les jeux vidéo sur disquette se détaillaient 20 $, il avait appris à les déverrouiller pour en faire des copies; ses versions piratées de Boulder Dash et d’Archon se vendaient 5 $ dans la cour d’école. « Une fortune pour un jeune de 14 ans », précise-t-il.

Quelques années passent, et l’audacieux décide de quitter le cégep en cours de route pour travailler. Il trouve un magnifique loft (quoique délabré) dans le Vieux-Montréal, où lui et son associé Benoit Jolin feront équipe : le duo, qui s’intéresse aux diverses plateformes de réservations d’hôtel, constate que l’inefficacité règne. En 1997, année de la sortie du film Titanic, il était plus difficile de réserver une chambre d’hôtel que de prendre un billet d’avion. Les données restaient dispersées dans divers systèmes, qui tournaient pour l’essentiel en vase clos. Cette année-là, les deux battants fondent Newtrade, système créé pour décloisonner les diverses plateformes. Ils mobilisent 7 M$, une somme colossale à l’époque, et rassemblent environ 70 employés qui s’attellent à une tâche ingrate : alimenter les bases de données, à partir des informations du secteur hôtelier, un travail d’arrière-plan que seules quelques jeunes pousses entreprennent à l’époque.

En 2002, après une rencontre fortuite entre M. Lalonde et le Montréalais Erik Blachford, qui évolue dans les hautes sphères d’Expedia, cette dernière acquiert Newtrade. M. Lalonde se retrouve vice-président, sous la houlette du fondateur et chef de la direction d’Expedia, Richard Barton. Pour le décrocheur d’hier, c’est quasiment un retour à l’école. « Tout procédait de la vision de M. Barton, se rappelle-t-il. Il cherchait un groupe cible de consommateurs et, en parallèle, des ensembles de données opaques, hors de portée sauf pour quelques spécialistes. “Construisez là-dessus. Trouvez un irritant, du point de vue des consommateurs, puis exploitez les données pour le régler, et ils seront au rendez-vous.” »

Hopper a deux avantages sur ses grandes concurrentes : une longueur d’avance et une clientèle extrêmement fidèle.

Dès 2006, les concurrents d’Expedia commencent à offrir des variantes de ses services, sans trop s’en éloigner. Gardant la devise de M. Barton en tête, M. Lalonde quitte la société et se met en quête de données inexploitées. Il trouve un riche filon : les informations des plateformes mondiales de réservations de vols, connues sous le nom de Global Distribution Systems (GDS). Plus précisément, M. Lalonde veut les données sur le « trafic caché ». Que cherchent les voyageurs? Combien sont-ils? Quand partent-ils? Quels tarifs leur sont proposés? En 2007, quand il fonde Hopper avec l’architecte logiciel de Newtrade, Joost Ouwerkerk, on s’interroge. Pourquoi veut-il ces données?

M. Lalonde décide de demander des informations aux transporteurs aériens, sans rien offrir en retour (pour l’instant du moins). « Ces ententes ne se sont pas conclues du jour au lendemain. C’est l’histoire classique de l’entreprise en démarrage qui tâche de convaincre un géant de faire quelque chose d’inattendu, de difficile à justifier. Aujourd’hui, grâce à Hopper, les compagnies aériennes traitent des opérations qui totalisent plusieurs millions de dollars. Ceux avec qui nous avons négocié et signé sont vus comme des héros. »

Pendant des années, Hopper a rassemblé et stocké des masses et des masses de données, souvent à raison de 30 milliards de prix par jour. Patrick Surry, son expert en mégadonnées, juge alors que, pour établir des prévisions précises, il faudra s’aider de l’apprentissage machine et de trois années de données. Pari tenu. Une semaine après le lancement, en 2015, l’entreprise avait vendu un millier de billets d’avion, et ses clients avaient économisé jusqu’à 20 % par opération. Maintenant, grâce aux myriades de données qui alimentent son algorithme, Hopper espère pouvoir prédire les prix avec un taux d’exactitude de 95 %.

