Navdeep Bains portrait

Navdeep Bains, FCPA, a remporté quatre mandats comme député libéral. Depuis qu'il est devenu ministre en 2015, le Canada s’est hissé en tête de peloton dans la course à l’intelligence artificielle et les jeunes pousses y essaiment. (Photo de Guillaume Simoneau)

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Le ministre qui compte

Navdeep Bains, FCPA, était déjà un des ministres les plus actifs à Ottawa. Il vient d’hériter d’un dossier brûlant : décider du sort des données des Canadiens. Sa réponse influencera l’avenir économique de notre pays.

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Recensera, recensera pas? Nous sommes le 5 novembre 2015. Au lendemain de son assermentation, Navdeep Bains, FCPA, 41 ans, s’approche d’un lutrin dans un couloir du Parlement. Après 23 secondes de préliminaires (à peine le temps de décliner ses noms et qualités, « ministre de l’Innovation, des Sciences et du Développement économique »), il annonce le retour du formulaire long de recensement, éliminé en 2010 par les conservateurs. Brandissant le document, le ministre prend la pose et sourit aux photographes. C’est une belle victoire pour ce mordu des chiffres, qui s’acquitte d’un quatrième mandat comme député libéral. Vive le recensement!

Il n’est pas le seul à déborder d’enthousiasme. Après l’envoi des questionnaires de recensement en mai, une pointe d’affluence paralysera le site de Statistique Canada. Le mot-clic #recensement2016 suit la tendance. Des citoyens publient leur égoportrait avec leur formulaire détaillé, et des partisans du questionnaire long se désolent d’avoir reçu la version abrégée. Avec un taux de réponse supérieur à 98 %, ce recensement sera le plus réussi de l’histoire du Canada. Les gazouillis positifs se multiplient. Oui, les Canadiens sont pour le recensement!

De fait, M. Bains et son ministère concoctent tout un portefeuille de projets axé sur les savoirs et la découverte – initier les jeunes à la programmation, explorer le cosmos, financer la recherche scientifique –, et la conjoncture est propice. Depuis l’entrée en fonction du ministre en 2015, le Canada s’est hissé en tête de peloton dans la course à l’intelligence artificielle (IA) et les jeunes pousses y essaiment. Toronto, Montréal et Vancouver figurent au palmarès Business Insider des métropoles haute technologie. À Toronto, il s’est créé en cinq ans davantage d’emplois en haute technologie que dans la Silicon Valley, révèle une étude de CBRE, cabinet-conseil en immobilier américain. À première vue, M. Bains semble jouer un rôle de soutien, avec ses tournées de promotion dans la Silicon Valley et ses « supergrappes » (projets de développement alimentés par le financement fédéral). Mais à Ottawa, c’est lui le stratège. Devant la vague d’innovations, pour ne pas rester en rade, il faut un plan de match.

Comment le Canada peut-il, se demande Navdeep Bains, devenir dans la sphère numérique ce qu’est la Suisse au secteur financier?

Le ministre est sur le point de frapper un grand coup. Le recensement n’étant qu’un hors-d’œuvre, il mijote un plat de résistance encore plus technomaniaque : la stratégie nationale sur les données, vaste effort de réglementation de la multitude d’informations numériques produites dans un pays où la haute technologie prime. Courriels, courses Uber, questions à Alexa, films sur Netflix, déclarations de revenus, recherches Google, autant de nouveaux points de données. Ces milliers de milliards d’éléments, pratiquement inutiles en eux-mêmes, recèlent des trésors d’information (même des milliers de recensements ne sauraient en recueillir autant) sur les comportements, l’identité, les sentiments et les désirs de chacun. Une mine de renseignements, un riche filon qui attire comme un aimant les analystes férus de numérique, dans le public et le privé, pour concevoir des services, créer des algorithmes d’IA fonctionnels, mettre sur pied des politiques, commercialiser des produits, et même influencer les électeurs. 

