femme assise dans une chaise à la fin du couloir avec des briques apparentes

(Photo de Shai Gil, avec l’autorisation de Dubbeldam Architecture + Design)

Articles de fond | Magazine Pivot

L’avènement d’une nouvelle aire

On est clairement allé trop loin dans le décloisonnement des bureaux. Aujourd’hui, les nouveaux aménagements permettent autant de se réunir pour discuter en toute convivialité que de s’isoler pour se concentrer.

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Décloisonner? Recloisonner? Tel est le dilemme, de nos jours, au moment d’aménager des bureaux, les employeurs devant composer avec l’évolution des modèles de travail, la technologie mobile, les préférences des nouveaux employés et les aléas de la vie de bureau.

Les points de vue convergent : les bureaux à aire ouverte ne favorisent la créativité et la productivité que s’il y a équilibre entre espace commun et espace personnel. Heather Dubbeldam, architecte de Toronto, explique que les aires ouvertes ne sont valables que si elles sont jointes à des endroits où le travailleur peut se retirer pour se concentrer.

Le travail de bureau a évolué depuis les années 1960, et les designers ont dû s’adapter. Dans les secteurs de la création, la norme de l’époque de Mad Men – bureaux fermés pour les cadres et à cloisons pour les autres – a été remplacée dans les années 1990 par un nouveau paradigme, car les entreprises de technologie et de communication préféraient les structures moins hiérarchiques qui favorisent les échanges. S’en est suivi l’aménagement de vastes espaces communs devant stimuler la collaboration et, partant, la création.

Avec l’essor du télétravail et la multiplication des pigistes et des contractuels, le bureau évolue rapidement dans tous les secteurs, mais des questions importantes restent en suspens : Comment travailler dans un bureau à cloisons lorsque la confidentialité est cruciale? Comment réconcilier les impératifs contradictoires que sont la fluidité de la collaboration et la productivité à tout crin?

two photos next to each other of the interior space at deloitteDeloitte: Chaque travailleur dispose d’un casier cadenassé et doit quotidiennement se trouver un espace où travailler. (Avec l’autorisation de Kayla Rocca)

C’est pour répondre à ces questions que Deloitte Canada a regroupé sept bureaux de Toronto dans une nouvelle tour en plein centre-ville en 2016. Deloitte a retenu le cabinet Arney Fender Katsalidis pour aménager ses locaux selon le principe du bureau à la carte : chaque employé dispose d’une case verrouillable pour ranger ses effets personnels, mais doit réserver un poste de travail au jour le jour. « Ce concept a ébranlé certaines personnes. Nous avons dû préparer notre personnel à ce virage dans l’utilisation des locaux », souligne Jane Kinney, vice-présidente de Deloitte. Elle aussi a dû abandonner son bureau fermé permanent et prendre de nouvelles habitudes de travail.

Elle se dit ravie du changement : « Les locaux sont beaux et lumineux. Je suis heureuse d’y travailler et fière d’y accueillir des clients. » Les aires de travail ne sont pas aménagées de la même manière, mais toutes (du bureau cloisonné à la salle de réunion) sont dotées de la connectique indispensable. Les employés sont invités à se déplacer dans l’immeuble et à choisir chaque jour un nouveau poste pour être près (ou loin) de leurs collègues, selon leurs tâches de la journée.

Les employés sont invités à changer de poste de travail. Une bonne façon d’être proche, ou non, de ses collègues.

Une telle souplesse est désormais incontournable, et Dubbeldam Architecture + Design en a tenu compte pour concevoir les bureaux de la société technologique Slack. Ceux-ci couvrent une superficie de 23 000 pieds carrés dans un vieil immeuble du centre de Toronto.

Mme Dubbeldam et son équipe ont épluché les études et les projets d’aménagement de bureaux à aire ouverte et ont relevé un problème récurrent : l’acoustique. En plus des sources de distraction à l’écran, les travailleurs sont constamment dérangés par le va-et-vient et les conversations de leurs collègues.

two photos next to each other of the green space at amazon's seattle campusAmazon: Le nouveau complexe de Seattle offre des aires ouvertes de collaboration dans un environnement aux allures de jardin tropical. (© Bruce Damonte, avec l’autorisation de NBBJ)

Trop de convivialité et d’aires ouvertes peut nuire, comme le montre l’exemple d’Amazon. Le nouveau complexe de Seattle compte une aire ouverte garnie de plantes tropicales et aménagée pour le travail en groupe. D’un côté, on encourage les employés à passer la journée dans ce décor verdoyant peu traditionnel pour une entreprise; de l’autre, on les incite à critiquer âprement le travail des autres et à dénoncer leurs collègues peu efficaces. Un ancien employé a déclaré au New York Times que l’image qu’il gardait d’Amazon était celle de collègues pleurant à leur bureau. Lorsqu’on est surveillé en permanence, le bureau à cloisons a des avantages.

L’entreprise doit donc trouver un juste milieu, mettre l’accent sur la productivité tout en visant le bien-être et la confiance des travailleurs. Mme Dubbeldam insiste sur la corrélation entre productivité et aménagement des locaux en donnant l’exemple de Slack, concepteur d’applis de communication au travail pour qui la productivité est primordiale.

Salons, terrasses, design épuré... tout a été fait pour que les employés, détendus, soient le plus productifs possible.

Les designers ont dû s’éloigner du cliché du bureau comme espace ludique qui colle au secteur de la technologie. On ne trouve chez Slack ni toboggan ni table de soccer, mais un espace de travail conçu autant pour ses occupants que pour la productivité. Les architectes ont renoncé aux bureaux fermés pour aménager des aires de travail ouvertes où tous peuvent profiter de la lumière du jour. Ces aires sont réservées aux travaux de réflexion : les réunions et les conversations téléphoniques y sont interdites.

