Michael Katchen regardant discrètement au siège de Wealthsimple, parmi le personnel de leur bureau

Mike Katchen, presque incognito, au QG de Wealthsimple. (Photos de Daniel Ehrenworth)

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Profil à très forte croissance

L’idée derrière Wealthsimple est simple et elle a fait mouche auprès des jeunes. Mike Katchen, le PDG, marche sans retenue sur les plates-bandes des banques.

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Wealthsimple, étoile montante des technologies financières, a eu toutes sortes de bureaux. Placard, location Airbnb, chic espace de travail partagé. Mais l’un d’eux tranchait avec le mythe de l’entreprise en démarrage, un peu brouillonne : le penthouse d’un gratte-ciel de Bay Street. Été 2015, inondation dans les locaux de la microentreprise. La Financière Power, géante des placements, qui finance les projets de la jeune pousse, lui offre des bureaux vides au 49e étage d’une tour au cœur de Toronto. Pendant neuf mois, Michael Katchen et sa poignée de collaborateurs, tous des jeunes, ont détonné. Ils déambulaient en shorts et en sandales, aux côtés d’analystes en complets et tailleurs, et admiraient les chefs-d’œuvre du Groupe des Sept accrochés au mur. « On passait pour des amateurs. Certains murmuraient : “Mais qui sont ces blancs becs?” », de préciser le sympathique fondateur de Wealthsimple.

Près de trois ans plus tard, dans les hautes sphères de la finance, l’énergique PDG de 30 ans reste un personnage hors norme. Son service d’investissement automatisé est en plein essor. La proposition de Wealthsimple, comme son nom l’indique, est bien simple. Sur votre téléphone ou à l’ordinateur, vous répondez à quelques questions sur les finances et l’épargne. L’outil vous propose des choix. Si tout se passe comme prévu, vous n’avez plus qu’à regarder grossir votre pécule.

Le PM Justin Trudeau, regardant par-dessus l'épaule d'un employé de Wealthsimple, devant un écran d'ordinateurLe premier ministre Justin Trudeau chez Wealthsimple en 2017. (Avec l’autorisation de Wealthsimple) 

Mike Katchen fait le pari que la plupart des jeunes ne s’intéressent guère aux rouages de la Bourse. On ne s’adresse pas ici aux multimillionnaires aguerris, mais aux membres de la génération Y. Penauds, car conscients qu’ils devraient investir, mais réticents à le faire, déroutés par les marchés, ils sont légion : 53 % des Ontariens de 18 à 36 ans ne détiennent aucun placement. Pourquoi? L’idée les intimide. Certains préfèrent rembourser leurs dettes, d’autres croient qu’il faut placer de fortes sommes. À l’ère de l’instantanéité (Uber et Airbnb), les rendez-vous et les piles de formulaires les rebutent. Bonne nouvelle pour M. Katchen, les deux tiers des Y qui n’investissent pas encore comptent s’y mettre d’ici cinq ans. C’est pour eux qu’il a créé Wealthsimple, entreprise qui rejette le jargon financier : on y ouvre un compte en quelques clics et il suffit de placer un dollar.

Les résultats sont éloquents. Au Canada, Wealthsimple se classe en tête des robots-conseillers, ces services qui automatisent la plupart des tâches d’un conseiller en finances. Ses 65 000 clients (40 % sont des investisseurs débutants et 80 % n’ont pas 45 ans) représentent quatre cinquièmes des Canadiens qui font appel à un robot-conseiller. L’entreprise gère plus de 2 G$ d’actifs, surtout au Canada, soit plus des deux tiers des fonds confiés à des services de placement automatisés au pays. En 16 mois, la PME technofinancière a essaimé aux États-Unis et au Royaume-Uni, où ses visées sont ambitieuses. Le projet de M. Katchen? S’introduire en Bourse d’ici quelques années et franchir un jour un seuil marquant : 1 000 G$ d’actifs.