Or, 90 % des données numériques actuelles ont été générées dans les deux dernières années. Pas étonnant qu’elles aient échappé à la vigilance des politiciens. C’est ainsi que des géants tels Facebook, Apple et Amazon ont pu faire la loi, et décider qui recueille, possède et exploite les données, enfouissant les stipulations dans d’interminables modalités. Puis, en mars, des reportages révélaient que le cabinet-conseil britannique Cambridge Analytica avait puisé dans le profil de millions d’utilisateurs de Facebook, à leur insu, pour s’ingérer en 2016 dans l’élection américaine et le référendum sur le Brexit. Pour la première fois, une majorité de Canadiens a commencé à craindre que les mégadonnées ne soient exploitées à mauvais escient. Qui surveille les mastodontes du numérique? Quels renseignements sont conservés? Comment sont-ils utilisés? 

Les administrations publiques, elles aussi, s’interrogent. Qui décide du type de données recueillies et qui peut les accumuler? À qui appartiennent-elles et qui a le droit de les exploiter à des fins lucratives? Comment le fisc doit-il s’y prendre pour imposer les gains? Rares sont les États qui ont répondu à ces questions. Le Canada s’apprête à le faire. En juin, M. Bains a annoncé une série de consultations pancanadiennes afin d’élaborer une politique sur le numérique et les données, à dévoiler avant l’élection de 2019. 

Sans une telle stratégie, préviennent les experts, le Canada continuera de livrer des informations – et les pouvoirs qui s’y rattachent – à des entreprises étrangères. Mais s’il prend les devants, il donnera l’exemple au reste du monde, et procurera aux entreprises d’ici un avantage de précurseur. « Dans les consultations, on m’a dit que l’heure était venue de briller, d’être ambitieux, raconte le ministre. La Suisse figure parmi les grands acteurs des services financiers, et le Canada pourrait lui emboîter le pas, comme leader dans la sphère numérique. »

Par un après-midi ensoleillé de septembre, Navdeep Bains entre pour la première fois dans son nouveau bureau de l’aile ouest de l’édifice de la Confédération, à Ottawa (les rénovations de l’édifice du Centre viennent de commencer). L’essentiel s’y trouve : la Charte des droits et libertés sur un mur, des photos de famille sur l’autre, et quelques chaises où il s’assoira pour discuter avec ses invités. 

Navdeep Bains avec recensementLe recensement long obligatoire est de retour. (CP Images)

Et les visiteurs ne manquent pas. Depuis le retour des libéraux au pouvoir en 2015, il est le ministre qui reçoit le plus de lobbyistes sur la Colline. Tous les jours ou presque, on le courtise pour attirer son attention (et obtenir une part du gâteau). Tout y passe, commerce, tourisme, télécommunications, développement des affaires, pour n’en citer que quelques-uns. Chez ses collègues et dans la presse, on fait observer que son vaste portefeuille lui a valu de toucher à tout.

À la Chambre des communes, son pupitre se trouve non loin de celui du premier ministre, dont il partage la vive énergie et l’élégance. M. Bains adapte la couleur de son turban aux circonstances : vert pour une annonce sur le carbone, jaune pour le discours sur la « voie ensoleillée » de Justin Trudeau, bordeaux le reste du temps. En session, c’est un orateur mesuré, modéré. Peut-être pas un tribun-né, mais un vétéran, rompu à l’art de l’élocution par la force des choses.

À l’adolescence, il s’inscrit à la joute oratoire de son école à la demande pressante de son grand-père. Dans les jours précédant le concours, il mémorise son texte, une leçon d’histoire sikhe en punjabi. « À mon arrivée à l’avant pour livrer mon discours, j’ai été tétanisé à la vue du public », raconte M. Bains. Après avoir murmuré nerveusement quelques mots, il accepte la défaite et fuit. « J’ai terminé 19e sur 20. Le 20e élève ne s’est jamais présenté. »

Échaudé par ce résultat pitoyable, le futur ministre aspirait plutôt à une carrière en coulisse. Il admirait son père, immigrant indien, fondateur d’une fabrique d’armoires de cuisine, où travaillait une vingtaine d’employés. Alors, le jeune homme choisit de faire des études en gestion à l’Université York. C’est là qu’il rencontre sa future épouse, Brahamjot, comptable elle aussi, aujourd’hui mère de ses deux filles, Nanki, 11 ans, et Kirpa, 8 ans. « Il était mûr pour son âge », se remémore-t-elle. Malgré son aversion apparente pour les feux de la rampe, le jeune Bains dirige l’association des étudiants sikhs et fait du bénévolat dans un refuge pour sans-abri et une banque alimentaire. Il est également présent au centre jeunesse : basketball, club de devoirs, séances de formation au leadership, il ne chôme pas. « Évidemment, il se démarquait dans tout ce qu’il entreprenait », ajoute son épouse.