« En principe, les clients n’attendent jamais la dernière baisse de prix. Personne ne va patienter six jours de plus pour 5 $ de moins. Dès qu’ils s’estiment satisfaits du tarif, ils passent à l’action », explique M. Lalonde. Et 90 % des vols réservés sur Hopper résultent de milliards de notifications envoyées aux utilisateurs. « Le système fonctionne, car les consommateurs économisent sans avoir à lever le petit doigt. C’est une proposition de valeur idéale. »

Néanmoins, certains doutent que des sites comme Hopper puissent attirer ceux qui ne regardent pas à la dépense : voyages d’affaires et clientèle huppée, voilà l’eldorado. « C’est une appli dynamique », reconnaît Rodrigue Gilbert, directeur et associé responsable, Transport et logistique, à PwC Canada. « Mais elle ne dominera pas le marché. Elle n’attire que les clients sensibles au prix, peu nombreux somme toute. »

Hopper devra aussi affronter les sites établis, d’une envergure largement supérieure, qui possèdent leurs propres gisements de données à exploiter. « Les acteurs influents vont riposter, poursuit M. Gilbert. Ils ont les données, mais pas encore les ressources voulues pour les mettre en valeur. » Certains transporteurs aériens travaillent d’ores et déjà avec des laboratoires d’intelligence artificielle pour analyser les préférences et les choix des clients.

« C’est l’histoire classique de l’entreprise en démarrage qui tâche de convaincre un géant de faire quelque chose d’inattendu. »

Reste à régler le problème du financement et du recrutement de professionnels talentueux, moins présents au Canada qu’à Boston, où Hopper est déjà ancrée. Sera-t-elle frappée par la malédiction des jeunes entreprises canadiennes, et cédée au plus offrant, avant maturité?

Montréal, comme d’autres villes du Québec, serait-elle victime de son succès? Vu son économie exubérante, combinée à sa renommée enviable de carrefour technologique, les démarrages d’entreprise s’y multiplient. Le mouvement s’accompagne, hélas, d’un manque criant de professionnels qualifiés. En 2018, Emploi-Québec prévoyait un déficit continu de main-d’œuvre dans les technologies, presque partout dans la province. Une pénurie qui bride le potentiel de croissance des sociétés en expansion rapide, comme Hopper. Ce n’est donc pas par hasard que cette dernière s’est implantée à Boston et à New York, plaques tournantes du voyage, où les travailleurs des TI restent relativement nombreux.

Selon M. Lalonde, les universités montréalaises devraient s’inspirer de l’Université de Waterloo pour créer un réseau technologique de collaboration métropolitain, qui encouragerait les diplômés à rester. « Nous manquons de programmes travail-études à Montréal, au premier cycle universitaire. Élargissons le modèle de Waterloo à l’échelle nationale pour lancer de riches pépinières de talents. Rappelons-nous que le Canada séduit, et qu’on veut y vivre. »

Dans cet ordre d’idées, M. Lalonde soutient que Hopper ne bougera pas d’ici. Il évoque le financement d’Investissement Québec et de la Caisse de dépôt et placement du Québec (qui gère le Régime de rentes du Québec). On y privilégie les investissements à long terme, susceptibles de profiter à la province. Selon Andrew Popliger, associé en certification chez PwC Canada, Hopper a deux avantages sur ses grandes concurrentes : une longueur d’avance et une clientèle extrêmement fidèle.

« Nous avons déjà refusé de vendre, à quelques reprises, déclare M. Lalonde. Tout chef de la direction doit, un jour ou l’autre, penser à l’avenir de son entreprise. La vendre à profit? Entrer en Bourse sans tarder? La conserver à long terme pour qu’elle déploie ses ailes et prenne une large envergure? Ce sera le troisième choix : déployons nos ailes, prenons de l’envergure. »