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Finance durable : quelle incidence sur votre entreprise?

Perturbatrice, risquée, inévitable... rentable? Le ton change sur la question de la durabilité.

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Illustration d'un homme d'affaires au bureau avec des icônes d'environnementLa durabilité devient un enjeu prioritaire, et le renforcement de l’information d’entreprise constitue le premier geste à accomplir pour assurer la pérennité du système financier. (Illustration de Ramyond Biesinger)

Dans le milieu de la finance, les grands investisseurs donnent le ton. Et que disent-ils sur la durabilité? Interrogeons Barbara Zvan, chef du groupe Stratégie et risque, Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (RREO), le « Ontario Teachers’ ». « L’insatisfaction grandit », tranche-t-elle. Ce qui dérange, c’est le manque d’informations fiables et pertinentes sur les risques associés aux changements climatiques et à d’autres enjeux environnementaux et sociaux. Des informations pourtant cruciales pour la prise de décisions éclairées sur les investissements durables.

« Les investisseurs restent sur leur faim et réclament davantage d’informations sur les changements climatiques, explique Mme Zvan. Notre régime, qui garde ses actifs sur de longs horizons, prône depuis des années l’élargissement des renseignements sur la durabilité. Les investissements judicieux supposent des données fiables, comparables et reproductibles. »

Mme Zvan a voix au chapitre. En plus de ses fonctions à Teachers’, un des principaux investisseurs institutionnels du pays, elle siège au Groupe d’experts sur la finance durable, fondé par le gouvernement fédéral. Dans son rapport de juin, le groupe indique ce que peut faire le Canada pour s’adapter aux changements rapides des pratiques dans l’univers des investissements, à l’échelle du monde.

Le milieu gagnerait à écouter les investisseurs et les leaders comme Mme Zvan. Pour eux, la durabilité devient un enjeu prioritaire, et le renforcement de l’information d’entreprise constitue le premier geste à accomplir pour assurer la pérennité du système financier. Pour les CPA, qui travailleront à l’application des principes retenus, les possibilités sont vastes, mais les changements, appréciables.

En soutenant une économie à faibles émissions de carbone, les entreprises misent sur leur propre avenir.

Comment définir la « finance durable »? Le groupe d’experts – composé de Mme Zvan, d’Andy Chisholm (secteur bancaire) et de Kim Thomassin (Caisse de dépôt et placement du Québec), et présidé par Tiff Macklem, doyen de la Rotman School of Management et ancien premier sous-gouverneur de la Banque du Canada – constate qu’il n’existe pas encore de définition universelle. Il résume la notion ainsi : « […] les flux de capitaux (tels qu’ils se reflètent dans les prêts et les investissements), la gestion des risques (comme l’assurance et l’évaluation des risques) et les processus financiers (la divulgation, l’évaluation et la supervision) qui assimilent les facteurs environnementaux et sociaux comme moyen de promouvoir une croissance économique durable et la stabilité à long terme du système financier. »

Complexe? Mme Zvan simplifie : « Nous voulons que le milieu de la finance soutienne le passage à une économie à faibles émissions de carbone. » Elle entend tirer parti des pratiques financières et comptables traditionnelles pour nourrir la croissance économique tout en améliorant le sort de la planète à long terme. « En adoptant cette nouvelle orientation, les entreprises misent sur leur propre avenir », explique Rosemary McGuire, directrice, Recherche, orientation et soutien, à CPA Canada. « Ce n’est pas forcément simple, mais c’est un passage obligé. »

Le financement durable s’articule en trois volets interreliés : 

Accumuler. Il faut rassembler et communiquer des informations non financières pertinentes et comparables pour dégager les incidences potentielles sur la rentabilité future des risques associés aux changements climatiques et à d’autres enjeux environnementaux et sociaux (gaz à effet de serre, entreposage de déchets dangereux). 

Assimiler. Quand de telles communications seront courantes, investisseurs et entreprises les intégreront à la gestion des risques.

Agir. L’intégration des informations sur les risques à long terme bouleversera les flux de capitaux. Les investisseurs cibleront la croissance durable; alors les entreprises affecteront leurs capitaux aux projets et secteurs susceptibles d’atténuer ou d’éviter de tels risques. Une transition graduelle vers une économie durable à faible empreinte carbone s’opérera.