Navdeep et Brahamjot décrochent leur titre professionnel après leurs études à York. « Un titre qui m’a ouvert bien des portes », affirme M. Bains. Après un MBA à l’Université de Windsor, il entre au service de Ford, comme analyste. « Je visais le poste de chef des finances, ou même de chef de la direction. Je savais que mon bagage comme comptable m’aiderait à analyser les budgets, les plans d’affaires, les campagnes de marketing et de promotion, bref, à atteindre mon objectif. »

Toutefois, en 2004, il remet en question ses ambitions de cadre supérieur. Un soir, après un film sur la vie de JFK, Navdeep Bains confie à sa femme qu’il songe à entrer dans l’arène politique. Son quartier est sur le point d’intégrer une nouvelle circonscription, Mississauga–Brampton-Sud, et le manque de jeunes candidats chez les libéraux le désole. « Ce sont toujours les mêmes », constate-t-il. Quand il s’en plaint auprès de ses amis, l’un d’eux lui rétorque : « Au lieu de parler, agis. Présente-toi. »

C’est ainsi que M. Bains remporte l’investiture et l’élection, notamment grâce aux appuis que lui valent ses efforts comme bénévole dans divers milieux. Il profite bien entendu de la forte tendance libérale en Ontario. « Chacun espère un triomphe, mais il faut se préparer à accepter une défaite », commente Brahamjot. À son discours de victoire, le jeune député redevient écolier pour quelques instants : il a les genoux qui tremblent, mais se ressaisit.

Élections de 2011. M. Bains perd son siège. Il se sent si seul qu’il demande à sa femme de l’appeler pour vérifier que son téléphone fonctionne.

Alors âgé de 27 ans (près de 30 ans de moins que le parlementaire moyen), Navdeep Bains se sent relégué au rang de débutant aussi enthousiaste qu’inexpérimenté. On lui refuse une place dans l’un des comités de son choix – les finances, les affaires étrangères ou l’industrie – pour lui proposer plutôt de siéger au comité de l’éthique. Malgré tout, il acquiert vite une réputation de bourreau de travail, et accumule les heures pour compenser son manque d’expérience. En guise de délassement, pour une pause repas agréable, il parle chiffres avec le directeur parlementaire du budget. Les députés font appel à ses connaissances spécialisées en privé, lui demandant par exemple de leur expliquer les subtilités du financement des programmes gouvernementaux. « Quand on dit à quelqu’un qu’on est comptable, son regard change. La profession inspire un certain respect, qui m’a bien servi », a souligné M. Bains durant une période de questions organisée par Luminari, un réseau professionnel de CPA à Toronto. « Les comptables sont rares en politique. Renversons la tendance. »

Vers la fin de 2005, il reçoit un appel du Cabinet du premier ministre. Il est convoqué à un entretien. « Je ne savais pas trop quoi penser. Est-ce que j’avais commis une gaffe? » Mais non, voyons! Paul Martin l’invite plutôt à devenir son secrétaire parlementaire, c’est-à-dire son lieutenant, et son apprenti, en quelque sorte. « M. Bains est un homme d’une intelligence rare, affable, toujours de bonne humeur, constate M. Martin. C’était un député respecté pour sa perspicacité, capable de travailler avec les parlementaires des deux camps. Je ne suis pas étonné qu’on lui ait confié l’un des principaux portefeuilles. » Sans attendre, certains se demandent si M. Bains suivra les traces de son premier ministre. En 2007, quand le jeune député devient porte-parole du commerce dans le caucus de l’opposition de Stéphane Dion, un personnage haut placé du Parti libéral déclare au Toronto Star que M. Bains pourrait un jour être « le premier de nos premiers ministres à porter le turban ».

