Jim Carroll posant dans un environnement de rue de la ville

Comptable devenu futurologue, Jim Carroll prononcera le discours inaugural du Forum national sur les solutions technologiques, qui se tiendra à Toronto les 28 et 29 mai 2018. Compte tenu des changements technologiques à venir, Jim Carroll croit que les CPA ont besoin d’obtenir « les bonnes informations, celles qui leur sont utiles, au bon moment, ni plus ni moins ».

Innovation | Intelligence artificielle

Comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer les robots

Jim Carroll, conférencier principal au Forum national sur les outils technologiques qui se tiendra en mai, parle de la pertinence de prendre le train en marche et d’adopter les technologies de demain.

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Jim Carroll, CPA ainsi que futurologue, agit à titre de conseiller auprès d’organisations comme la NASA (en ce qui concerne l’avenir de la conquête spatiale), Disney (l’avenir de l’interaction client), Mercedes Benz (l’avenir de l’industrie automobile) et Godiva Chocolates (l’avenir de l’alimentation). Il est l’un des conférenciers d’affaires les plus en demande en Amérique du Nord et, après sa carrière d’expert-comptable vers la fin des années 80, il a acquis une réputation de grand spécialiste en fine pointe de la technologie et en innovation. En mai, cet auteur et conseiller auprès d’entreprises du Fortune 500 fera le discours liminaire du Forum national sur les outils technologiques, qui réunira des fournisseurs d’outils technologiques, des professionnels des milieux financiers ainsi que de grands penseurs dans ces domaines. Tous les grands enjeux de l’heure sont au programme : mégadonnées, intelligence artificielle et chaîne de blocs, entre autres. CPA Canada s’est entretenue avec M. Carroll pour glaner en primeur quelques-unes de ses réflexions.

Vous avez fait vos débuts comme comptable. Qu’est-ce qui vous a amené à devenir futurologue?
De 79 à 88, j’ai travaillé dans un cabinet prédécesseur des EY et KPMG de ce monde. Il se trouve que je me suis beaucoup intéressé aux micro-ordinateurs, comme on disait à l’époque, si bien qu’on m’avait sollicité au bureau national, où j’ai bâti un [réseau interne]... un genre d’Internet avant la lettre, si je puis dire. À la fin des années 80, la société où j’étais comptait 3 500 personnes connectées à ce réseau interne offrant des fonctions de courriel, de collaboration en ligne et de partage de fichiers, et tout ce qui est commun de nos jours. Je parlais souvent du cabinet de l’avenir, et puis il y a eu une fusion... et personne ne comprenait le moindre mot de ce que j’avançais. Je me suis donc lancé à mon compte en fondant un cabinet-conseil.

Il y a une trentaine d’années, avec les balbutiements de l’informatique généralisée, aviez-vous pressenti une menace quant à la pertinence des comptables?
Non. J’étais plutôt concentré sur la façon dont nous pouvions améliorer nos compétences ou rehausser nos capacités, notamment nos capacités de travail en collaboration. Je n’ai jamais vraiment accordé d’importance à ces balivernes sur l’automatisation susceptible d’éliminer des postes, qu’on entend d’ailleurs encore de nos jours. Par ailleurs, je n’ai absolument aucun regret pour ce que la profession m’a apporté. Vous savez, si je peux aujourd’hui avoir des conversations intelligentes avec des chefs de la direction de grandes entreprises dont le chiffre d’affaires s’exprime en milliards de dollars et parler des tendances qui perturbent leurs affaires—et je crois le faire avec un bon niveau de crédibilité et de compétence—c’est bien grâce à mon expérience comme comptable.

Vous qui côtoyez des professionnels du secteur financier, sauriez-vous dire quelle est leur principale appréhension, en ce moment, face aux technologies?
Je dirais que c’est le souci que tout marche rondement. Hier, j’ai fait une allocution à Chicago dans le cadre d’une conférence sur la planification des ressources d’entreprise. J’y ai parlé de ce qu’il faut faire pour nous assurer que les infrastructures mises en place pourront être adaptées aux changements rapides que vivent les entreprises; j’ai souligné aussi à quel point il était complexe de faire en sorte que tout fonctionne comme souhaité. Regardez ce qui s’est passé chez Sobeys, Loblaw ou d’autres entreprises qui instaurent des systèmes financiers de pointe. Il s’avère toujours que c’est plus complexe qu’on le pense.

