Illustration d'un homme qui dort dans un lit, avec de nombreux nombres flottant au-dessus

(Illustration de Matthew Billington)

Articles de fond | Magazine Pivot

L’éveil des méga-données

Devenues gardiennes du pays des songes, les dernières technologies d’aide au sommeil arrivent en force. La quête d’une nuit parfaite, un souci de plus pour les insomniaques.

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Des ronfleurs invétérés, James MacFarlane, du réseau de cliniques MedSleep, en a vu de toutes les sortes. Tel cet incrédule, enregistré en pleine nuit par son épouse, qui a ensuite programmé les ronflements comme sonnerie sur le cellulaire de son mari; et de fait, le sol se met à trembler quand le téléphone sonne. Sa femme l’avait pourtant sommé de consulter, faute de quoi, elle refuserait de changer la sonnerie de l’appareil. Accablé par la preuve, l’accusé n’a rien eu à répondre pour sa défense.

À l’ère numérique, l’intervention de conjoints exaspérés n’a rien d’obligatoire. Chacun peut désormais surveiller son sommeil. Au téléphone intelligent s’ajoutent le moniteur Fitbit ou la montre Apple, ou encore d’ingénieux capteurs qu’on place sous les draps ou près du lit. Et voilà que sera percé le mystère de nos séjours nocturnes dans les bras de Morphée. L’arsenal entre en action : un accéléromètre analyse les mouvements du dormeur, un micro enregistre ses paroles et les sons qu’il émet quand il rêve, et un moniteur à ondes radio capte sa fréquence cardiaque. Des algorithmes créés sur mesure exportent les données recueillies vers des feuilles de calcul et des graphiques qui en disent long sur la qualité du sommeil, au-delà d’un ressenti subjectif. Ces technologies grand public vont-elles remplacer les électrodes et les fils des véritables laboratoires du sommeil? Peut-être bien, mais dans quelques années. « Il y a du chemin à faire, alors nous avons encore du pain sur la planche », fait valoir M. MacFarlane, directeur à la formation et à la qualité de MedSleep.

Le suivi du sommeil est un créneau où foisonnent de nouvelles technologies. C’est un marché qui devrait peser 31 G$ US d’ici 2025, contre 21 G$ US en 2017, à l’échelle mondiale, à en croire un rapport récent de Persistence Market Research. En janvier, au Consumer Electronics Show (CES) de Las Vegas, vaste foire aux gadgets, les projecteurs se braquaient sur les technologies du sommeil, pour la deuxième année de suite. Entre autres nouveautés, le robot d’aide au sommeil Som-nox, un coussinet incurvé qui simule la respiration humaine pour faciliter l’endormissement. S’y ajoute le bandeau Dreem : après analyse des ondes cérébrales, l’appareil émet un son apaisant qui se propage à travers le crâne par conduction osseuse. Le secteur de l’aide au sommeil doit son dynamisme à une montée généralisée de l’insomnie. Un Nord-Américain sur trois dort mal, d’après Statistique Canada et les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains.

Déjà préoccupé? Tant qu’à faire, voici un souci de plus. La plupart des moniteurs vous attribuent tous les matins une cote de qualité du sommeil, comme un juge aux Olympiques qui évalue la pirouette d’un patineur. Il paraît louable de renseigner le dormeur et de préconiser une saine hygiène du sommeil, mais pourquoi l’inquiéter? Faut-il vraiment seriner des recommandations banales (se mettre au lit à la même heure, éviter le café et l’alcool avant le coucher) dont nul ne semble se soucier? Certains sujets, obsédés par la quête d’une nuit parfaite, en particulier les véritables insomniaques, s’exposent à un facteur d’anxiété supplémentaire, déclare Jeff Mann, fondateur et rédacteur en chef de Sleep Junkies, un site Web consacré au sommeil. « On se méprend quand on croit qu’observer un phénomène suffit pour le modifier. Attention à l’orthosomnie, c’est-à-dire la quête du sommeil idéal. »

Réfléchissons. J’installe des capteurs dans ma chambre. Suis-je en train d’inviter Big Brother à mon chevet? Examinons le cas de SleepScore Max, un moniteur sans contact conçu par SleepScore Labs, une coentreprise montée par le Dr Oz, qui anime une émission de santé à la télévision américaine, par Capital Advisors L.P. et par la géante ResMed, spécialisée en appareils de régulation respiratoire. L’appareil (150 $ US) émet des ondes radio pour recueillir diverses données (phases du sommeil, délai avant l’endormissement, nombre de réveils) et, le matin, donne une note sur 100, reflétant la qualité de la nuit.

« Le consommateur moyen n’a aucune donnée quantitative pour chiffrer son sommeil, alors que pour l’alimentation, il a les calories, et pour l’exercice, le nombre de ses pas, entre autres, fait observer Colin Lawlor, chef de la direction de SleepScore Labs. Nous l’aidons à quantifier son sommeil. » Si le système repère des facteurs irritants, il peut suggérer, par exemple, d’abaisser les stores ou de porter des bouchons. L’algorithme décèle des indices préoccupants, associés à l’apnée? On pose des questions au dormeur pour l’aiguiller au besoin vers un spécialiste (comme l’un des médecins de SleepScore, en consultation virtuelle). Ou le système lui recommande l’achat en ligne d’un produit de l’entreprise.

SleepScore Labs n’en fait pas étalage, mais elle devient propriétaire des informations recueillies (trois millions de nuits déjà). Dans son plan de croissance, la société entend proposer à certains fournisseurs de soins de santé d’interroger cette base de données. Les utilisateurs de SleepScore Max pourraient s’en offusquer, mais des progrès scientifiques pourraient en résulter.

« La plupart des informations sur le sommeil et les troubles connexes sont recueillies en laboratoire », rappelle Roy Raymann, vice-président et spécialiste du sommeil, de SleepScore Labs. « Grâce aux mégadonnées, nous saurons comment chacun dort chez lui, nuit après nuit. Le tableau s’écartera peut-être radicalement de celui que brossent les revues scientifiques. »

Conclusion, le sommeil aura bien changé. Robot coussinet entre les bras, sous l’observation d’un moniteur radio vigilant, dormirons-nous sur nos deux oreilles? L’avenir le dira.