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Introvertis, extravertis : qui l’emporte au travail?

Les extravertis auraient une longueur d’avance, mais la question est complexe!

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illustration montrant une personne bruyante au téléphone assise en face d'une personne silencieuse portant des écouteursLes organisations doivent ménager une place de choix aux employés et leaders doués – exubérants ou réservés –, et adapter les équipes et les environnements pour tirer parti de leur talent. (Illustration Leeandra Cianci)

Meubler le silence, ce n’est pas mon fort. En groupe, j’ai tendance à me renfermer; invitée à une soirée, je cherche mes mots quand on parle de la pluie et du beau temps. Parfois, je me tiens coite, tout à fait à l’aise (ce qui peut dérouter). En réunion, sauf si je préside, je préfère écouter et analyser les échanges avant de présenter mes réflexions. Je sais que mon silence peut être vu comme de la timidité ou, pire, de l’indifférence, malgré ma prise de notes frénétique. Depuis l’adolescence, j’entends mes patrons répéter le même refrain : je dois parler plus fort, m’exprimer plus souvent, bref, être plus extravertie. « Qu’est-ce que tu en penses, toi? », me demande-t-on, voulant bien faire.

Au fil du temps, prenant ces commentaires à cœur, j’en ai conclu que l’introversion était ma plus grande faiblesse. Je me force à être sociable au travail; je réussis parfois. Quand je présente un exposé, je m’en tire bien mieux qu’avant. On me dit même (sans deviner l’état de mes glandes sudoripares) que je suis douée pour parler en public. Je préfère être en petit comité, mais je ne passe plus mes journées au bureau cloîtrée dans le silence. Dernièrement, une de mes connaissances s’est montrée incrédule quand je lui ai révélé que j’étais plutôt réservée, en fait. Je n’étais pas peu fière! Mais une question me taraude : les discrets s’empêchent-ils de gravir les échelons?

Oui et non, selon deux études récentes publiées dans le Journal of Applied Psychology. Les recherches sur le type de personnalité qui conférerait un avantage professionnel ont toujours donné des résultats en dents de scie. Faut-il s’en étonner? Souvent, la culture organisationnelle et les valeurs sociétales s’avèrent déterminantes. Comme l’a expliqué Susan Cain dans sa conférence TED de 2012, The Power of Introverts – visionnée plus de 22 millions de fois –, de nombreuses organisations modernes sont taillées sur mesure pour les extravertis. En salle de classe comme en salle de réunion, on favorise les projets de groupe et la prise de parole, parfois au détriment de l’indépendance d’esprit et de la créativité. Pas surprenant, donc, qu’en 2019, après avoir examiné près d’une centaine de méta-analyses, des chercheurs en aient conclu que les extravertis bénéficient d’une petite longueur d’avance, au fil de leur carrière.

Selon Susan Cain, l’introverti préfère un environnement paisible où il sera moins sollicité. Tout se joue autour de la stimulation: l’extraverti en redemande, mais l’introverti est vite rassasié.

L’équipe, menée par le professeur Michael Wilmot, de l’Université de Toronto, définit l’extraverti par sa loquacité et sa sociabilité; il prend les choses en main, exprime des sentiments positifs et préfère des activités stimulantes. À l’opposé, l’introverti typique, silencieux, réservé, modère ses dépenses d’énergie et garde ses distances. Conclusion : sur le plan du parcours professionnel, pour 90 % des variables les plus étudiées, comme l’enthousiasme, l’assurance et les émotions positives, l’extraversion serait un atout. Avantagés au chapitre de la motivation, des relations interpersonnelles, des émotions et de la performance, les extravertis sont perçus, dans un monde axé sur l’exubérance, comme de solides leaders.

Mais la partie n’est pas perdue d’avance pour les autres. Comme le soulignent M. Wilmot et ses collaborateurs, les introvertis ne doivent pas en déduire qu’ils seront inévitablement désavantagés. Ils sont nombreux à aller loin et à se démarquer par de magistrales réalisations. Autre excellente nouvelle pour les taciturnes incurables : selon un second article de 2019, aussi paru dans le Journal of Applied Psychology, trop prononcée, l’extraversion peut nuire, ou du moins agacer. 

L’étude, menée par Jasmine Hu du Fisher College of Business de l’Université d’État de l’Ohio, a confirmé qu’on préfère généralement avoir un leader extraverti, dont on sollicitera volontiers les conseils… sauf quand l’extraversion est trop marquée. Les participants – étudiants du premier cycle et employés d’un grand détaillant chinois – avaient une moins bonne opinion de leurs collègues « très chaleureux » ou « très sûrs d’eux ». Les premiers exerceraient, consciemment ou non, une forme de pression, invitant leur entourage à faire preuve d’autant d’enthousiasme qu’eux; et on trouve les seconds autoritaires.

D’autres études révèlent les forces des leaders introvertis. Souvent inventifs et disposés à explorer des idées, ils ne manquent pas de motivation. Et, en environnement imprévisible, ils brillent souvent par leur efficacité, confirme Adam Grant, psychologue organisationnel. Ses recherches montrent que les introvertis prêtent une oreille attentive à leurs interlocuteurs, accueillent favorablement les suggestions, et invitent les membres de l’équipe à exprimer leurs idées. Autant d’éléments que les extravertis pourraient voir comme des menaces.

Une conclusion se dégage : comme l’établit Susan Cain dans son ouvrage à succès, La force des discrets, mieux vaut cesser de nous exhorter à chasser le naturel. Ce n’est pas aux introvertis, mais aux organisations de changer. À elles de ménager une place de choix aux employés et leaders doués – exubérants ou réservés –, et d’adapter les équipes et les environnements pour tirer parti de leur talent. Du reste, personne n’est totalement introverti ou extraverti; selon notre humeur et le contexte, nous préférons tantôt le calme, tantôt la compagnie, et différents niveaux d’énergie. De fait, il existe un autre type de personnalité : l’ambiverti. Situé entre les deux pôles, dans la zone médiane, il représenterait une bonne partie de la population. De quoi se donner la liberté de s’écouter tout en écoutant les autres.