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Pour mettre au jour la fraude, l’IA est utile... mais l’humain est indispensable

Il est loin le temps où nous débusquions les cas de fraude « à la mitaine ». Mais même avec une panoplie d’outils ultraperfectionnés, le discernement des humains demeure crucial.

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 Image d'un homme d'affaires portant des lunettes en regardant un écran d'ordinateur 'Même si les méthodes de détection de la fraude vont continuer de s’améliorer, c’est encore le regard porté sur une situation par un humain qui va orienter le processus d’enquête. (Getty Images/TimeStopper)

L’évolution des technologies et des lois a entraîné de gros changements aux façons de détecter la fraude, ces 25 dernières années. Et on peut s’attendre à d’autres changements encore plus profonds, au fur et à mesure de l’adoption de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage machine. Mais quels que soient les outils modernes, les experts s’entendent pour dire que c’est l’homo sapiens qui demeurera aux commandes en matière de détection de la fraude.

JADIS, LE PAPIER

À la fin des années 1980, quand Roddy Allan, CPA, CA, a commencé en juricomptabilité, il était courant de voir des boîtes de carton remplies d’éléments probants empilées jusqu’à mi-mur. En fait, pour le premier dossier auquel il été appelé à travailler, M. Allan a dû lire le contenu des 1 200 cartons d’un défunt courtier en placements. « Ça m’a pris un an! », lance-t-il.

À l’époque, se rappelle cet associé en juricomptabilité chez Deloitte (depuis 2010), les cas prenaient naissance de la même façon ou presque qu’aujourd’hui. « Un client nous appelait pour nous faire part d’irrégularités, ou parce qu’il avait reçu un appel de dénonciation. Nous avions au moins un filon, un point de départ. Puis, c’était à nous de creuser. » [Voir La méthode la plus courante de détecter la fraude.]

Dans ce monde tributaire du papier, on pouvait souvent croupir sous des tonnes de documents, étant donné qu’il existait peu d’outils pour compulser et trier facilement des données détaillées. La plupart des examinateurs s’en remettaient aux premiers tableurs (Excel a vu le jour en 1985), aux bases de données et à leur instinct. Et il faut savoir qu’il y avait bien moins de sources d’information facilement accessibles qu’aujourd’hui : Internet n’a commencé à être largement utilisé qu’au milieu des années 1990.

DE NOS JOURS, UN MÉLANGE DE PAPIER ET DE GIGABITS

Avance rapide jusqu’à 2019, où on constate que tout le domaine de la détection de la fraude et des enquêtes a décidément fait des pas de géants. Les boîtes en carton ont pour ainsi dire disparu du paysage, et les Sherlock Holmes de la comptabilité ont maintenant accès à une panoplie d’outils et de sources d’information. « De nos jours, quand on connaît l’adresse de quelqu’un, on peut rapidement savoir dans quel type de maison il vit, grâce à Google Street View; il y a une vingtaine d’années, il fallait envoyer un détective privé », raconte M. Allan.

Cela dit, l’accès rapide à de nouvelles sources d’information comporte son lot de problèmes. Emmy Babalola, CPA, CGA, associée en juricomptabilité chez Deloitte : « Aujourd’hui, nous sommes face à une pléthore de données provenant des courriels, des médias sociaux, des applications de cyberbavardage, etc. Il faut donc trouver un moyen de trier et de synthétiser tout ça, parce qu’on pourrait passer des semaines sur une enquête. »

M. Allan abonde dans ce sens : « C’est comme lorsqu’on était devant des piles de documents papier; nous sommes maintenant face à de nombreuses sources potentielles d’éléments probants. »

Il convient aussi de noter que le papier est loin d’avoir totalement disparu. « Nous avons eu des dossiers où les documents papier avaient toute leur valeur – dans le cas de lettres anonymes, par exemple, se rappelle Mme Babalola. Par ailleurs, notre système judiciaire est encore grandement fondé sur le papier. »

DEMAIN, L’IA SERA LE BRAS DROIT DE NOS CINQ SENS

Dans les années à venir, il est probable que l’utilisation du papier diminue grandement, un corollaire bien naturel de la numérisation accrue au sein des entreprises. Et l’intelligence artificielle, selon toute vraisemblance, sera de plus en plus utilisée comme méthode de détection.

À l’heure actuelle, bon nombre de logiciels permettent de générer une alerte lorsque certains événements surviennent, en fonction d’instructions précises formulées par l’entreprise. On dit qu’il s’agit de programmes fondés sur des règles ou des scénarios. Mais les concepteurs d’outils d’intelligence artificielle sont rendus ailleurs. Par exemple, MindBridge Ai, une firme d’Ottawa, a élaboré une plateforme d’audit reposant sur l’IA. Comme l’explique John Colthart, vice-président à la Croissance, les programmes du genre font davantage qu’incorporer des règles; ils sont capables de changer et d’évoluer constamment en fonction de données fournies par des humains et des ordinateurs (apprentissage machine). « D’abord, vous dites au programme ce que vous souhaitez trouver, puis il vous revient avec un message tel que “ceci semble étrange, pour les 20 raisons suivantes”. »

M. Colthart se rappelle un cas, dans le Sud de la Californie, où un cabinet s’était vu confier le mandat d’examiner des registres comptables, à la recherche de malversations. À l’aide de la technologie de MindBridge Ai, un employé qui n’était pas un examinateur a pu déceler une fraude d’environ 2,8 M$ US, soit bien davantage que les 1 M$ US qui, selon les estimations des patrons, manquaient dans les coffres de l’entreprise.

D’après M. Colthart, les techniques perfectionnées d’analyse de données vont devenir une nécessité pour les entreprises, notamment les banques : « Une banque ne pourra plus être dans le coup si elle ne s’appuie pas sur les percées technologiques afin de passer au crible toutes ses données et de cerner les points qui ont toute l’apparence d’un problème potentiel. »

RÉDUCTION DE LA FRAUDE

Même si les méthodes de détection de la fraude vont continuer de s’améliorer, les experts insistent pour dire que c’est encore le regard porté sur une situation par un humain qui va orienter le processus d’enquête. Comme l’explique M. Allan, « un esprit d’investigation est encore et toujours essentiel pour mener une très bonne enquête. Il faut être en mesure d’évaluer les preuves avec un esprit critique, même en présence d’un grand volume de données et d’autant d’outils ».

M. Colthart, du même avis, voit les programmes fondés sur l’intelligence artificielle comme des copilotes. « Nous faisons équipe avec des outils technologiques très complexes, qui fournissent des explications compréhensibles qui nous facilitent le travail. » La fraude est un problème omniprésent, peut-on constater à la lecture du Report to the Nations: 2018 Global Study on Occupational Fraud and Abuse publié par l’Association of Certified Fraud Examiners (ACFE). Cette réalité entraîne des pertes d’environ 7 000 G$ par année, à l’échelle mondiale. « Et la fraude se produit parce qu’on est parfois impuissant. Dans les années à venir, espérons-le, il sera encore plus difficile de commettre des actes frauduleux », soutient M. Colthart.