Arrive l’élection de 2011 et le rêve se brise. M. Bains perd son siège. Les conservateurs prennent le pouvoir et la vague orange de Jack Layton relègue les libéraux au statut de tiers parti. « Pendant quelques jours, le téléphone a sonné. On nous disait “je suis navré!”, raconte Brahamjot. Et puis, le silence. » À tel point que son mari lui a même demandé de l’appeler : il se disait que sa ligne était peut-être en dérangement.

Après son départ d’Ottawa, M. Bains devient professeur invité à la Ted Rogers School of Management de l’Université Ryerson, où il met au point un cycle de conférences sur les affaires et les politiques publiques. Il invite ses relations de la Colline, dont l’ex-premier ministre Martin, à y faire de brèves apparitions. Ce dernier souligne que M. Bains a alors commencé à se familiariser avec l’innovation et l’économie numérique. « Lui et l’Université Ryerson ont pris une longueur d’avance. »

Navdeep Bains dansantLors d’un « combat de danse » l’opposant à Jagmeet Singh. (colfilms.com)

En 2013, M. Bains devient coprésident national de l’organisation pour la campagne à la chefferie de Justin Trudeau. Deux ans plus tard, il est élu dans une autre nouvelle circonscription, Mississauga–Malton. (Il s’y présentera l’an prochain; en juin dernier, il a été le premier candidat libéral désigné pour l’élection de 2019.) « Quand j’ai été nommé au Cabinet, je me suis dit : les journalistes parlent de moi, on va me reconnaître! » raconte-t-il pendant la période de questions de Luminari. « Mais dans les premières semaines, on me prenait pour le ministre de la Défense, Harjit Sajjan. » Et plus tard, pour le chef du NPD, Jagmeet Singh. Question de turbans. D’ailleurs, en 2017, sa photo accompagnait un article du magazine Vice énumérant les personnalités indo-canadiennes qu’on a tendance à confondre avec Jagmeet Singh. Le duo Singh-Bains a attiré encore plus de clics ce printemps, lorsque les deux hommes se sont affrontés, chacun esquissant quelques pas de danse à la Bollywood, pour une collecte de fonds au profit d’une banque alimentaire. (Avis aux intéressés : M. Bains a gagné.)

Au-delà de ses prouesses comme danseur, M. Bains brillera en 2017, année où les libéraux dévoilent un budget qui parie sur l’innovation. Ils affectent 950 M$ à la mise sur pied de « supergrappes » pour créer des dizaines de milliers d’emplois. Cinq régions seront transformées en plaques tournantes, dans des domaines de pointe comme l’intelligence artificielle et la fabrication industrielle. Mais on accueille ce budget avec circonspection. D’abord, nul ne sait ce que signifie au juste le terme « supergrappe ». Ensuite, les détracteurs accusent Ottawa de favoritisme : toutes les grandes provinces ont obtenu une grappe, sauf l’Alberta. Le Globe and Mail compare le programme à « un stratagème de Ponzi orchestré par le gouvernement ». Pour monter de toutes pièces cinq Silicon Valley, il faut des innovations concrètes. Il est illusoire de vouloir créer des villages technologiques comme par magie à grands coups de subventions, dit-on. Dans Maclean’s, le chroniqueur Paul Wells signale qu’on ignore qui dirige ces grappes. Mischa Kaplan, conseiller en affaires d’Ottawa, renchérit : « Quelqu’un devrait expliquer à M. Bains que la Silicon Valley s’est développée par miracle, dans la banalité absolue. Un groupe d’entreprises innovantes et productives ont inventé des produits que les consommateurs s’arrachaient, sans la moindre ingérence de Washington. »

Pourtant, les supergrappes ont leurs adeptes. Même Paul Wells tempère sa critique acerbe, admettant que « la démarche a sans doute du mérite ». Divers projets et engagements budgétaires du ministre Bains ont été applaudis. Il réserve environ 2 G$ pour les technologies propres, l’IA et le capital-risque. S’ajoute la délivrance accélérée des visas pour les professionnels des technologies en route vers le Canada, dans la foulée du décret migratoire du président Trump. De plus, un programme d’approvisionnement renouvelé facilitera la tâche des jeunes entreprises en quête de marchés publics. N’oublions pas une stratégie de protection de la propriété intellectuelle, pour les sociétés canadiennes, l’aménagement de réseaux sans fil 5G et un meilleur accès Internet dans les communautés autochtones. Des largesses qui, évidemment, suscitent l’enthousiasme. En fait, ces interventions et promesses, inspirées des recommandations de créateurs d’entreprise et de représentants de l’industrie, ont conforté l’influence du ministre Bains, et fait de lui le meilleur allié du secteur technologique. Dans leur budget, le premier ministre Trudeau et le ministre des Finances, Bill Morneau, ont tout misé sur l’innovation et, par le fait même, sur Navdeep Bains.

