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Une CPA délaisse la ruche urbaine pour se faire apicultrice

Quelle abeille a bien pu piquer Anne-Virginie Schmidt? Portrait d’une entrepreneure née.

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Anne-Virginie Schmidt et Anicet Desrochers en plein airAnicet Desrochers et Anne-Virginie Schmidt. (Photo de Daphné Caron)

C’est vendredi. Les citadins fuient la ville. Bouchon interminable sur l’autoroute 15, assaillie par des Montréalais à la recherche de coins de verdure. Patience, la congestion s’atténuera au pied des collines des Laurentides, où commence la forêt verdoyante, ponctuée de lacs profonds. Non loin de Mont-Tremblant, je quitte l’autoroute pour emprunter de pittoresques routes de campagne, puis des chemins de gravier qui mènent au diable vert.

Au bout d’un de ces rangs poussiéreux, à trois heures de la grande ville, nous voilà chez Miels d’Anicet, à Ferme-Neuve, dans les Hautes-Laurentides. Un centre apicole où s’activent entre 70 et 80 millions d’abeilles, sous l’œil attentif d’un couple d’apiculteurs novateurs. Anne-Virginie Schmidt et Anicet Desrochers, la jeune quarantaine, ont uni leurs forces il y a 18 ans, d’abord comme couple, puis comme associés. Leur exploitation, modeste au départ, compte désormais un cheptel de quelque 1 200 ruches. S’y sont greffés une boutique et un bistro qui font le bonheur d’environ 18 000 visiteurs par année, souvent des habitués.

Par une belle et fraîche journée d’automne, peu après le transfert des abeilles dans leur lieu d’hibernation, le bâtiment principal bourdonnait encore d’activité. Les employés – entre 15 et 40, selon la saison – se démenaient et exécutaient mille et une tâches quotidiennes : servir les clients, gérer l’arrière-boutique, remplir des pots (de miel), confectionner des délices (au miel), préparer des produits de beauté (à base de miel), faire les comptes. Anne-Virginie Schmidt, elle, s’affairait dans son petit bureau – avec vue imprenable sur plaine de fleurs sauvages tous pétales ouverts, l’été venu. Chaleur et compétence émanent de cette entrepreneure née, qui gouverne d’une main sûre, et aime lancer des boutades, mais aussi des questions et suggestions à ses collaborateurs.

Ferme avec des tables de pique-nique avec un coucher de soleilLa cantine Pollens & Nectars. (Photo de Daphné Caron)

Elle et Anicet ont fait connaissance à Montréal, dans la jeune vingtaine. Auditrice chez KPMG, au cœur du centre-ville, la jeune comptable avait acquis la réputation d’être une professionnelle ambitieuse, autonome, capable de prendre en charge des dossiers importants. Une vie professionnelle exigeante, rangée, aux semaines de 60 heures.

Mais Mme Schmidt aspirait à plus : diriger sa propre entreprise. « Je consacrais tant d’énergie et de temps à mes clients; je me disais que, si je déployais autant d’effort pour développer ma propre entreprise, le succès serait au rendez-vous. »

Enfant, Anne-Virginie Schmidt rêvait déjà de devenir entrepreneure comme ses parents (architectes) et ses grands-parents (aubergistes, du côté paternel, et exploitants d’une société de transport scolaire, du côté maternel). Sans idée précise pour l’avenir, elle décide de parfaire ses compétences générales, notamment en finances et en comptabilité, comme carte maîtresse à jouer éventuellement. « Je voulais avoir autant d’outils que possible, donc j’ai choisi la comptabilité », dit-elle. Le jour où l’occasion parfaite s’offrirait, elle serait prête.

Anne-Virginie Schmidt ne voulait pas seulement devenir apicultrice. Elle voulait être la meilleure apicultrice qui soit, notamment grâce à son titre de CPA.

L’idée brillante a surgi quand Anne-Virginie Schmidt a rencontré Anicet Desrochers, un excentrique aux cheveux bruns en bataille et au sourire craquant, habité par une passion démesurée pour l’apiculture. Le jeune homme se pique d’avoir eu les abeilles comme amies d’enfance. Ses parents, hippies des années 70, s’étaient installés dans les Hautes-Laurentides, où ils entretenaient une centaine de ruches pour la fabrication d’hydromel (distribué sur les marchés locaux et, ultérieurement, à la SAQ). En 2000, le frère d’Anne-Virginie Schmidt les présente l’un à l’autre. Anicet Desrochers, lui, venait de retourner dans son village natal pour reprendre l’affaire familiale.

Éprise de l’homme, Anne-Virginie Schmidt a ensuite craqué pour ses protégées. La première fois qu’il a ouvert une ruche devant elle, elle a immédiatement saisi la passion qui l’animait. Ces insectes affairés, pollinisateurs inlassables, en perpétuel mouvement, maillon essentiel de la vie, apportent couleur et variété à notre assiette, comme elle le rappelle dans son livre Le Miel : L’art des abeilles, l’or de la ruche – en partie mémoires, livre de recettes et ode aux butineuses.