L’essor fulgurant de Wealthsimple a fait de son PDG un homme fortuné. Il est aussi la coqueluche du secteur torontois de la technologie, en pleine expansion. Il se crée là davantage d’emplois qu’à San Francisco et à New York, d’après un rapport publié en 2017 par la société immobilière CBRE. D’ailleurs, Toronto devra réussir à séduire les jeunes prodiges du monde entier, qui mettent plutôt le cap sur les États-Unis, si elle veut devenir la prochaine Silicon Valley. Politiciens et employeurs s’empressent de citer en exemple des battants comme Mike Katchen (qui a quitté la Californie, où il occupait un poste en or, et choisi de rentrer au Canada) pour présenter la Ville reine comme une technopole abordable, et éloignée de l’orbite trumpienne. Quand Wealthsimple a atteint le milliard de dollars d’actifs gérés, l’an dernier, le premier ministre Trudeau y a fait un saut. Il a souligné que l’entreprise incarne l’élite de l’innovation dans la technologie financière, avant de prendre la pose avec le patron pour l’incontournable séance photo.

Mike Katchen ne fait pas l’unanimité. Qu’un jeune prodige, aidé d’injections de capital et d’un site Web accrocheur, soit sur le point de conquérir l’insaisissable marché des Y n’est pas sans irriter les cinq grandes banques. Certes, Wealthsimple ne menace pas encore la vieille garde avec 2 G$ d’actifs sous gestion (rien qu’en gestion de patrimoine, BMO en compte déjà 800 G$), mais la nouvelle venue dérange. En une génération, les robots-conseillers pourraient remplacer la majorité des planificateurs financiers, et chambouler les habitudes des Canadiens. Pas question pour les banques de manquer le train. Depuis 2016, BMO et RBC ont créé leurs propres plateformes de robots-conseillers.

Invulnérable, Wealthsimple? Bien sûr que non. Les Y pourraient un jour avoir besoin de services qu’elle n’offre pas; un krach boursier pourrait la couler. Mais dans la course pour gagner la confiance des Canadiens qui hésitent à s’engager sur les marchés, elle mène.

Michael Katchen n’a rien de l’archétype du jeune loup dynamique. Trop avenant pour incarner le génie maladroit à la Mark Zuckerberg (Facebook). Trop modeste pour être un visionnaire contrôlant à la Steve Jobs (Apple). Avec son chandail sobre, ses cheveux courts et sa perpétuelle ébauche de barbe, il passe inaperçu. Assis à une longue table commune aux côtés de deux employés, le PDG aux traits juvéniles occupe un poste de travail anonyme. Devant lui, pêle-mêle, des magazines, des ouvrages sur les placements, une photo de son équipe britannique. J’ai demandé à sa voisine si elle trouvait parfois gênant de travailler coude à coude avec le patron : « J’ai plutôt l’impression que c’est lui qui craint de me déranger. »

Notre homme avait la vocation, même si sa première incursion en Bourse, comme préadolescent, a tourné à la déconfiture. Sa sœur aînée, Jodi Kovitz, étudiante à l’Ivey Business School de l’Université Western, décide d’organiser un concours de négociation de valeurs : les concurrents montent des portefeuilles fictifs, le tout au profit de la recherche sur la sclérose en plaques, maladie dont souffre leur mère, psychologue, qui épaule des entrepreneurs. Le jeune Michael s’y inscrit avec l’aval de son père. Ce dernier, avocat fiscaliste qui a exercé comme courtier en valeurs mobilières, l’invite à choisir quelques titres prometteurs dans le cahier Affaires du journal et l’aide à se documenter.

Derrière Wealthsimple, un outil facile à utiliser : Un tableau Excel avec des formules.

Michael se laisse envoûter par MGI, créateur d’un logiciel de retouche de photos de Toronto. Il y investit la quasi-totalité de son capital fictif, qui se monte à 100 000 $. Et voilà que l’action triple; Michael remporte le premier prix, un séjour de ski en Colombie-Britannique. Peu après, des amis de la famille lui achètent de véritables actions de MGI comme cadeau de bar-mitsva. Hélas, le titre se comporte tout autrement que dans le portefeuille fictif et fond, passant de 25 $ à environ 1 $ en deux ans. Déroute.