Certains événements font les manchettes, d’autres non. Les dons d’ordinateurs aux réfugiés syriens ont suscité un retentissement médiatique immédiat. La réduction du financement en science, elle, a débouché sur des manifestations énergiques devant le Parlement. Mais la nouvelle stratégie nationale sur les données? Bof. Elle n’a suscité qu’une perplexité générale.

Vie privée. Formation. Utilisation des données. Impôts. « Nous sommes engagés dans une course mondiale à l’innovation. »

Pour éclairer la lanterne des profanes, certains gourous des technologies comparent les mégadonnées au pétrole. À l’or noir, assise de l’économie industrielle, se substituent les données, au cœur de l’économie numérique. Nous forons des puits pour extraire le pétrole; et nous dépouillons des masses de données pour en extraire la quintessence. Tant de choses sont mesurées, consignées, décryptées : fréquence cardiaque des utilisateurs qui portent un moniteur connecté, opérations d’achats en ligne, lectures des manomètres sur des appareils en ligne. Alimentée en essence, la voiture autonome dépend aussi d’algorithmes d’IA, alimentés en données, pour se déplacer et éviter les collisions. « Les mégadonnées, cacophonie dénuée de sens pour l’être humain, se transforment en mine de renseignements, que les systèmes experts passent au crible à l’aide d’algorithmes, pour les structurer et y puiser de la valeur », écrit Dan Ciuriak, directeur de recherche au Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale, un laboratoire d’idées de Waterloo, en Ontario.

Alors, comment chiffrer cette valeur nébuleuse? Les recherches de Datum, un marché d’échange de données fondé sur la chaîne de blocs, montrent que les données d’un seul utilisateur ne représentent pour Twitter que 16,15 $ US par an, selon son revenu moyen par utilisateur. Mais si l’utilisateur fait appel à 20 réseaux sociaux et services en ligne (Facebook, WordPress, SoundCloud), l’exploitation des données qu’il génère peut apporter plus de 2 000 $ US par année aux entreprises qui les recueillent et les vendent. Pourtant, leur acquisition ne leur coûte que quelques sous. Les courtiers en échange de données évoluent dans un secteur à part entière, qui pèserait au bas mot 200 G$ US.

Réfléchissons. Le Canada ne laisserait jamais une pétrolière américaine extraire les sables bitumineux albertains sans exiger redevances et impôts. Et nos données, alors? Vu nos politiques désuètes, c’est une vraie manne pour de grands acteurs étrangers, qui s’en tirent sans payer un sou. « Quand les entreprises exercent un contrôle sur les informations produites, elles endossent en quelque sorte le rôle du gouvernement », avance Blayne Haggart, professeur agrégé de sciences politiques à l’Université Brock, de St. Catharines, en Ontario, qui prend position sur les enjeux de gouvernance des données. « Qui fixera les règles, désormais indispensables? Si c’est le secteur privé, n’oublions pas ses motivations. Rentabilité d’abord. Les entreprises seront prêtes à tout pour engranger des profits. »

M. Haggart et d’autres critiques préféreraient que le gouvernement intervienne. Chacun prône un objectif différent pour la stratégie. En vue d’éviter que le Canada ne perde des milliards de dollars, on pourrait accorder aux citoyens un meilleur contrôle de leurs données (accès et utilisation). Il y aurait lieu d’exiger des impôts sur les profits réalisés par les entreprises spécialisées, telles que les courtiers en données et les réseaux sociaux. Enfin, l’État pourrait intervenir pour avantager nos entreprises, mises en position de récolter les bénéfices, au lieu d’abandonner le marché aux intrus américains. Au-delà de ces nuances, tous les observateurs ou presque s’entendent pour dire qu’Ottawa doit agir. « Nous aurions dû en discuter il y a 15 ans, soutient M. Haggart. Renvoyons la balle à nos élus. C’est pratiquement le seul moyen pour les citoyens de contrôler l’exploitation de leurs données. »

