Une installation de chauffage urbain à Copenhague

Les centrales thermiques, comme ici à Copenhague, sont bien plus efficaces. (Photo de Bill Ebbesen)

Monde | Magazine Pivot

L'approche suédoise

Comment affronter les changements climatiques, sans détruire l’économie.

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Dans quelques provinces, les ténors conservateurs prônent désormais un objectif phare : réduire les taxes sur le carbone. Ils en sont convaincus, ces taxes, comme les programmes de plafonnement et d’échange des droits d’émission, ne seraient que des impôts déguisés, sans grande utilité. D’ailleurs, font-ils valoir, côté changement climatique, la part de responsabilité du Canada reste négligeable par rapport à celle de la Chine, des États-Unis et de l’Inde. Si négligeable que notre pays, s’il taxait le carbone, nuirait à son économie, sans changer d’un iota l’évolution du climat.

Bon nombre de contribuables, qui ploient sous les impôts, manifestent leur assentiment. Quoique l’hostilité politique à la tarification du carbone soit réelle, le raisonnement resterait-il bancal? Certaines études confirment les arguments classiques des économistes, mais avec des réserves. Rigoureuse, inscrite dans de saines politiques publiques, la tarification du carbone a fait ses preuves. Elle influence les comportements et réduit les émissions de CO2. Vu le consensus grandissant, une foule d’entreprises devront en prendre acte : le changement climatique, tout comme les taxes carbone et les régimes de plafonnement et d’échange, se répercutera sur la chaîne d’approvisionnement, et les résultats financiers s’en ressentiront.

Voici ce qu’en pense Brendan Frank, associé de recherche à la Commission de l’écofiscalité du Canada, groupe de réflexion sur les enjeux environnementaux, en quête de solutions pragmatiques : « Difficile de déterminer l’incidence des taxes carbone. Mais on observe déjà une évolution des comportements, et aussi des décisions d’investissement. » L’organisme a étudié les effets de la tarification du carbone dans certains pays, dont le Royaume-Uni et la Suède. Chez les Anglais, la tarification a accéléré l’abandon du charbon. Les Suédois, eux, ont instauré dès le début des années 1990 une tarification rigoureuse, d’où de considérables réductions des émissions de CO2.

L’une des approches novatrices retenues en Suède? Les centrales thermiques. Ailleurs, on chauffe encore les bâtiments un par un, mais nos cousins scandinaves se sont tournés vers des installations centralisées, pour redistribuer aux usagers urbains et suburbains la chaleur, par canalisations isolées. La centralisation offre l’avantage de récupérer l’énergie thermique excédentaire issue de la production d’électricité, de l’incinération des déchets et des procédés industriels. Le pays a aussi remplacé, dans une large mesure, les combustibles fossiles par des biocarburants.

L’approche a valu aux Suédois une réduction considérable de leurs émissions, mais il leur a fallu renforcer les incitatifs pour rendre le programme viable. La taxe carbone, fixée à 52 $ la tonne, a bondi. Elle se chiffre à 188 $ la tonne, le tarif le plus élevé du monde.

La Suède a fait flèche de tout bois et adopté une série de politiques de durabilité à long terme : taxes sur l’énergie, tarification de la congestion routière, normes d’efficacité énergétique contraignantes. Le pays a investi dans le transport en commun, l’urbanisme durable et l’énergie renouvelable. Il consacre une grande partie du PIB à la recherche-développement, notamment en technologie environnementale. À l’instar de la Suède, les pays qui entendent lutter de front contre le changement climatique doivent privilégier une approche globale pour l’élaboration des politiques.

Dans la première moitié des années 1990, les émissions de la Suède ont augmenté, malgré la taxe carbone, mais bien moins qu’elles ne l’auraient fait sans la taxe. Depuis, les émissions s’amenuisent à mesure, car l’innovation, les dispositions incitatives et les politiques font évoluer les comportements.

Et malgré les incidences redoutées sur l’économie, la croissance de la Suède dépasse les moyennes européennes, avance la Commission de l’écofiscalité.

Certes, la contribution du pays aux émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) équivaut à une fraction seulement de celle du Canada, mais il n’est guère utile de comparer leurs empreintes carbone, soutient M. Frank. Le Canada ne produit que 1,6 % des émissions mondiales de CO2, concède-t-il. Un fait qui n’excuse en rien l’inaction : « On invoque l’argument du 1,6 %, mais il reste que nous figurons parmi les dix principaux émetteurs. Cesser de lutter contre le changement climatique et relâcher notre vigilance revient à donner des armes aux nations qui se complaisent dans l’inertie. »

La Chine, premier émetteur, s’apprête à taxer le carbone. « Conscients de l’urgence, les Chinois ont lancé en décembre dernier un programme de plafonnement et d’échange », d’ajouter M. Frank.

Dans ce contexte, les politiciens réussiront-ils à contrer les taxes sur le carbone, à long terme? Il est permis d’en douter. D’ailleurs, quatre provinces ont pris les devants : l’Ontario et le Québec souscrivent au plafonnement et à l’échange, accompagnées par l’Alberta et la Colombie-Britannique, qui ont instauré des taxes carbone. Et Ottawa menace d’imposer des taxes ou des mesures équivalentes aux provinces retardataires. Gordon Beal, CPA, CA, vice-président, Recherche, orientation et soutien à CPA Canada, invite les entreprises à évaluer les risques du changement climatique. Oui, les sociétés ouvertes sont tenues de divulguer les risques importants. Mais rares sont celles qui prennent en compte les incidences du changement climatique et de la tarification du carbone sur la rentabilité et la croissance.

« Afin de redéfinir la création de valeur sous l’angle du long terme, les cadres sont appelés à analyser en profondeur la chaîne d’approvisionnement, l’exploitation et le circuit de distribution, explique M. Beal. L’entreprise, ses employés, ses actionnaires et d’autres intervenants clés sont à risque. Penser au CO2 aujourd’hui, c’est aussi avoir le sens des affaires. »

Les mesures préconisées s’inscrivent dans une tendance mondiale. À la demande du G20, le Conseil de stabilité financière (CSF) a créé un groupe de travail sur la divulgation des risques climatiques. Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et président du CSF, souligne que certaines grandes institutions financières, qui gèrent des actifs d’environ 90 000 G$ US, appuient ses recommandations.

Pour les entreprises comme pour la collectivité, la présentation d’informations sur l’empreinte carbone donne une idée de la tournure que prendra la transition énergétique, a déclaré en entrevue M. Carney à Joy Thomas, chef de la direction de CPA Canada. Le Canada participera à part entière à chaque étape du mouvement.

Nul n’échappera aux retombées de la transition énergétique. Les entreprises devront composer avec la hausse des coûts du carburant; et leurs émissions polluantes deviendront des facteurs de coût. On a souvent considéré les émissions de GES comme un sous-produit externe de l’exploitation, rappelle M. Beal. « Leur tarification vise à remettre l’enjeu au cœur de la prise des décisions stratégiques et opérationnelles. » Le mouvement vers la tarification du carbone, loin de s’essouffler, se confirme, sans égard aux revirements politiques, et nos entreprises ont tout intérêt à agir. Après tout, la taxe carbone n’a pas pour but de remplir les coffres de l’État. Il s’agit plutôt d’un levier : on incite les particuliers et les entreprises à prendre les moyens de se soustraire à la taxe en question.