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Huawei, un défi pluriel

Interdire à Huawei d’installer son réseau 5G au Canada n’éliminera pas les risques de cyberespionnage.

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illustration de la main plaçant la tour 5G sur le globeCertaines sociétés de télécommunications canadiennes utilisent déjà du matériel Huawei sur leurs tours et antennes, mais la société chinoise n’a pas encore été autorisée à fournir du matériel pour les réseaux d’infrastructure. (Main, planète, antenne : iStock)

Le Canada doit-il autoriser le géant chinois Huawei à déployer la technologie 5G sur son territoire? Confronté à un dilemme embarrassant qui fait grimper la tension entre les deux pays, Ottawa peine à se sortir de l’affaire Huawei. En décembre, à la demande des États-Unis, le Canada a arrêté la directrice financière de l’entreprise, Meng Wanzhou, qui fait l’objet d’une demande d’extradition pour avoir violé les sanctions imposées à l’Iran. En guise de représailles, la Chine a emprisonné deux Canadiens qu’elle accuse d’espionnage.

Ce dilemme n’est pas le premier du genre, et ne sera sans doute pas le dernier.

En 2013, le Canada autorisait une société d’État chinoise à acquérir le groupe pétrolier Nexen Energy, pour 15,1 G$, en dépit de craintes que celle-ci n’en exploite les ressources en faisant passer les intérêts de Pékin avant les nôtres. Depuis, le gouvernement canadien a renforcé ses restrictions relatives à la propriété étrangère afin d’interdire de telles transactions, à moins de « circonstances exceptionnelles ». L’an dernier, le Canada a tenu sa promesse et invoqué la sécurité nationale pour empêcher une société d’État chinoise d’acheter le groupe Aecon.

Le casse-tête Huawei est, disons, plus complexe. D’abord, Huawei n’est pas une société d’État – même s’il ne fait pas de doute qu’elle se plierait aux volontés du gouvernement chinois, au besoin (la loi oblige d’ailleurs les entreprises et les particuliers à collaborer avec les services de renseignements du pays). Huawei ne souhaite pas non plus exploiter nos ressources naturelles, mais doter notre territoire d’une nouvelle technologie de communication. La 5G, qui relie les tours cellulaires aux antennes de toit par une multitude de petites cellules, nous permettrait de transmettre d’importants volumes de données par ondes radio presque instantanément. Bien que certaines sociétés de télécommunications canadiennes utilisent déjà du matériel Huawei sur leurs tours et antennes, la société chinoise n’a pas encore été autorisée à fournir du matériel pour les réseaux d’infrastructure.

On peut se demander si, à l’ère de l’information, les technologies sans fil ne devraient pas être considérées comme une infrastructure essentielle, et les données, comme une ressource primordiale. Le dilemme n’est en fait pas si nouveau. Quels sont les risques réels? Huawei a martelé qu’elle ne profiterait pas de sa position sur le marché canadien pour y faire de l’espionnage. Trois des pays membres du Groupe des cinq (soit les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande) lui ont pourtant déjà fait barrage pour des raisons semblables. En janvier, Huawei a été accusée d’avoir volé des secrets commerciaux à la société américaine T-Mobile. (Selon les administrations canadiennes et américaines, des banques et sociétés auraient aussi été la cible de pirates chinois au Canada.)

Toutefois, mettre des bâtons dans les roues de Huawei ne ferait qu’attiser la colère de la Chine. Des sociétés canadiennes ont avancé par ailleurs qu’interdire les technologies chinoises nous coûterait cher et nous isolerait : les acteurs économiques seraient divisés entre ceux qui font affaire avec la Chine, et les autres. 

La solution miracle n’existe pas, mais les experts ont fait valoir un argument important : quelle que soit la décision qui sera prise, les sociétés canadiennes devront continuer à protéger leurs données coûte que coûte. Car même si le Canada ferme ses portes à Huawei, rien ne garantit que l’espionnage cessera. En outre, aucun moyen ne permet d’atténuer ni d’éliminer tous les risques. « J’ai beaucoup d’expérience, et je n’ai jamais vu ça », fait remarquer Danny Timmins, associé et leader national en cybersécurité chez MNP. Lui-même conseille à ses clients de mettre l’accent sur la protection des données les plus précieuses et les plus critiques, et d’élaborer des plans d’intervention immédiate en cas d’atteinte à la sécurité. Plus on réagit vite, plus on limite les dégâts, souligne-t-il.

Le Canada est une proie toute désignée, car son économie est axée sur le savoir, précise Robert Masse, associé national en cybersécurité chez Deloitte. « Comment se protège-t-on des sociétés contrôlées par des États étrangers? Peut-on éviter qu’elles intègrent une trappe dans notre infrastructure, puis l’utilisent à leur profit lors d’un conflit éventuel, dans 10 ou 20 ans? » Le défi est de taille. Le Royaume-Uni affirme pouvoir limiter les risques associés à Huawei, mais M. Masse émet des doutes sur la justesse de cette déclaration. De nos jours, il est presque impossible de garantir l’intégrité et la sécurité du matériel et des systèmes informatiques, ajoute-t-il.

M. Masse est d’avis que les gouvernements et les sociétés doivent accepter un certain niveau de risque lorsqu’ils mènent des activités à l’étranger. Élever des murs dans un monde hyperconnecté où la technologie (comme l’infonuagique) a fait tomber les obstacles ne fonctionnera tout simplement pas. « Je crains qu’il ne soit trop tard pour ça. »