Navdeep Bains avec le Premier ministre Justin TrudeauAvec le premier ministre Justin Trudeau. (CP Images) 

La tension a monté l’an dernier. En décembre, le Conseil national de recherches du Canada a plaidé pour l’adoption d’une stratégie nationale sur les données, soumise à de hauts fonctionnaires, les prévenant que le Canada risquait de devenir une source inépuisable de données exploitables. En mars, le scandale Cambridge Analytica éclatait. Puis, en mai, l’ancien chef de la direction de Research in Motion, Jim Balsillie, CPA, affirmait que la stratégie sur les données représente « la principale question d’intérêt public de notre époque » et pressait les députés de légiférer pour éviter l’arrivée d’un « capitalisme de surveillance ».

Le mois suivant, le ministre Bains annonçait ses consultations sur le numérique et les données, une série de 28 tables rondes tenues sur plusieurs mois, organisées dans 16 villes, réunissant universitaires, chefs d’entreprise, scientifiques, groupes de réflexion, dirigeants autochtones et autres intervenants. « Engagés dans une course mondiale à l’innovation, nous devons redoubler d’efforts. » Outre la gouvernance des données, les consultations porteront sur les bases à établir pour se préparer à l’économie de demain. Il faut assurer l’accès à Internet dans les zones rurales et outiller les Canadiens, appelés à occuper environ 2,4 millions de nouveaux emplois (surtout dans le numérique) d’ici quatre ans. Les résultats des consultations seront communiqués cet automne, et les observateurs s’attendent à une politique officielle en 2019, bien que le ministère n’ait fixé aucune échéance. « Nous mettrons en œuvre de nouvelles orientations, poursuit M. Bains. Nous voulons d’abord obtenir les commentaires des consultations, en prendre connaissance et les analyser, afin de déterminer la voie à suivre. »

Selon le ministre, il faut commencer par gagner la confiance des citoyens, et leur garantir que l’État utilisera leurs données à des fins légitimes (et évitera les errements du secteur privé). « Si les Canadiens hésitent, si la protection des renseignements personnels n’est pas assurée, si la question du consentement n’est pas réglée, certaines occasions nous fileront entre les doigts; nous aurons du mal à profiter du mouvement de création d’emplois. » La stratégie devra également trouver un juste milieu, entre une réglementation draconienne, qui protégerait les données, mais risquerait d’étouffer l’innovation, et une réglementation laxiste, aux effets pervers. Le ministre Bains évoque la charte numérique adoptée en janvier au Royaume-Uni. « Le cadre, sans être prescriptif à outrance, se fonde sur des principes afin de protéger les citoyens et leurs données. Une démarche pleine de bon sens. »

Les données, chasse gardée des jeunes pousses et des leaders en technologie? Pas forcément. M. Bains le souligne, la stratégie s’appliquera aussi au secteur primaire. John Deere, par exemple, installe des capteurs sur ses tracteurs pour mesurer les conditions de sol et de culture, puis transmet les données aux agriculteurs, moyennant certains frais. « L’innovation, c’est un téléphone intelligent dernier cri, mais la technologie fait irruption dans les secteurs agricole, forestier ou minier, où les entreprises innovent pour survivre. Ont-elles les ressources nécessaires? Savent-elles exploiter les données? »

Bonne nouvelle : dans nos usines en tout genre, on trouve une multitude de capteurs électroniques, fixés à divers dispositifs. Il en a coûté environ 50 G$ pour installer cette panoplie d’appareils de mesure, qui réunissent déjà une foule d’informations. Dans le cadre d’une stratégie sur les données, on pourrait envisager de les mettre en communication. Mis à niveau et réseautés, ces capteurs transmettraient en continu leurs lectures à une base de données centrale. Considérées dans leur ensemble par une application d’IA, ces données pourraient s’avérer utiles pour abaisser les coûts, améliorer le rendement et diminuer les émissions. Au Royaume-Uni, le laboratoire d’IA DeepMind, de concert avec le groupe National Grid, qui assure la distribution de l’énergie, projette de puiser dans les données pour optimiser la consommation et réduire les factures d’énergie.