Le fiasco n’en allume pas moins une flamme. Au secondaire, Michael se met à dévorer des ouvrages d’investisseurs américains influents (John Bogle, David Swensen). C’est toutefois loin d’être son seul centre d’intérêt : il passe l’été à faire du canot au parc Algonquin, compose pour le piano, et pratique divers sports à TanenbaumCHAT, établissement hébraïque du nord de Toronto. Il y reçoit aussi le prix Mensch : « On le décerne à quelqu’un qui se démarque, explique Jodi. Mike sait se faire apprécier. »

Comme ses deux sœurs, Michael s’inscrit à l’école Ivey (Jodi Kovitz a fondé l’organisation #MoveTheDial pour les femmes dans la haute technologie, et Amy Baryshnik, deuxième de la fratrie, figure parmi les associés d’un fonds d’investissement). Il devient ensuite consultant pour McKinsey, où il rencontre les fondateurs de la première jeune entreprise où il travaillera, 1000memories, plateforme de numérisation de photos et de généalogie. En 2010, voilà que s’ouvre la porte d’une pépinière d’entreprises de la Silicon Valley nommée « Y Combinator ». Un honneur. M. Katchen part s’établir aux États-Unis. En 2012, Ancestry.com rachète l’entreprise. C’est l’étincelle à l’origine de Wealthsimple.

L’équipe de 1000memories engrange alors des rentrées inespérées. Mais comment placer ce pactole? Interrogé par ses collègues, M. Katchen leur prépare un tableau Excel tout simple pour créer, rééquilibrer et optimiser un portefeuille. Après quelques mois, certains des jeunes entrepreneurs passent aux aveux : « Mike, c’est génial, mais on est paresseux. Pourrais-tu t’en occuper toi-même? » Eurêka! Et M. Katchen d’expliquer : « Même ceux qui savent pertinemment qu’ils devraient investir rechignent devant une tâche jugée fastidieuse. » On a automatisé la commande de repas, les courses en taxi et les services bancaires. Pourquoi pas les placements?

C’est l’auteur Richard J. Koreto qui, le premier, évoque l’hypothèse des robots-conseillers, dans un article de la revue Financial Planning, en 2002. Il reste que la machine s’était mise en route 12 ans plus tôt. En 1990, la Bourse de Toronto dévoile le Toronto 35 Index Participation Fund, premier fonds indiciel négocié en Bourse du monde. À l’instar d’un fonds commun de placement (FCP), un fonds négocié en Bourse (FNB) est un panier de titres obligations d’État, actions américaines, titres immobiliers , mais ses frais sont minimes et il se négocie comme une action. C’est en général un instrument de placement passif : le FNB suit d’habitude un marché plutôt que de solliciter une armée de professionnels pour essayer de faire encore mieux. Les FNB se multiplient jusqu’au début des années 2000, mais c’est la crise de 2008 qui les fait véritablement décoller. Le cataclysme convainc quantité d’investisseurs aux abois d’abandonner leurs FCP coûteux au profit de FNB abordables. Début 2018, plus de 150 G$ étaient investis dans quelque 550 FNB canadiens.

Les premiers robots-conseillers, dont les jeunes pousses Betterment et Wealthfront aux États-Unis, voient le jour en 2008. Ces outils offrent la tranquillité d’esprit : l’argent est placé dans un panier de FNB (30 % en obligations, 10 % en actions à dividendes, 5 % dans les marchés émergents...), et des algorithmes rééquilibrent périodiquement le portefeuille, sans intervention humaine. « Investir avec rigueur n’a rien de passionnant, explique M. Katchen. On choisit un cap, sans dévier. Mais c’est ainsi qu’on devance la quasi-totalité des gestionnaires de fonds, qui se targuent de pouvoir dépasser les indices. » Aujourd’hui, Betterment et Wealthfront gèrent respectivement environ 10 G$ US d’actifs. En 2013, leur succès pousse le géant américain des placements Vanguard à lancer son propre service robotisé, ce qui confère ses lettres de noblesse à une technologie émergente, encore méconnue.

Vous n’y connaissez rien en finance? Pas grave, martèle la start-up aux milléniaux.