Portrait corporatif de Rosemary McGuire, directrice de la recherche, de l'orientation et du soutien à CPA CanadaRosemary McGuire, directrice, Recherche, orientation et soutien, à CPA Canada (Photo de Stephanie Lake)

« Nous voyons les changements climatiques comme un risque systémique qu’on ne peut contourner par la diversification, fait valoir Mme Zvan. Une lame de fond déferle; l’information de qualité apparaît comme un impératif. » L’accès à une information repensée permettrait effectivement aux investisseurs d’éviter certaines entreprises ou industries, et de cerner de nouvelles possibilités et technologies durables (énergie renouvelable, stockage d’énergie, compteurs intelligents…).

Certaines sociétés, comme la filiale nord-américaine du géant brésilien du ciment Votarantim Cimentos, ont déjà adopté ces principes émergents. « Les changements climatiques et les répercussions environnementales, véritables enjeux mondiaux, ne reculeront pas », constate John McCarthy, chef des finances, Amérique du Nord.

En pariant sur le financement durable, l’entreprise assure sa pérennité. « Conscients de notre empreinte écologique considérable, nous voulons la réduire, précise-t-il, notamment grâce à des carburants de remplacement ou à d’autres technologies et investissements. Notre rapport intégré résume les mesures prises pour renforcer la durabilité. » De fait, le World Business Council for Sustainable Development a souligné à plusieurs reprises la qualité des rapports intégrés de la société mère, rapports qui présentent l’information financière en parallèle avec des indicateurs environnementaux et sociaux. « Notre entreprise doit conjuguer durabilité et rentabilité. Pour nous, les obligations de conformité ou la taxe sur le carbone, au lieu d’être assimilées à des coûts, sont vues comme autant d’occasions de souscrire à une approche qui favorise la rentabilité et l’expansion dans la pérennité. »

Toutefois, dans l’ensemble, la communication d’informations non financières par les sociétés canadiennes laisse à désirer. Selon un rapport publié l’an dernier par les Autorités canadiennes en valeurs mobilières (ACVM), de nombreuses entreprises ne fournissent pas d’informations sur les risques liés aux changements climatiques : elles ne sont pas tenues de le faire ou elles estiment que leur avenir ne dépend pas de tels risques. Pourtant, la question interpelle les investisseurs; presque tous ceux qui ont été consultés aux fins du rapport « se disent insatisfaits de la situation actuelle en matière d’information sur le changement climatique et appellent à des améliorations ».

Dans le même ordre d’idées, dans le rapport qu’elle a publié en 2019, intitulé Information d’entreprise et investisseurs progressistes, CPA Canada constate que « l’information financière relative aux changements climatiques est dans la mire de tous les investisseurs interrogés ». Ceux-ci rejettent le parti pris selon lequel ils n’utiliseraient pas cette information. « Les investisseurs considèrent que les risques liés aux changements climatiques touchent tous les secteurs d’activité et toutes les régions. Par conséquent, ils sont unanimes à penser que les enjeux des changements climatiques sont significatifs jusqu’à preuve du contraire. » Voilà donc un décalage marqué par rapport aux attentes, conclut Mme McGuire, de CPA Canada : « Les facteurs notables aux yeux des investisseurs seront l’un des principaux déterminants du débat. »

portrait de Barbara Zvan dans un bureauBarbara Zvan, chef du groupe Stratégie et risque, Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario (RREO), le « Ontario Teachers’ ». (Photo de Kevin Van Paassen/CP Images)

Les ACVM prévoient d’autres consultations pour que les intéressés accordent leurs violons. Mme Zvan souhaite quant à elle voir le milieu de la finance donner l’exemple sans attendre l’application d’une réglementation. « Cinq banques d’envergure, huit régimes de retraite majeurs et plusieurs grandes compagnies d’assurance… nous sommes en mesure de montrer le chemin, constate Mme Zvan. Pendant que les autorités de réglementation élaborent les nouvelles normes, ce qui exige des efforts considérables, nous donnerons notre avis sur l’orientation à adopter. »

Si le financement durable demeure un domaine à débroussailler, des organisations aux quatre coins du globe ont trouvé des moyens d’avancer. Par exemple, le Sustainability Accounting Standards Board (SASB), de San Francisco, a construit une grille qui regroupe de nombreuses questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) potentielles. « Nous voulons optimiser la communication d’informations sur la durabilité, désormais axée sur les éléments significatifs, sur le modèle des normes comptables, mais pour les questions non financières », explique Bob Hirth, co-vice-président du SASB.

