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Rapide, sûr, économique. L’audit a des ailes grâce aux drones

Les drones bouleversent l’économie – et la profession. Découvrez les pionniers de la comptabilité qui atteignent déjà de nouveaux horizons.

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Andrew Morgan, partenaire chez EY, drone volantAndrew morgan, associé en certification chez  EY, veut obtenir le certificat pour opérations avancées. (Photo Daniel Ehrenworth) 

Par un bel après-midi d’hiver, Andrew Morgan arpentait un stationnement, planchette à la main, examinant de nombreux camions rutilants. Directeur principal en certification chez EY, il devait dénombrer les véhicules pour valider l’inventaire du client, et en inspecter une vingtaine, sur un millier. « On allait de camion en camion, et je m’interrogeais : comment simplifier les choses? » Et l’idée a surgi.

M. Morgan a donc entrepris de convaincre sa hiérarchie : pourquoi ne pas recourir à des drones? Des auditeurs d’EY, aux États-Unis, avaient déjà tenté l’aventure, et lui-même s’y connaissait un peu. Aujourd’hui associé en analyse de données et en automatisation, l’homme possède non moins de trois drones, des appareils de base vendus entre 100 $ et 1 000 $. Les modèles haut de gamme, eux, peuvent atteindre 10 000 $. Alors, quand les patrons ont donné le feu vert, le cabinet a engagé un pilote professionnel, et l’équipe est retournée au parc de camions équipée d’un DJI Phantom 4 Pro, tout blanc, tout neuf.

Le pilote a placé le drone au sol, inséré son iPhone dans un gadget aux airs de contrôleur de Xbox, puis s’est activé aux manettes. La machine (elle logerait dans un sac à dos) a vrombi puis s’est élancée. Petite lumière clignotante qui serpentait dans le ciel, elle a pris des centaines de photos. Certes, l’auditeur a dû se déplacer pour vérifier l’état des véhicules, mais le dénombrement s’est fait en trois quarts d’heure. « Avec la méthode classique, il aurait fallu une demi-journée, voire une journée. »

Le travail n’était pas terminé pour autant. De retour au bureau, l’équipe a fait appel au logiciel DroneDeploy pour « coudre » les photos et créer une vue d’ensemble détaillée de la zone de stationnement. Puis, les spécialistes ont ajouté des encadrés pour saisir et totaliser les chiffres, en vue de produire une référence à mettre en commun. « Nous avons pu compter la totalité des poids lourds, et dresser un inventaire bien plus précis, signale M. Morgan. Tout outil qui nous facilite la tâche et donne de beaux résultats a sa raison d’être. »

Ce projet de haut vol n’est qu’un exemple. Les drones essaiment et transforment certains volets de la comptabilité. Ces dernières années, les autorités fiscales de divers pays y ont eu recours pour mener des enquêtes sur des propriétés douteuses ou des déclarations de revenus qui faisaient sourciller. KPMG s’en est servi pour dénombrer un cheptel, en Australie. PwC a mis sur pied deux équipes distinctes d’experts en drones, en Europe. À New York, il y a trois ans, Cathy Engelbert, chef de la direction de Deloitte, avait dit à un groupe de chefs des finances : « Au-delà de la science-fiction, les drones pourraient un jour se charger des inventaires. On n’aura plus à envoyer des employés. » 

Plus que jamais, les drones font partie des outils du quotidien.

Les aéronefs télépilotés ont infiltré presque tous les secteurs. Ils permettent aux contremaîtres d’inspecter des chantiers, aux travailleurs humanitaires de livrer des fournitures et aux cinéastes de capter de superbes vues à vol d’oiseau. Côté retombées économiques, PwC estime qu’au Royaume-Uni, leur montée en puissance va ajouter 70 G$ au PIB d’ici 2030 et créer 628 000 emplois. On évoque le chiffre de 76 000 drones : des escadrilles pour déceler les embouteillages, inspecter des mines, livrer des repas.

Pour certains, ces bidules bourdonnants, tout droit sortis d’un film de science-fiction lugubre, sont à redouter. Déjà s’exprime la crainte que les drones, dotés de capacités de reconnaissance faciale, deviennent un sinistre outil de surveillance policière. Au Canada, on a pu lire des manchettes inquiétantes : un drone défectueux est tombé sur la tête d’une femme en 2016; un autre est entré en collision avec un avion en 2017; et en 2018, des citoyens dénonçaient un voisin fouineur qui les épiait. L’an dernier, en Angleterre, des centaines de vols ont été annulés à l’aéroport Gatwick : des drones erraient près des pistes. En 2014, Transports Canada a consigné 38 incidents où une incursion a mis en péril la sécurité aérienne. En 2017, ce nombre avait plus que triplé.

vue aérienne de la centrale électrique au pays de GallesEn 2018, PwC a utilisé un drone pour évaluer les réserves de charbon d’une centrale au pays de Galles. (Google)