C’est aussi cette année-là que Michael Katchen rentre au bercail. Il fondera Wealthsimple peu après. Il y a bien quelques systèmes de robots-conseillers au Canada, dont InvestCube, de la Banque Nationale, mais aucun ne se détache du lot. M. Katchen recrute alors Peter Graham, Rudy Adler et Brett Huneycutt trois de ses acolytes de 1000memories, qui lui avaient demandé de bien vouloir prendre en mains leurs placements pour l’aider à créer un robot-conseiller. Il lui faut aussi un collaborateur ferré en finance. « J’ai pris contact avec des gestionnaires de placements et des analystes financiers, dont je trouvais le profil sur LinkedIn. J’ai essuyé rejet après rejet. On me répondait : “Pourquoi quitter mon poste pour un simple projet d’entreprise?” »

Puis il rencontre Dave Nugent, conseiller à RBC, ancien de l’Université Western. « Avant notre rendez-vous, j’ai dû chercher la définition de robot-conseiller », avoue M. Nugent. Mais les arguments du jeune homme le persuadent : Wealthsimple allait séduire une clientèle qui lui échappait à la Banque Royale. « Je ne pouvais même pas prendre en mains les placements de mes connaissances, parce qu’il fallait 500 000 $, voire 1 M$. Un seuil inaccessible pour la plupart des jeunes. »

L’opération LinkedIn apporte aussi à Wealthsimple ses premiers investisseurs, administrateurs et conseillers. Parmi eux, Som Seif, fondateur de Claymore Investments, grand gestionnaire de FNB, et Joe Canavan, à la tête de la société de gestion d’actifs Logiq. Et puis deux techno-entrepreneurs respectés, Dan Debow (Rypple) et David Ossip (Ceridian). (Wealthsimple ajoutera plus tard Bertrand Badré, ancien directeur général finance à la Banque mondiale, à son conseil d’administration, et Eric Kirzner, concepteur du premier FNB, à son comité des placements, où siègent trois membres.) Après des mois de déconvenues, le vent tourne pour M. Katchen, qui mobilise 2 M$ en deux semaines.

De tous les acteurs qui ont soutenu Wealthsimple à ses débuts, le plus prestigieux reste assurément Paul Desmarais III, premier vice-président à la Financière Power et petit-fils de Paul Desmarais, qui fut un temps la quatrième fortune du Canada. Avant la création de Wealthsimple, M. Desmarais et Power avaient étudié toutes les plateformes de robots-conseillers en développement au Canada (et certaines à l’étranger), et même envisagé de monter leur propre système. Ils ont décidé de croire au projet de Michael Katchen. Et d’y injecter la bagatelle de 10 M$. « Wealthsimple se distinguait par son équipe », précise M. Desmarais. Certaines entreprises se prévalaient d’un solide savoir-faire technologique; d’autres, d’une marque forte. Wealthsimple avait tout : des ingénieurs en informatique talentueux, un analyste financier aguerri, un brillant directeur de création. « Et il y avait Michael, un leader animé par sa mission, à la fois ambitieux et sans prétention. Bref, une équipe d’élite. »

Wealthsimple attire ses premiers clients grâce au bouche-à-oreille, à des présentations entre amis et à des conférences-midi en entreprise. En 2015, l’acquisition du courtier Canadian ShareOwner, source d’une clientèle complémentaire, l’amène à internaliser la négociation des FNB. Wealthsimple compte maintenant plus de 160 employés, dont 9 gestionnaires de portefeuille, 3 analystes et une vingtaine de conseillers au service des clients. Donc une équipe restreinte, puisque bien des tâches ont été automatisées.

La Financière Power et ses sociétés apparentées ont accompagné Wealthsimple dans sa croissance par des apports de capital répétés, qui totalisent à ce jour 165 M$. Par ses diverses filiales, Power détient désormais environ 75 % de l’entreprise, mais Michael Katchen reste bel et bien aux commandes. « Les gens les mieux placés pour développer ce créneau sont ses créateurs, souligne M. Desmarais, président du conseil. Ce n’est pas notre marché de prédilection, donc nous leur laissons les coudées franches pour réaliser leur mission. »