Évidemment, quand elle séjourne à la ferme, Anne-Virginie Schmidt en profite pour analyser les chiffres, budgets et projections. Et voilà qu’en 2002, c’est le plongeon. Elle quitte son emploi à KPMG pour aller vivre avec son amoureux qui en connaît un rayon sur les abeilles et a des projets en tête. La jeune femme a le sens des affaires. « Nous venions de deux mondes, donc deux complices dépareillés, mais c’est notre force. Les deux font la paire. »

Ruche d'abeilleMiels dAnicet est un centre apicole où s’activent entre 70 et 80 millions d’abeilles. (Photo de Daphné Caron)

Mme Schmidt avait mis en veilleuse une carrière prometteuse, mais non son ambition. Le couple s’était donné pour mission de faire comprendre au consommateur la valeur unique de son produit. « Dès le début, c’était la ligne de pensée que nous voulions suivre. Je m’étais consacrée à la comptabilité, je me consacrerais à l’apiculture. Je voulais gravir les marches et arriver au sommet. »

L’approche adoptée par Miels d’Anicet allie l’ancien et le moderne. Dans son ouvrage, Anne-Virginie Schmidt nous plonge dans l’histoire d’un art remontant à l’antiquité. Les Égyptiens réclament la paternité de la technique, née il y a de cela 4 700 ans. Ils en auraient tiré maintes applications : boissons fermentées, traitements antiseptiques et substance d’embaumement (sans oublier les offrandes aux dieux gourmands). Au Moyen Âge, les abeilles, révérées, incarnaient les valeurs chrétiennes : pureté, sagesse et même virginité.

On compte aujourd’hui quelque 10 000 exploitants au Canada, qui produisent l’équivalent de 188 M$ de miel par année (contre 63 M$ en 2005, donc un bond étonnant). Environ 80 % du précieux liquide ambré est récolté dans les Prairies, où les abeilles, certes productrices de miel, assument surtout le rôle de pollinisatrices. Plus des deux tiers de notre production prennent le chemin des États-Unis, où notre miel sera acheté en vrac pour revente sous la marque Billy Bee ou Doyon, par exemple.

La miellerie de Ferme-Neuve a ceci de particulier qu’elle conditionne, commercialise et vend tout son miel elle-même, en toute indépendance. De plus, elle élève des reines qu’elle vend à des apiculteurs d’autres pays. Or, l’élevage de reines, activité complexe mais rentable (si tout se passe bien), exige des compétences particulières : recueillir les œufs des meilleures colonies, greffer des larves à de nouvelles cellules et élever en ruche spéciale les petites princesses, qui accéderont un jour au trône. Dès le départ, Anicet Desrochers voulait en produire qui soient adaptées à notre climat nordique et les vendre à des apiculteurs de l’Ouest pour la pollinisation des plants de tournesol, de colza et de soya. Mais pour créer une pouponnière de reines, le couple a dû augmenter le nombre de ruches. Et qui dit plus de ruches dit plus de miel à écouler sur de nouveaux marchés.

Le positionnement de Miels d’Anicet n’est pas anodin. « Nos produits sont tendance. On nous a associés au mouvement hipster. »

Pour que Miels d’Anicet se détachent du lot, Anne-Virginie Schmidt a voulu satisfaire aux exigences de la certification biologique. Essentiellement, le produit passe directement de la ruche au pot, où il cristallisera graduellement. À la différence du classique miel liquide pasteurisé, stable sur les tablettes des supermarchés, le miel pur et brut s’épaissit et se solidifie. « Le miel pasteurisé, ce n’est pas vraiment du miel, de mon point de vue, affirme-t-elle. On perd toute la saveur, parce que les arômes trouvent leur origine dans les huiles essentielles de la fleur. Si on surchauffe le miel, celles-ci s’évaporent. »

Les miels de Ferme-Neuve, au dire de la productrice, sont sauvages et goûteux. Les connaisseurs savent déceler l’effet d’une monoculture sur la qualité : si les abeilles ne butinent que du trèfle ou de la centaurée bleuet, les nuances de saveurs s’en trouvent diminuées. Le consommateur moyen n’a sans doute pas le palais aussi fin, mais nos deux apiculteurs ambitionnent de l’initier au miel de haute qualité. Le hall principal de leur établissement, par conséquent, se double d’une fonction pédagogique, avec ses allures de musée et son coin dégustation. Le saviez-vous? Le miel de juin n’a pas le même goût que le miel de juillet ou d’août.

L’apicultrice a aussi élaboré un miel hors normes, qui ravira les vrais passionnés. Elle l’a fait entrer en scène avec la complicité de quelques bonnes tables montréalaises, comme Joe Beef, qui s’est fait remarquer outre-frontière. Un miel pour connaisseurs qui se vend dans environ 200 échoppes et trône dans la cuisine d’une cinquantaine de restaurants, et non des moindres (Toqué! et Nora Gray sont de la partie). « Nos produits sont tendance. On nous a associés au mouvement hipster », confie la femme d’affaires.

Miser sur le côté artisanal a porté ses fruits. Entre 2000 et 2015, les ventes progressaient par bonds de 50 % ou presque, année après année.