Les chaînes de blocs sont l’une des technologies les plus déstabilisantes, à l’heure actuelle. Quelles répercussions entrevoyez-vous pour les diverses parties prenantes des milieux financiers?
Avez-vous déjà entendu parler de la courbe de l’évolution de l’intérêt de Gartner? Gartner est une firme de recherche dans le domaine des technologies. Il y a quelques années, ces spécialistes ont décrit les phases par lesquelles passe toute nouvelle technologie. Dans les premiers temps, elle atteint le « pic des attentes exagérées », en raison d’un emballement médiatique et des attentes de tout un chacun. Puis, certains espoirs sont forcément déçus et la technologie se heurte au « gouffre des désillusions », avant d’en arriver, après divers rodages, à ce qu’on appelle le « plateau de productivité ». Cela a été le cas du cybercommerce, des folles années des entreprises point-com et de l’éclatement de la bulle des technos; maintenant, c’est Amazon qui révolutionne complètement les choses. Aujourd’hui, c’est au tour de l’impression 3D, du bitcoin et de la chaîne de blocs de suivre cette courbe. Les bitcoins et autres trucs du genre ne sont pour l’instant que de lointaines lueurs à l’horizon, mais comme tendance transformatrice à long terme, susceptible de refaçonner le monde de la comptabilité, les chaînes de blocs sont on ne peut plus réelles. Il faudra un peu de temps pour que le phénomène prenne toute son ampleur.

Voyez-vous un parallèle, justement, entre la bulle Internet du début des années 2000 et ce qui se passe avec le bitcoin et la chaîne de blocs?
Je vois de la fraude, des escroqueries à grande échelle. Je vois des gens d’affaires véreux... Certains ont créé du code qui s’immisce dans les serveurs de WordPress pour extraire la cryptomonnaie Monero. C’est tout simplement insensé. L’an dernier, dans l’un de mes résumés sur les tendances à observer en 2018, j’ai affirmé que ce serait l’année de la fraude au bitcoin et à la chaîne de blocs. Et c’est encore pire que ce que j’avais entrevu, comme dans les années des entreprises point-com. Les ressemblances sont troublantes.

Qu’en est-il des autres technologies qui perturbent les milieux financiers? On entend parler de robots qui seraient capables d’assumer certaines fonctions...
Je suis sceptique. Si l’on consulte des numéros des années 30 des magazines Popular Science et Popular Mechanics, on peut y voir des articles reflétant une certaine psychose collective au sujet de robots géants sur le point de voler nos emplois. On entend le même genre de discours aujourd’hui : que tout sera automatisé, notamment les tâches d’audit. Ce qu’on semble oublier, c’est qu’au fur et à mesure que les emplois se transforment ou deviennent caducs, de nouvelles fonctions, de nouvelles compétences et de nouvelles possibilités se dessinent. Donc, oui, beaucoup de tâches routinières pourraient bien être automatisées et éliminées, mais elles céderont le pas à de nouvelles occasions.

Selon vous, au vu des changements technologiques, quelles compétences le CPA devra-t-il avoir dans cinq ans?
Il lui faudra la capacité de « connaissance juste à temps », c’est-à-dire pouvoir accéder aux données pertinentes, au bon moment, dans un but précis. Ainsi, on peut avoir un rendez-vous avec un client et, en l’espace d’une quinzaine de minutes, devenir un quasi-expert sur les enjeux à traiter en consultant un puissant service de recherche en ligne—quelques clics suffisent. C’est en tout cas l’une des compétences les plus utiles que j’ai perfectionnées ces 30 dernières années. À mon sens, c’est ce qu’il faut viser : savoir rapidement où trouver l’information idoine, dans une situation donnée.