Selon M. Katchen, les robots-conseillers qui ont précédé faisaient tous la même erreur. Loin de lancer un dialogue novateur avec la génération montante, ils se cantonnaient dans une énième variante des services traditionnels déjà offerts à une clientèle aisée. Les premiers comptes Wealthfront fixaient le seuil de participation à 5 000 $. Et ces plateformes, qui manquaient cruellement d’originalité, singeaient les banques : mise en page et couleurs conventionnelles, retraités blonds qui scrutent l’horizon à bord d’un voilier... « Rien ne parlait aux jeunes. J’avais étudié le positionnement de divers groupes financiers et outils fintech du monde entier. Aucun d’entre eux ne se distinguait. Et Wealthsimple? Que défend-elle? Son énoncé de mission, ambitieux, décliné en quelques moutures, se résume ainsi : bâtir une entreprise de services financiers résolument humaine. Ironique, pour un robot-conseiller dont la plupart des clients interagiront surtout avec des systèmes automatisés. Plus justement, toutefois, l’entreprise innove dans l’approche client. Il suffit de quelques instants pour ouvrir un compte. Le client répond à diverses questions simples et claires sur son revenu, ses objectifs d’épargne, sa tolérance au risque, en toute convivialité, comme dans un échange de textos entre amis. Sur le site Web épuré, le glossaire des placements théorie moderne du portefeuille, répartition des actifs, intérêt composé se lit davantage comme Investir pour les nuls que comme un manuel de MBA. La société offre aussi des placements éthiques, d’autres conformes à la charia. Histoire de montrer que, oui, les principes peuvent l’emporter sur un objectif d’enrichissement aveugle.

 Les pubs de Wealthsimple sont claires : on a le droit de ne rien y comprendre en finance. (Avec l'autorisation de Wealthsimple)

La stratégie marketing, bien pensée, cherche à convaincre les Y qu’il n’y a pas de honte à ne pas tout savoir sur les marchés, les contrats à terme ou les cryptomonnaies. Les meilleures campagnes de Wealthsimple jouent brillamment sur ces insécurités. Dans un clip d’une minute diffusé pendant le Super Bowl de 2017, on suit un jeune homme décontenancé, étourdi par les conseils en placement contradictoires et sibyllins dont l’abreuvent ses proches, des collègues, des journalistes. On croirait la bande-annonce d’un film humoristique, et non la publicité d’un service financier. En témoigne un commentaire laissé sur YouTube : « Où puis-je voir la version intégrale? »

Pour une autre campagne, Wealthsimple a demandé à Errol Morris, documentariste iconoclaste, de recueillir des dizaines de témoignages sur les angoisses inavouées que soulèvent les questions d’argent. L’entreprise a aussi invité Devin Friedman, directeur de rédaction de la revue pour hommes GQ, à diriger son magazine en ligne, qui présente des confidences à cœur ouvert. Le chef cuisinier américain Anthony Bourdain a ouvert son premier compte d’épargne à 44 ans. Aubrey Plaza, actrice américaine, s’est nourrie de beurre d’arachides avant de percer à Hollywood. La femme d’affaires torontoise Jen Agg, elle, a choisi d’ouvrir un bar plutôt que d’acheter une maison. Bref, dans toutes les couches de la société, dès qu’il est question d’épargner, on tâtonne, on doute, on tergiverse. Puis vient l’argument imparable : pourquoi ne pas s’en remettre à Wealthsimple?

Chose qui ne gâche rien, la tête d’affiche de l’entreprise, Mike Katchen lui-même, inspire confiance. Respecté tant par ses pairs (un sondage de Toronto Life le classe troisième parmi les entrepreneurs les plus admirés) que par ses employés (cote de confiance de 96 % sur le site Web d’évaluation anonyme Glassdoor), il dégage une force tranquille. L’homme croit en la mission de son entreprise, sans en faire un spectacle. En fin d’entrevue, sa directrice des communications, Rachael Factor, l’invite à énoncer cette mission, qu’il a réussi à ne pas mentionner après plus d’une heure. Il s’exécute : « Mettre les services financiers à la portée de tous et aider le client à vivre la vie dont il rêve. » Puis il lance un regard taquin à Mme Factor : « C’est bien ça? »

On conçoit mal qu’une personne aussi affable puisse inquiéter la haute direction d’une grande institution financière. D’ailleurs, la plupart des acteurs de Bay Street qui l’ont croisé à ses débuts jugeaient son projet original, mais inoffensif. « Les banques ne feront qu’une bouchée de ton entreprise, ce sera un combat sans merci, me disait-on », ajoute M. Katchen. Qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure où Wealthsimple déploie ses ailes? « Nous n’avons pas encore eu à prendre en considération une tentative d’acquisition », répond-il.

