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Dans une petite ville ontarienne, Uber fait office de transport en commun

Innisfil s’est réinventée pour devenir un pôle d’innovation, en adoptant Uber et la cryptomonnaie.

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portrait de la mairesse Lynn Dollin d'Innisfil, Ontario à la bibliothèque localeLynn Dollin, mairesse d’Innisfil (Photo de Derek Shapton)

Il y a une dizaine d’années, Innisfil, petite ville au nord de Toronto, au bord du lac Simcoe, a failli disparaître. Ses voisines, gourmandes, jouaient des coudes, et grignotaient petit à petit son territoire. En 2010, Innisfil perd des plumes : quelque 2 300 hectares (dont un lot où était située la maison du maire de l’époque) se font avaler par Barrie, l’agglomération voisine. Un tissu urbain en déliquescence, une disparition éventuelle? De quoi porter un coup au moral des résidents. On a même songé à rebaptiser Innisfil pour la redynamiser. « Notre pérennité devenait incertaine », avoue Lynn Dollin, la mairesse. 

Innisfil aurait pu se résigner à être rayée de la carte, mais au lieu de s’incliner, elle a résisté. Et décidé d’investir dans de nouvelles ressources, dont un centre communautaire en cœur de ville. Elle a adopté des idées radicales, en tout cas pour une modeste localité d’environ 37 000 âmes. En 2017, Innisfil a repensé le transport public, en subventionnant les trajets en Uber plutôt qu’en bus. Innovante, elle a aussi permis aux résidents de régler leurs impôts fonciers en bitcoins, s’est dotée de ses propres antennes de téléphonie mobile, et a créé un laboratoire d’idées équipé d’imprimantes 3D et de fonds verts pour les tournages vidéo. 

Ce centre de villégiature estivale, en perte de vitesse, est devenu un cas d’école en innovation urbaine. L’administration s’est mise à recevoir des appels de fonctionnaires municipaux du monde entier, en quête de conseils. Pivot s’est entretenu avec Mme Dollin pour comprendre comment Innisfil a fait pour briller.

Les urbanistes et élus d’Innisfil ont misé sur la créativité. Pourquoi?

L’année 2010 a été traumatisante. Nous avions du mal à attirer des résidents, et notre territoire était attaqué de toutes parts. Nous n’étions qu’une ville bien ordinaire, entourée de quelques centres semblables, de terres arables et de routes régionales. Une vraie crise d’identité. Un consultant nous a même recommandé de changer de nom pour prendre un nouveau départ, mais cette idée ne nous emballait pas. En 2015, nous avons élaboré un plan stratégique autour de trois axes : se connecter, croître et durer, afin de bâtir quelque chose dont tous seraient fiers.

Comment faire pour devenir une ville innovante?

Il y a 10 ans, nous avons construit une bibliothèque, notre « laboratoire d’idées », dotée d’une imprimante 3D, de découpeurs au laser, d’une salle de tournage sur fond vert pour les effets spéciaux, et d’un studio d’enregistrement. Et puis, l’année dernière, au volant de sa voiture le matin, notre directeur des services administratifs s’est rendu compte qu’il apercevait toujours la même dame cheminant bravement au bord de la route. Un jour, il s’est arrêté et lui a demandé où elle allait : elle marchait une heure tous les jours pour se rendre au travail. Il a donc invité l’équipe municipale à trouver une solution pour que ceux possédant un véhicule, comme lui, puissent aider les autres résidents à se déplacer. Et l’idée du transport à la demande est née.

« Si une proposition tombe à plat, on l’abandonne sans tarder, pour rebondir vers autre chose. »

Comment ça marche? 

Sur l’application Uber, on va à l’option Innisfil pour choisir parmi plusieurs destinations préétablies, comme la clinique ou la bibliothèque, contre un tarif forfaitaire de 4 à 6 $, selon le cas. Comme le territoire est étendu, le trajet peut atteindre 30 km. Pour les autres destinations, nous subventionnons les courses à hauteur d’environ 7 $. Soulignons que certaines municipalités dépensent dans les 33 $ par trajet pour subventionner les déplacements en bus.

Y a-t-il eu des résistances, de la grogne?

Nous avons dû faire un travail de communication, et offrir le service aux résidents dépourvus d’ordinateur ou de cellulaire : ils peuvent appeler la mairie afin de réserver une course. Tout s’est bien passé. L’an dernier, on a réalisé environ 90 000 trajets, pour un taux d’approbation de 70 %. Peu de réseaux de transport peuvent en dire autant.

Les résidents peuvent même acquitter leurs impôts fonciers en bitcoins. Étonnant!

Nous ne nous sommes pas réveillés un beau matin en disant : « Tiens, on va accepter les bitcoins! » C’est notre réputation de municipalité ouverte à l’innovation qui a fait que Coinberry, plateforme d’échange de cryptomonnaies, nous a soumis ce projet. Nous nous sommes demandé « Pourquoi pas? »

Quelqu’un a-t-il déjà payé en cryptomonnaie?

Seul un résident saisonnier l’a fait jusqu’ici, et c’est passé comme une lettre à la poste. C’est un mode de paiement simple et fonctionnel. Les bitcoins sont convertis en dollars canadiens, puis la somme est virée à notre compte.

Avez-vous d’autres projets novateurs?

Nous sommes au bord du lac Simcoe, ce qui attire les amateurs de pêche blanche. Le hic, c’est que le bruit des camions et remorques ainsi que l’encombrement des routes dérangent les riverains, qui s’en plaignent. Nous avons donc conclu une entente avec Rover Parking, plateforme de location de places de stationnement vides. Nous espérons que les résidents saisonniers, absents entre l’Action de grâce et mai, laisseront les pêcheurs se garer dans leurs allées, ce qui dégagera les routes.

Comment se réinventer et suivre les traces d’Innisfil?

Nos employés trouvent moyen d’innover, sans craindre l’échec. Si une proposition tombe à plat, on l’abandonne sans tarder, pour rebondir vers autre chose. Ils se sentent libres d’explorer de nouvelles pistes, quitte à rebrousser chemin si les résultats laissent à désirer. Autre ingrédient : un conseil municipal qui n’a pas froid aux yeux, ouvert aux idées inédites.

Et le moral des habitants?

Au beau fixe. Nous redoublons d’efforts pour accueillir à bras ouverts entreprises et entrepreneurs. Par ici, les bonnes idées! Et partout où je vais, au Canada comme aux États-Unis, on ne manque jamais de souligner la réussite d’Innisfil.