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Les gens très occupés sont plus épanouis

La saison des impôts vous stresse? Un rythme effréné pourrait comporter des bienfaits.

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Peu importe qu’elles soient vraiment surchargées ou non, les personnes qui se disent débordées ont le sentiment d’avoir une vie bien remplie, ce qui façonne leur identité. (Illustration de Sébastien Thibault)

Quand on me demande « Comment vas-tu? », je réponds du tac au tac : « Dé-bor-dée! » Bien sûr. Et j’en suis fière. Point de banalité ici. Je n’y peux rien : mon sourire frise la suffisance. Je suis submergée, écrasée, brûlée. Entre le travail, l’écriture d’un ouvrage, l’entraînement comme boxeuse, les soins assidus que requiert mon vieux matou, la cuisine, le ménage et j’en passe, j’ai peu l’occasion de me détendre. Et j’en parle tout le temps.

Je ne suis pas la seule. Si le bling-bling, la haute couture et les voitures de sport symbolisaient hier la réussite, l’apparence du surmenage s’affiche aujourd’hui comme le dernier chic. D’ailleurs, Saks Fifth Avenue ne vend-elle pas une gamme complète de tasses, carnets et agendas branchés arborant la complainte des débordés? Sans compter moult t-shirts et objets divers? Vraiment surchargés ou non, discrets ou fanfarons, qu’importe, ils ont le sentiment d’avoir une vie bien remplie, ce qui façonne leur identité.

Des chercheurs parlent de « mentalité du surmenage », cette perception d’être accaparé, assailli de toutes parts. Quel que soit notre niveau réel d’activité, plus nous sommes convaincus d’être débordés, plus nous prenons de grands airs. Et cette forme de suffisance favorise l’autodiscipline, soutiennent d’autres auteurs. Les constats surprennent. Les habitués des tornades du quotidien semblent se porter comme un charme. Netflix pour se détendre? Une pizza bien grasse pour fêter la fin de la semaine? Que nenni. En théorie, la performante archi-occupée avalera plutôt un smoothie au kale après une séance de yoga parce qu’elle le #mérite.

« Économiser pour la retraite ou faire des folies et voyager? Fruit ou tarte au sucre? Chaque jour, nous prenons des décisions, nous tranchons entre bien-être immédiat et futur », soutient Amitava Chattopadhyay, coauteur d’un article récent où il observe que vivre vite ne rime pas forcément avec gâteries et excès en tous genres. « Au contraire, quand nous nous sentons débordés, notre estime de soi grimpe en flèche, et la balance penche du côté de la vertu. »

M. Chattopadhyay ne se contente pas de féliciter les stressés submergés de travail. Il enseigne le marketing à l’INSEAD, école de commerce international, où il analyse les habitudes de consommation à l’ère de l’hyperactivité. Pour chaque expérience, ses chercheurs rappellent aux participants qu’ils sont très occupés : ils « stimulent la mentalité du surmenage ». Ainsi, un test a révélé que les sujets étaient plus enclins à prendre de saines décisions financières si on leur avait d’emblée demandé d’énumérer trois tâches qui les absorbent, avant d’examiner des régimes d’épargne à long terme.

Ces tendances s’observent aussi dans la vraie vie. Sur le terrain, les scientifiques ont analysé les reçus d’une cafétéria universitaire pendant une semaine et réussi à faire pencher la balance vers les choix santé. Il a suffi d’afficher des messages flattant l’ego suractif (« Prêt-à-emporter. Pour étudiant.e.s débordé.e.s! »). Résultat : la clientèle a consommé moins de gras et de malbouffe. « Peut-être faut-il cesser de voir l’hyperactivité comme une calamité. »

Certes, le surmenage n’a pas bonne presse. Pourtant, ses avantages sont nombreux. Il dynamise la fonction cognitive, comme en atteste une étude de 2016 parue dans Frontiers in Aging Neuroscience. Pour les 50-89 ans, divers axes – traitement cognitif, mémoire de travail et mémoire épisodique, raisonnement, connaissances cristallisées – se renforcent. Bref, le sujet vieillissant mais bien occupé a l’esprit plus aiguisé. Les chercheurs conviennent toutefois qu’un excès d’activité sera souvent vu négativement, puisqu’un stress exagéré, son corollaire, entraîne, lui, une détérioration de la fonction cognitive. Résumons. Un rythme effréné serait tout à la fois sain et malsain. Qu’en conclure?

Tout dépend de ce qui nous accapare et de notre perception des choses. Si un bouillonnement d’activités cadre avec « un mode de vie intense, soutenu », les effets peuvent être bénéfiques, affirment les spécialistes. S’adonner à des tâches exécutées avec plaisir procure un sentiment de bien-être. Alors, la surcharge se transforme en apport favorable. Les choix se font judicieux; on s’investit dans sa vie, dans le monde. Il semble dès lors que notre perception du surmenage soit fausse, renchérissent les chercheurs. Épuisement professionnel, cernes sous les yeux : plutôt que de s’inquiéter, pourquoi ne pas admettre que certaines cadences trépidantes nous font du bien?

Cela dit, en 2019, j’ai bien l’intention d’en faire moins. Être occupée a du bon, mais la charge s’avère parfois écrasante. Et les retombées favorables d’une vie tourbillonnante dépendent non des tâches elles-mêmes, mais des impressions qu’elles éveillent : corvées pénibles ou projets gratifiants. À quand une fin de semaine en pyjama, plongée dans une lecture passionnante?