Mais la guerre est déclarée. Quand elles commenceront à reproduire sa technologie et son mode de communication avec les Y, les cinq grandes banques deviendront les plus féroces adversaires de Wealthsimple. (La douzaine d’autres robots-conseillers canadiens, dont WealthBar, de Vancouver, et Nest Wealth, de Toronto, ne menacent pas son quasi-monopole, et les leaders américains Wealthfront et Betterment ne lorgnent pas le marché canadien pour le moment.) BMO a bien lancé son robot-conseiller, nommé Portefeuille futé, en 2016, et RBC mis à l’essai la plateforme InvestEase; ni l’une ni l’autre ne quantifient les adhésions et les actifs gérés. Ces deux services fixent le seuil d’investissement à 1 000 $, un éventuel facteur d’exclusion des Y. Pourtant, les modalités pourraient s’assouplir; BMO demandait au départ un dépôt minimum de 5 000 $. Les deux géantes offrent un essai gratuit, puis facturent des frais de gestion annuels (de 0,4 % à 0,7 % du solde). Par comparaison, avec Wealthsimple, la première tranche de 5 000 $ est investie sans frais pendant un an, après quoi des frais de 0,4 % ou de 0,5 % s’appliquent, selon le solde. Les FNB eux-mêmes imposent aussi des frais minimes au titulaire (moins de 1 %, en général).

Le risque : qu’avec l’âge et l’argent, les clients préfèrent les conseillers en chair et en os.

J’ai demandé à Silvio Stroescu, chef du Placement en direct chez BMO Gestion de patrimoine, ce qui pourrait conférer un avantage à Portefeuille futé, comparativement à un service comme Wealthsimple. « Nous sommes la Banque de Montréal », m’a-t-il répondu. Selon lui, la stabilité de la Banque et ses deux siècles d’histoire rassureront ceux qui envisageraient de faire appel à un service robotisé, sous l’égide d’une grande institution. Mais les clients hésiteront à confier leur avoir à une jeune entreprise inconnue. Ainsi, les comptes gérés par le robot-conseiller de Vanguard ont totalisé 100 G$ US d’actifs en 3 ans (c’est 10 fois les actifs sous gestion de Betterment ou de Wealthfront, qui existent quand même depuis une dizaine d’années); 90 % des utilisateurs étaient déjà clients de Vanguard.

La Banque CIBC, la Banque TD et la Banque Scotia s’apprêteraient aussi à lancer leur propre système automatisé. Pauline Shum Nolan, professeure de finance à la Schulich School of Business de l’Université York, étudie les FNB et les robots-conseillers. À son avis, les banques pourront reprendre certains atouts de Wealthsimple (convivialité, stratégie de placement passif), mais elles auront du mal à imiter son image de marque. « Wealthsimple a un côté branché, mais elle n’innove pas véritablement », souligne celle qui a aussi cofondé PW Portfolio Analytics, un service d’évaluation du risque de portefeuille. « On ne parle pas de révolution des services financiers, mais d’adoption de technologies. » M. Katchen doit-il craindre la prolifération d’applications bancaires concurrentes? Pas forcément. Uber continue de prospérer malgré les applications analogues de compagnies de taxi établies. Cela dit, il arrive que de jeunes entreprises prometteuses soient avalées par des mastodontes; le cas de 1000memories en est la preuve.

L’union fait la force? En novembre 2017, le Globe and Mail évoquait un projet de partenariat entre Wealthsimple et la CIBC, qui envisagerait de proposer à ses clients de faire appel au robot-conseiller. (Wealthsimple n’a pas souhaité se prononcer sur la nouvelle.) Le principal avantage d’une collaboration serait de réduire les coûts d’élargissement de la clientèle. La CIBC pourrait informer ses millions de contacts par courriel et sans frais. De fait, Wealthsimple a englouti des millions en pub durant le Super Bowl et dans les transports en commun pour gagner la faveur d’environ 65 000 utilisateurs.