Les questions ESG pertinentes pour un secteur donné varient. Un fabricant de produits de consommation communiquera de l’information sur l’utilisation de l’eau et de l’énergie, une entreprise de technologies, sur sa politique de traitement des déchets dangereux, une société de transport, sur la qualité de l’air. En fin de compte, toutes auront pris conscience de leur utilisation des ressources, et saisi l’incidence de leurs activités sur la collectivité. Des données qui débouchent sur des décisions éclairées. « Il ne s’agit pas de vœux pieux, nuance M. Hirth. S’interroger sur l’exploitation des ressources revient à rehausser la rentabilité, à faire croître la valeur et à abaisser le coût du capital. »

D’autres facettes du financement durable font aussi des bonds en avant. La manifestation la plus parlante du mouvement? La croissance prodigieuse du volume d’obligations vertes, associées par définition à des projets astreints à de stricts critères de durabilité. L’an dernier, le total des obligations vertes émises dans le monde se chiffrait à 182 G$ US selon Bloomberg New Energy Finance, contre à peine 4 G$ US en 2012.

« Le Canada doit redorer son blason. La question soulève les passions et motive les Canadiens à agir. Le ton change. »

C’est la preuve éclatante qu’on s’intéresse vivement aux projets d’investissement durable, conclut Lindsay Patrick, directrice générale et chef du financement durable à RBC Marchés des capitaux. RBC a récemment émis ses premières obligations vertes, qui se montaient à 500 M€. « Voilà un exemple éloquent de financement durable, explique-t-elle. Les investisseurs veulent avoir l’heure juste sur les titres offerts. »

Mme Patrick le prédit, après les obligations vertes, d’autres instruments de créance et de capitaux propres innovants emboîteront le pas, en réponse à la demande en investissements durables. Dans sa vision de l’avenir, même les entreprises extractives, comme les pétrogazières, tireront parti du financement durable. Elles émettront des obligations liées à la réduction d’émissions de gaz à effet de serre ou à d’autres avantages pour l’environnement. « Les fonds seront aiguillés vers les entreprises capables d’envisager l’avenir dans la durée, ce qui finira par se refléter sur le coût du capital de l’entité. »

À la croisée des chemins, les CPA sont tenus de s’adapter à cette évolution. « Ils ont un rôle décisif à jouer, explique Mme Zvan. Une information exacte profite à tous; les CPA devront non seulement produire les principaux états financiers, mais aussi fournir une assurance sur l’information communiquée et établir la juste valeur de marché des actifs. » M. Hirth, du SASB, abonde dans le même sens. Il évoque de nouvelles missions, comme la vérification d’informations non financières. « De nombreuses grandes sociétés obtiennent une assurance ou une attestation relative à l’information qu’elles communiquent sur les questions ESG à partir de données fournies par des tiers ou des consultants, précise-t-il. Une occasion de taille pour les cabinets. » (Par exemple, RBC indique qu’elle peut obtenir des rapports de certification de son auditeur externe pour ses obligations vertes.)

M. McCarthy a vu l’adoption du financement durable transformer la comptabilité à Votarantim Cimentos. « La fonction financière de l’avenir ne se limitera pas aux débits et aux crédits. Mon équipe doit mettre l’accent non seulement sur le rendement des nouveaux investissements, mais aussi sur leurs répercussions sociales et environnementales. Comment atteindre nos objectifs verts sans perdre de vue la rentabilité? En formant une équipe capable d’aller au-delà de l’information financière. »

D’après Mme Zvan, il faut corriger le tir. Et vite. « Le Canada doit redorer son blason. D’autres pays nous associent à de vaines querelles sur les pipelines et à la taxe sur le carbone. À nous de renverser la vapeur. » Néanmoins, elle demeure optimiste : « La question soulève les passions et motive les Canadiens à agir. Le ton change. »

Le but ultime, selon Mme Zvan, c’est une véritable intégration des facteurs environnementaux et sociaux dans la prise de décisions financières courantes, plutôt que leur considération en parallèle. « Un jour, nous éliminerons l’adjectif “durable” : par définition, le financement se fera dans la durabilité. »


À quoi ressemble le financement durable, concrètement?


ACCUMULER

 – Une entreprise agricole étoffe la présentation d’informations finan-cières liées au climat.
 – Une entreprise de transport améliore ses rapports sur la qualité de l'air.

ASSIMILER

 – Une banque intègre les facteurs environnementauxà ses décisions de prêt.
 – Une compagnie d’assurance offre des taux préférentiels pour les mesures anti-inondations.

AGIR

 – Une pétrogazière émet des actions ou des obligations pour financer des mesures d’économie d’énergie et de réduction du méthane.
 – Une entreprise de location d’auto-mobiles émet des obligations vertes pour financer un parc de véhicules hybrides.

Inspiré du Rapport provisoire du Groupe d’experts sur la finance durable