M. Bains peut choisir de rester dans l’expectative, mais l’épreuve de force est imminente : Google ne peut pas fixer les règles du jeu.

M. Haggart fait remarquer qu’à ce jour, les consultations portent sur la création d’emplois et la protection des données des particuliers. On oublie certaines questions de fond. Quel type de données sont recueillies? Par qui? À quelle fin? Appartiennent-elles aux citoyens, aux entreprises, à l’État? Qui tranchera? « Je félicite les élus qui se penchent sur ces dossiers. Ils progressent, mais il faut aller plus loin. Une consultation estivale ne suffit pas. »

La stratégie sur les données sera mise à rude épreuve à Quayside, un secteur riverain de Toronto plutôt morne, où se côtoient pêle-mêle immeubles de bureaux, silos abandonnés et parcs de stationnement. Sidewalk Labs, société sœur de Google établie à New York, espère le transformer en quartier connecté futuriste. Internet y sera omniprésent. Élégantes copropriétés, tours d’habitation à vocation locative, boutiques au rez-de-chaussée, vastes espaces publics y sont prévus. Des véhicules autonomes sillonneront les rues; des petits robots transporteront les détritus dans des souterrains. Au sol, des carreaux hexagonaux à éclairage DEL et régulateurs de température (pour faire fondre neige et glace) se métamorphoseront en route, en piste cyclable ou en trottoir, au gré des besoins. Une cité intelligente, où tout sera prétexte à la collecte de données : taux d’occupation des immeubles, quantité de déchets produits, circulation à pied, à vélo et en voiture. Dans son offre d’acquisition des terrains, l’entreprise new-yorkaise disait vouloir faire de Quayside « une collectivité où tout se mesure ». 

Une utopie sereine ou un cauchemar orwellien? Jusqu’à tout récemment, Sidewalk Labs n’avait fourni aucune précision sur la propriété des données ni sur la manière dont elles seraient recueillies et utilisées. À Waterfront Toronto, partenaire public de Sidewalk Labs, plusieurs dirigeants ont démissionné, inquiets : Will Fleissig, chef de la direction; Julie Di Lorenzo, administratrice et promotrice; et les conseillers en stratégie numérique John Ruffolo, un capital risqueur, et Saadia Muzaffar, une entrepreneure.

Portrait de Navdeep Bains dans son bureauNavdeep Bains dans son bureau. (Guillaume Simoneau)

En octobre, alors que les critiques se faisaient de plus en plus vives, Sidewalk Labs a dévoilé ses plans : la gestion des données relatives à Quayside serait confiée à un organisme indépendant (Civic Data Trust); la majorité des données seraient mises à la disposition du public; et la monétisation des données ne serait pas un aspect clé du modèle d’affaires. Rien pour calmer les détracteurs comme Bianca Wylie, cofondatrice de Tech Reset Canada : « Sidewalk Labs se prend toujours pour le gouvernement, et Waterfront Toronto ne lui a toujours pas serré la bride. C’est pourtant à eux de le faire. »

Le ministre Bains se dit convaincu que le comité consultatif sur la stratégie numérique de Waterfront Toronto veillera au bon déroulement du projet. « Waterfront Toronto intervient au nom des administrations fédérale, provinciale et municipale, et prend au sérieux les préoccupations associées aux données et à la protection de la vie privée. Nous continuerons de collaborer étroitement avec ce partenaire pour que ce réaménagement urbain novateur s’effectue dans le respect de l’éthique et de l’imputabilité. »

Pour l’heure, M. Bains peut choisir de rester dans l’expectative quant à la stratégie sur les données. Mais l’épreuve de force est imminente – Sidewalk Labs doit soumettre sa proposition finale à Waterfront Toronto au début de 2019 –, et il devra peut-être monter aux barricades. « Accepterons-nous que ce soit Google qui fixe les règles du jeu? demande M. Haggart. Il faut bien qu’on tire les choses au clair. Je préférerais que ce soit un élu, quelqu’un qui prend à cœur les intérêts de tous les Canadiens. »