Harshita Arora, une jeune productrice de logiciels, se tient devant sa ville natale de Saharanpur, en Inde

Sur la photo : Harshita Arora. (Photo de Shutterink Photography)

Passe-temps | Magazine Pivot

La surdouée des applis

Après avoir lancé sa propre appli Bitcoin, Harshita Arora, une ado surdouée, a vite déchanté.

L’été dernier, jeune décrocheuse de 15 ans, je quittais Saharanpur, grande ville du Nord de l’Inde, pour un stage de deux mois dans une société de capital-investissement de la Silicon Valley. Le bitcoin amorçait son ascension; je me suis donc mise à lire des sous-forums sur Reddit, la plateforme de partage de liens, pour voir ce qui s’y disait. Les utilisateurs trouvaient difficile de suivre le cours de la cryptomonnaie et de retracer son évolution, choses pourtant simples. Il existait déjà quelques applications dans le créneau, mais j’étais convaincue qu’on pouvait mieux faire. Pourquoi ne pas créer une appli bien pensée, sûre de plaire?

En novembre, j’ai entrepris la conception de mon appli, Crypto Price Tracker. Pendant deux mois, j’y ai travaillé d’arrache-pied, une quinzaine d’heures par jour. Je l’ai lancée en janvier et, à mon grand étonnement, elle s’est taillé un franc succès sur Reddit dès la première semaine : un millier de téléchargements. Mais quelques jours plus tard, un incrédule m’accusait de plagiat. Sur Reddit, on prétendait que le code n’était pas de moi. J’ai expliqué que j’avais eu l’aide de trois collaborateurs : un de mes amis avait fait du travail d’arrière-plan, rémunéré, un autre avait répondu à mes questions, une fois par semaine, et un troisième s’était proposé pour créer des segments de programmation. J’avais accompli environ 80 % de la tâche, et j’étais partie de zéro; les accusations étaient donc sans fondement.

Les premières calomnies ont été supprimées par la suite, mais le mal était fait. Quelques zélés ont déniché mon courriel, et j’ai été attaquée de toutes parts; on m’a même conseillé de me suicider. Je vivais dans la peur. Assaillie de milliers de messages agressifs, j’ai craint que ma réputation soit entachée à jamais. J’ai effacé ce que je pouvais, mais j’ai aussi fait des saisies d’écran et dénoncé deux des auteurs à leur employeur. L’une a été congédiée, l’autre a présenté des excuses publiques.

À Saharanpur, agglomération de 700 000 habitants à cinq heures de New Delhi, ma famille vivait sans technologie, et s’il y avait des programmeurs dans la ville, je ne les connaissais pas. J’ai eu mon premier ordinateur à 10 ans, et un accès Internet un an plus tard. Tout ce que je savais de la Silicon Valley, je l’avais appris par l’émission de télévision éponyme.

Le monde des cryptos peut bien être rétrograde, sexiste et raciste, je ne laisserai pas les intimidateurs l’emporter.

Le jour où j’ai enfin eu un ordinateur, mon quotidien n’a guère changé : nous n’étions pas connectés! Et quand nous avons eu Internet, le réseau était si lent que j’ai pris des notes pour concevoir un meilleur système d’exploitation, ou pour accélérer le débit. En 7e année, j’ai commencé à m’intéresser aux logiciels. Mon professeur d’informatique, Midhun Manikkath, nous faisait créer des sites, des blogues, des applis, et je suis devenue accro; la programmation, la création, c’est de la gymnastique intellectuelle. Du coup, je me suis mise à manquer des cours. Un beau jour, j’ai découvert le Bitcoin et les chaînes de blocs, et j’ai voulu m’y consacrer à fond. Quelques mois plus tard, je quittais l’école.

Quand l’affaire Reddit s’est intensifiée, j’ai carrément arrêté d’aller en ligne; je suis restée hors connexion pendant deux jours. Je m’inquiétais et je voyais bien que je n’arriverais jamais à tout supprimer. J’ai fait une pause, j’ai lu. Et puis, j’ai repris espoir : les choses allaient s’arranger. Quand j’ai appris que le site d’information The Daily Beast voulait m’interviewer pour raconter mon histoire, j’ai hésité, mais c’était l’occasion de remettre les pendules à l’heure. De fait, après la publication de l’article, j’ai commencé à recevoir des messages de soutien. On aurait pu croire que tout le monde me détestait, mais non. J’ai constaté que bien des commentateurs, qui n’étaient pas programmeurs, ne comprenaient rien à cet univers; ces ignorants voyaient des mots comme « menteuse » ou « plagiat » et, sans creuser plus loin, s’érigeaient en justiciers.

Qu’ai-je appris? D’abord, combien le milieu des cryptos peut être rétrograde. J’ai eu droit à des remarques sexistes, racistes, âgistes, et ce n’était pas la première fois que j’observais ce genre de critiques acerbes. J’ai vu des commentaires misogynes sur des vidéos de formatrices dans le domaine. Et il y a les défenseurs de James Damore, l’ingénieur de Google, qui prétendait que les femmes étaient incapables d’exercer la profession d’ingénieur. Question de biologie. Les préjugés abondent, on se méfie des jeunes, des Indiens. Une application inventée en Inde? Sans doute une escroquerie, voyons!

J’ai également appris à ne plus jamais laisser entendre que je suis l’unique créatrice d’un produit. À l’avenir, je mentionnerai l’apport de mes collaborateurs non seulement dans certains messages, mais partout. Évidemment, je ne publierai plus jamais quoi que ce soit sur Reddit. J’ai aussi découvert comment faire des signalements aux autorités. Je me suis dit que je ne fonderais plus d’entreprise et allais me couper de cet univers, mais j’ai résolu de persévérer. Les intimidateurs ne l’emporteront pas.

Je travaille aujourd’hui sur l’IA et l’apprentissage machine. Côté alimentation, santé, il y a des choses à faire, et je prépare une autre appli. Et si j’obtiens mon visa, je repars pour la Silicon Valley en juin. Ce sera une étape charnière de quitter l’Inde pour aller réaliser mon rêve : faciliter la vie des autres au quotidien, peut-être régler un problème d’envergure. Ah oui : je viens de vendre mon appli Bitcoin. Sean Walsh, de Redwood City Ventures, avait indiqué qu’il voulait investir dans une appli de suivi des cryptomonnaies, ou même en acquérir une. Je l’ai contacté, et deux jours plus tard, on signait un accord. »