Bien que difficiles à faire respecter, dans la plupart des pays, des dispositions réglementaires et législatives balisent l’utilisation des drones pour sanctionner les écarts, qu’ils soient le fait d’un criminel ou d’un sot. Le Canada a resserré ses règles le 1er juin. Les appareils de plus de 250 grammes doivent être enregistrés, et le pilote doit détenir un certificat; on s’expose sinon à une amende de 1 000 $. « Le certificat pour opérations de base est facile à obtenir, explique M. Morgan. Le jeune qui reçoit un drone à Noël doit payer 10 $ et réussir l’examen en ligne pour prouver qu’il saura manier l’appareil en toute sécurité. Le drone doit toujours être visible. Il faut s’abstenir de survoler des passants et éviter les zones interdites. Près d’un aéroport, dans un parc national ou pendant un concert, c’est non. »

M. Morgan, lui, entend obtenir le certificat pour opérations avancées. Un de ses coéquipiers aussi. Plus exigeant en temps et en formation, ce permis élargira leur marge de manœuvre. Ils auront le droit d’évoluer dans un espace aérien contrôlé et de piloter leur propre drone pour dresser des inventaires, au lieu de faire appel à un tiers. « Nous développons notre savoir-faire, ici même. »

Bonne idée! De nos jours, peu d’entreprises disposent des ressources, du personnel et des habiletés nécessaires pour acquérir et piloter un appareil téléguidé, déchiffrer les règles de vol complexes ou exploiter les données recueillies. Mais bientôt, certaines voudront s’y mettre et auront besoin d’aide. Pour les CPA, l’occasion est double. En ajoutant les drones à leur arsenal, ils réaliseront des audits précis, en accéléré, à moindre coût, en toute sécurité. Et du coup, ils vont prendre du galon : leurs compétences seront mises à profit demain.

vue aérienne du bétail dans le champPar rapport aux méthodes habituelles, un drone permet de compter un troupeau 35 fois plus vite. (Getty)

Comme bien d’autres innovations, les drones ont été conçus à des fins militaires. Au début des années 1900, des inventeurs britanniques et américains s’étaient évertués à créer les premiers aéronefs télépilotés, comme armes kamikazes capables de percer la coque d’un zeppelin ou de mettre en déroute l’ennemi. Aucun des prototypes n’est allé au combat, mais l’idée a refait surface pendant la Seconde Guerre mondiale, quand les nazis ont utilisé des appareils téléguidés pour larguer des bombes sur des navires alliés.

Les drones sont demeurés une curiosité propre aux forces armées jusqu’au milieu des années 2000, époque où l’intérêt des pilotes amateurs – et des fabricants – s’est intensifié, au point d’amener la Federal Aviation Administration, l’autorité américaine, à assouplir ses règles. D’autres pays ont emboîté le pas, entrebâillant la porte : les drones décollaient enfin, dans une quasi-indifférence jusqu’en 2013, année où Jeff Bezos a prédit que des drones allaient livrer la majeure partie des colis d’Amazon dans les cinq ans. (On attend toujours, Jeff!)

Technicienne puis ingénieure à la Royal Air Force dans les années 1990 et 2000, Elaine Whyte a été témoin de l’évolution des appareils autonomes, appelée à en manipuler elle-même. Sortie de l’armée, elle a offert ses services à PwC. « Une belle occasion de faire valoir mes connaissances auprès de clients », raconte celle qui dirige l’équipe des drones du cabinet au Royaume-Uni. (S’y ajoute le groupe Drone Powered Solutions de PwC, en Pologne.)

Après le décompte par drone, les éleveurs voulaient désormais ne procéder qu’ainsi.

« Certains voient encore les drones comme des jouets », déplore Mme Whyte, mais le travail de ses collègues montre qu’il en va autrement. Depuis la formation de son équipe, en janvier 2018, PwC a mobilisé des drones pour examiner des infrastructures clés dans divers ports britanniques, surtout des éléments difficiles d’accès, comme les toits des entrepôts ou les gouttières : des inspections plus rapides (jusqu’à 85 %) et moins coûteuses (jusqu’à 63 %). Les exploitations portuaires en redemandent. Et les drones pourraient servir à inspecter les torchères où brûlent les sous-produits gazeux des raffineries, pour déceler les problèmes sans interruption des opérations (des pauses qui peuvent coûter des millions de dollars par jour). « Grâce aux drones, on s’épargne de lourdes dépenses et on évite de mettre en danger la vie des travailleurs avant de connaître les mesures à prendre. »

Fin 2018, l’escouade de Mme Whyte a terminé son premier audit assisté par drone. En collaboration avec la société britannique QuestUAV, les spécialistes ont capté des centaines d’images aériennes des réserves de charbon d’une centrale électrique, au pays de Galles. Puis, grâce à la photogrammétrie (qui extrapole des mesures à partir des photos), les auditeurs ont créé un modèle 3D de toute la centrale, pour calculer le volume des monticules de charbon. Les données ont été immédiatement transmises aux autres bureaux. « Le tout facilite une étroite collaboration », avance Joanne Murray, directrice principale, membre de l’équipe des drones. « Nous avons hâte d’exploiter cette technologie pour évaluer d’autres types d’actifs, du bétail à la ferraille. L’intelligence artificielle viendra aussi relever l’efficience et la précision de tâches terre à terre, comme le dénombrement de bovins. »