Les conversations et les téléconférences ont lieu ailleurs, dans des salles de travail délimitées par les murs intérieurs, qui sont idéales pour travailler seul sur son ordinateur portatif ou pour les conversations à deux. Le mobilier des zones silencieuses est plutôt gris neutre tandis que les zones sociales tranchent par leurs couleurs vives (rouge, bleu, orange, violet). En outre, plusieurs salons et salles de réunion tout aussi colorés ont été aménagés dans l’immeuble.

two photos next to each other of slack's meeting rooms and boothsSlack: Dans l’entreprise de communications, et jusque dans la cuisine, chaque couleur est choisie pour sa signification. (Photos de Shai Gil, avec l’autorisation de Dubbeldam Architecture + Design)

Quant aux couleurs, elles reflètent l’image de marque de Slack tout en contribuant à l’ambiance des lieux. Mme Dubbeldam et son équipe ont misé sur la métaphore du fil de la communication, exprimée par les câbles multicolores qui tapissent le plafond, les longs luminaires en zigzag et l’œuvre en feutre de l’artiste Kathryn Walter. Cette dernière crée un sentiment d’appartenance, car elle rappelle que les locaux abritaient autrefois un atelier de tissage.

Le modèle d’aménagement dans un bâtiment industriel historique convient aux entreprises de technologie, mais peut-on l’adapter à un milieu de travail plus guindé?

Les aires ouvertes aux tons de gris forcent le silence : Les réunions et les conversations y sont interdites.

L’importance qu’accordent les employeurs à la durabilité est déterminante et favorise un aménagement plus convivial pour les travailleurs. Selon un rapport du World Green Building Council publié en 2016, l’aménagement d’un bureau a une incidence importante sur la santé, le bien-être et la productivité de ses occupants, facteurs décisifs pour la durabilité de l’entreprise.

Par ailleurs, les employeurs cherchent de plus en plus à réduire leurs coûts et leur empreinte écologique. Selon l’architecte David Pontarini, de Hariri Pontarini Architects, les grandes entreprises veulent regrouper davantage de monde dans un espace plus restreint, ce qui prend au dépourvu le secteur de l’immobilier. Populaire à l’heure actuelle, le principe d’entreprise agile et économe en ressources force à repenser les structures physiques et organisationnelles des entreprises. C’est ce qu’ont fait la Banque Scotia avec Digital Factory, son pôle de réflexion sur l’évolution de la technologie et de l’organisation, et la CIBC, qui a déménagé son siège social dans un nouveau complexe.

Le déménagement de la CIBC a incité QuadReal, propriétaire du complexe dessiné par l’architecte I. M. Pei au début des années 1970 et situé au cœur du quartier des affaires de Toronto, à revoir sa stratégie. « Deux structures basses seront démolies et remplacées par un gratte-ciel dont les étages seront décloisonnés et faciles à aménager », explique M. Pontarini, un des deux architectes (avec Dialog) chargés de l’aménagement de Commerce Court 2.0.

M. Pontarini fait remarquer que les grandes entreprises calculent aujourd’hui 90 pieds carrés par employé dans leurs bureaux, soit la moitié moins qu’il y a 10 ans. Des immeubles aussi densément peuplés imposent toutes sortes d’exigences techniques, dont l’ajout d’ascenseurs.

S’il est approuvé, le réaménagement de Commerce Court comprendrait le nouveau gratte-ciel, des magasins et un espace culturel. Le hall de la tour actuelle, conçu expressément pour abriter une succursale bancaire, a été revu pour recevoir un café et des divans confortables. « C’est comme dans un appartement, explique M. Pontarini. Moins on a de place, plus on est porté à aller au café du coin. »

Et les employeurs doivent avoir la sagacité de prévoir le café en question puisque, selon un article du Harvard Business Review, travailler dans un lieu public expose à une foule de distractions. Les aires d’agrément au sein d’un bureau sont donc essentielles. Salons, cuisines, terrasses extérieures ou espaces verts offrent aux employés des endroits où ils peuvent travailler à leur rythme ou simplement reprendre leur souffle.

two photos next to each other of the office space at ericsson montrealEricsson: Le nouveau campus de Montréal reflète les valeurs de l’entreprise : ouverture, créativité et innovation. Il y a même une garderie sur place. (Avec l’autorisation de Stephane Brugger)

Le nouveau campus corporatif et centre de recherche et développement d’Ericsson Canada à Montréal peut aussi faire des envieux. On y trouve sur place une bibliothèque, un centre de conditionnement physique et une garderie. Les espaces, baignés de lumière, sont une réalisation de Menkès Shooner Dagenais LeTourneux Architectes et ont remporté un prix « Best of Canada Design » en 2017.

Les aires d’agrément offrant aux employés des entroits où ils peuvent travailler à leur rythme ou reprendre leur soffle.

Les textures et les éléments visuels (murs en brique apparente, surfaces en feutre rêche ou accents de couleur vive) jouent un rôle semblable : ils répondent aux besoins des êtres humains que sont les employés et servent tant à les motiver qu’à les stimuler. Pourtant, même Apple, l’entreprise la plus rentable du monde, aurait négligé ces éléments dans Apple Park, son nouveau siège social de 5 G$ US conçu par les architectes Foster + Partners. La conception du bâtiment pousse à l’extrême le modèle à aire ouverte et met en vedette le paysage grâce à de grands murs de verre incurvés. Le hic? Des employés se sont blessés en heurtant ces murs invisibles. Comme quoi même l’architecteou le gestionnaire le plus visionnaire ne peut éliminer tous les obstacles.