Main, toucher, ruche abeilleLeur exploitation, modeste au départ, compte désormais un cheptel de quelque 1 200 ruches. (Photo de Daphné Caron)

À ses débuts, la miellerie affichait un chiffre d’affaires de 20 000 $; plus récemment, elle a dépassé la barre des 2 M$. « C’est une forte croissance, qui suppose un élargissement du fonds de roulement », explique Anne-Virginie Schmidt. Comme la production augmente, le service des ventes prend de l’expansion, et idem pour les ressources humaines. « Tous ces pans de l’entreprise exigent des procédures, un contrôle interne, des investissements, des protocoles de communication et de la formation. » Plutôt que de sous-traiter, les deux patrons préfèrent tout faire eux-mêmes.

Anne-Virginie Schmidt en est consciente, son bagage de CPA lui facilite la tâche. Comme auditrice, elle avait acquis une excellente compréhension des arcanes de plusieurs secteurs (foresterie, industrie cinématographique, pétrole et gaz). Même si elle met à contribution son esprit d’analyse pointu, elle n’a aucune difficulté à privilégier la vue d’ensemble. Son souci du détail l’a bien servie au rucher. « Méthodique, je visualise toutes les étapes à concrétiser », explique-t-elle.

Entre les prêts et les subventions à demander, elle a vite repéré ce qu’il fallait faire dès les premières années. « Côté affaires, j’étais dans mon élément. J’ai fait le tour des programmes à notre disposition. » Bon nombre d’agriculteurs peinent à monter un dossier convaincant – préparer un budget, justifier les coûts, présenter les avantages et les inconvénients –, mais la CPA savait comment s’y prendre. Et son titre, selon elle, a donné de la crédibilité à l’entreprise, ce qui a pu faciliter les démarches de financement.

La comptable a aussi su exploiter son expertise en gestion des risques. Un constat s’impose : l’apiculture se complexifie. Bon nombre de facteurs peuvent jouer les trouble-fête : aux acariens et autres parasites s’ajoutent les changements climatiques.

Ainsi, le centre produira 73 000 kg de miel une année et à peine la moitié l’année suivante, à cause des aléas de la météo. Le dérèglement climatique rend l’exploitation imprévisible et change la donne côté floraison des plantes. Ces risques s’aggravent. Sécheresse? Pluie? Les ouvrières, capricieuses, font la grève. Dame Nature étant d’humeur changeante, on ne sait trop quelle sera la récolte d’une année à l’autre. « C’est plus difficile qu’il y a 30 ans d’élever des abeilles et de produire du miel », avoue la productrice.

En vue de mieux gérer les risques, Mme Schmidt et son conjoint ont résolu de diversifier leurs sources de revenus en déclinant le miel sous toutes ses formes. Au précieux nectar et aux non moins précieuses reines s’est ajoutée une gamme de produits de beauté bio à base de miel, nommée Mélia, comme leur petite fille.

Le laboratoire a des allures de cuisine rustique. On y concocte pains de savon, onguents et beurres pour le corps qui fleurent bon la nature – faits avec amour, mais avant tout avec du miel, de la cire d’abeille et de la propolis, étonnante substance collante produite par les abeilles à partir de résines naturelles, pour colmater les fissures de leur ruche. Quelques gâteries aussi, pour faire bonne mesure : pain d’épices, confitures et moutardes viennent étoffer l’assortiment.

Abeilles sur nid d'abeilleEntre 2000 et 2015, les ventes progressaient par bonds de 50 % ou presque, année après année. (Photo de Daphne Caron)

Anne-Virginie Schmidt a aussi fait appel à ses talents pour fixer les marges bénéficiaires et déterminer le coût de revient. Élaboration, aussi, d’une stratégie de mise en marché. Combien de pots faut-il vendre aux détaillants et autres clients? En ligne ou en personne? (Les produits Miels d’Anicet sont offerts en ligne et dans certains supermarchés.) Sans surprise, les ventes à la boutique génèrent de meilleures marges que les ventes en ligne. Et le couple a souhaité attirer une plus large clientèle en ouvrant une cantine sur place, Pollens & Nectars.

Bref, nos apiculteurs misent sur l’essor de l’agrotourisme, qui, au Québec, pesait quelque 485 M$ en 2015. De saison en saison, de plus en plus de citadins s’échappent de leurs alvéoles bétonnées, samedi-dimanche, pour aller aux pommes, acheter des citrouilles ou cueillir des petits fruits. Tout comme Miels d’Anicet, de nombreux agriculteurs québécois se repositionnent comme destination d’excursion. Les visites agricoles, qui affichent une croissance en flèche, ont pris de vitesse toutes les autres formes de tourisme.

Dans un marché où les produits du terroir se multiplient, il ne sera pas toujours facile pour la miellerie de se démarquer. L’apicultrice le reconnaît volontiers. Alors, pour attirer les citadins intrépides, qui prendront la peine de faire de longs trajets sur routes, voies et chemins, il faudra savoir convaincre. « Amener les visiteurs à se rendre au bout d’un rang, ce n’est pas rien, concède-t-elle. Il faut créer une marque forte, susciter un vif intérêt. »