Chris Thatcher, leader en innovation, Certification, chez Deloitte Canada, souligne que l’innovation a du potentiel : « Le plus beau, c’est tout ce que les drones ouvrent comme pistes. Je pense à la reconnaissance visuelle. » C’est magique de voir un appareil bourdonnant explorer un entrepôt, mais imaginez tout ce qu’on peut extraire des photos et des séquences filmées! Les systèmes d’intelligence artificielle distinguent déjà des objets – boîtes, berlines, ovins – sans intervention humaine. Bientôt, les auditeurs, munis d’une caméra en harnais, vont parcourir un établissement, puis revenir au bureau et laisser un robot faire les calculs. Lorsque Deloitte a testé la reconnaissance visuelle, « certains s’interrogeaient sur l’exactitude des données ». On s’attendait à des approximations, moins justes que les dénombrements manuels, du moins au début. « Mais, en général, les systèmes comptaient bien mieux que l’être humain », ajoute M. Thatcher.

Selon les partisans de l’évolution technologique, les nouveaux outils ne vont pas évincer les CPA, mais plutôt leur permettre d’accélérer le travail sur place, et de moins déranger le client. Et ils pourront se consacrer à l’analyse de données et aux stratégies, au lieu de compter inlassablement des autos ou des vaches. « Il y a pas mal de clients, au Canada, chez qui les drones seraient utiles », soutient M. Thatcher.

Pour Mme Whyte, ceux qui font fi des possibilités qu’offrent ces petites merveilles prennent un risque. « Plus que jamais, les drones font partie intégrante des outils quotidiens dans nombre de secteurs, dont l’audit. Et la technologie évolue. » Les entreprises qui négligent d’en tirer parti (ou d’en soupeser les inconvénients) seront peut-être tenues de faire du rattrapage. « Elles pourraient manquer le coche, avoir à assumer divers coûts, et, en définitive, accuser du retard sur leurs concurrentes. »

Au 40e étage d’une tour de Toronto, Andrew Morgan s’apprête à lancer un petit drone dans la salle du conseil. Il s’accroupit et active le DJI Mavic Air pour un vol d’essai. « Nous tentons de voir à quels autres mandats d’audit le drone conviendrait. Quand la météo le permet, une utilisation à l’extérieur est idéale; dans un entrepôt aux étagères en hauteur et aux larges allées, pas de problème. » Mais dans un bureau, c’est une autre affaire.

Un projet à piloter à l’interne, en somme. L’an dernier, quand M. Morgan a compris à quel point un drone simplifierait son travail, il avait fait appel à un tiers. Demain, il espère que les entreprises qui pensent aux drones se tourneront vers EY.

Il fait pivoter la caméra et montre les fonctions de sécurité automatisées : l’appareil s’éloigne gracieusement des cloisons. Puis, des bips retentissent. Pile faible. Comme dans toute révolution technologique, il faudra d’abord surmonter certains défis techniques.

L’AUDIT PREND DE LA HAUTEUR
PATROUILLE DE QUARTIER
En 2014, des inspecteurs de l’impôt lançaient des drones pour passer au crible un quartier cossu de Buenos Aires. Ils y ont découvert 200 résidences luxueuses, bâties sur des terrains censément vagues, et une centaine de piscines, absentes du cadastre elles aussi. De quoi faire rentrer 2 M$ US dans l’escarcelle du fisc.

SUR L’ÉTAGÈRE DU FOND
EY a dépêché des drones à caméras et à lecteurs de codes à barres dans des entrepôts aux États-Unis. Pari réussi : grâce aux vrombissantes machines, les auditeurs inspectent les stocks sans avoir à monter dans un chariot élévateur. « On travaille en période creuse, pour éviter de déranger le client », explique Hermann Sidhu, leader mondial en certification numérique chez EY, dans un balado du Journal of Accountancy. « Le tout en temps réel, sans heurts. »

COMPTER LES MOUTONS (SANS S’ENDORMIR)
Pour compter les moutons, certains éleveurs leur font traverser une barrière, puis font un nœud dans une ficelle à chaque centaine. Pour leur étude de mars 2019, des chercheurs de trois universités américaines ont voulu moderniser la méthode ancestrale et ont pris des vues d’ensemble de pâturages en Utah et au Kansas, grâce à un drone. David Wood, de l’Université Brigham Young, raconte que les bergers, sceptiques au début, ont constaté que l’appareil était bien plus précis – et 35 fois plus rapide. « Ils ont pu laisser les auditeurs travailler, sans inquiétude. Et ils voulaient que les prochains dénombrements se fassent de la même façon. »