Pour l’heure, Wealthsimple devra disputer le terrain aux conseillers qui pratiquent le métier à l’ancienne, sans rivaliser de prouesse technologique. Car même la génération montante hésite. Selon 69 % des Y sondés par LendEDU, société de crédit américaine, un être humain leur offrirait un meilleur taux de rendement qu’un système automatisé. Un robot serait-il plus susceptible qu’un humain de dilapider tout leur avoir? Oui, disaient la majorité des répondants. Les clients de Wealthsimple peuvent s’adresser à un représentant en tout temps, mais ils pourraient aussi revenir vers les banques et les planificateurs financiers, au fil des années, à mesure que leur avoir grandira.

M. Katchen a un plan en deux volets pour prévenir les désertions. Primo : Wealthsimple Black, un service assorti de privilèges frais encore plus bas, conseils personnalisés, accès VIP à des salons d’aéroport et réservé aux clients dont le solde dépasse 100 000 $. (L’entreprise ne dit pas combien de clients elle a dans cette catégorie.) Secundo : Wealthsimple pour les conseillers. Aussi proposé comme plateforme d’arrière-plan, présentée par le conseiller sous sa propre marque, le service laisse le professionnel accompagner son client pour la prise de décisions marquantes, mais automatise certains mécanismes (adhésion, rééquilibrage, vente à perte à des fins fiscales). Quelque 400 conseillers l’ont adopté. « Le plus difficile est de convaincre les cabinets de planification financière », avoue M. Nugent, directeur des investissements à Wealthsimple. Les conseillers doivent en général obtenir l’aval de la direction. « Dans ce groupe où la moyenne d’âge est élevée, certaines innovations sont accueillies avec scepticisme. »

 Michael Katchen assis devant son ordinateur au bureau de wealthsimple 

C’est la réaction des clients surtout les néophytes à un marché baissier qui risque de mettre à rude épreuve la longévité de Wealthsimple. Selon M. Nugent, la clientèle souscrit aux principes de l’investissement dit « passif ». Mais aucune crise n’est venue ébranler cette confiance depuis la création de l’entreprise en 2014. Les clients resteraient-ils zen si, du jour au lendemain, un quart de leur épargne s’envolait en fumée? « Nous les tenons informés de l’évolution des marchés et de la valeur de leur portefeuille; les appels de clients inquiets sont rares, répond M. Nugent. Bien entendu, il faut parfois les rassurer. »

M. Katchen a eu l’occasion de tester son plan d’urgenc début février. Quand la Bourse a connu sa pire semaine en 2 ans et que l’indice Dow Jones a dévissé de 1 000 points, Mike Katchen était auprès de sa conjointe, Nikki Goldberg, qui est médecin. Et il fredonnait une berceuse à leur petite fille, Ruby, qui venait de venir au monde. Il a gardé son sang-froid. « Nous étions prêts. » Au bureau, la machine s’est mise en branle. M. Nugent a envoyé un courriel d’appel au calme à chaque client. Les grandes lignes : le repli observé n’a rien de surprenant. Certes, nul n’aime voir fondre ses placements, mais céder à l’émotion n’arrangerait rien. Gardez le cap; vous vous en féliciterez plus tard.

Avec une agilité étonnante, Mike Katchen bouscule les conventions et conquiert des Y en mal de solutions pour épargner. Ce qui ne l’empêche pas de prêcher la patience. En février, ses fidèles l’ont écouté. L’entreprise a traversé les turbulences, le marché a rebondi. Pas de flambée d’appels de clients affolés, pas de retraits de fonds en cascade. Pendant que la plupart des investisseurs et gestionnaires de fonds fixaient anxieusement leurs écrans, M. Katchen et sa conjointe ouvraient un REEE pour la petite Ruby. Chez Wealthsimple, bien sûr. Fidèle à lui-même, le PDG a gardé son calme. Il envisage les choses sous l’angle de la durée. L’avenir dira si ses clients sauront voir loin et aider Wealthsimple à poursuivre sur sa lancée.