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Dr Sonny Kohli : l’IA peut faire gagner du temps aux médecins... et aux CPA

Le Dr Sonny Kohli s’attache à trouver des solutions numériques aux défis que doivent relever les professionnels de la santé. La profession comptable pourrait aussi y trouver son compte.

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Selon le Dr Sonny Kohli, les comptables possèdent des trésors d’information... qu’ils n’exploitent pas parce qu’ils sont trop pris par leurs tâches quotidiennes. (CPA Canada)

Si la perspective de devoir composer avec l’intelligence artificielle suscite de l’inquiétude chez certains professionnels, ce n’est assurément pas le cas pour le Dr Sonny Kohli. Comme interniste et intensiviste au Oakville Trafalgar Memorial Hospital, et aussi comme chargé de cours à SingularityU Canada, il travaille à une mission importante : améliorer les soins de santé partout sur la planète. Que la technologie spatiale et numérique soit avec lui!

Bénévole en Haïti après le tremblement de terre de 2010, le Dr Kohli constate de ses propres yeux les risques que présente un système de santé déficient comme il en existe encore dans certains endroits du monde laissés pour compte. L’expérience renforce sa conviction que la technologie pourrait être mise à profit pour améliorer les soins dans les régions sans infrastructures médicales. Quelque temps après, il cofonde la société Cloud DX pour créer un « médecin numérique » à porter sur soi, du nom de Vitaliti, lequel peut relever les signes vitaux et établir des diagnostics courants en quelques secondes. Cloud DX a d’ailleurs gagné un prix au concours Qualcomm Tricorder XPRIZE, édition 2017.

Lors de la deuxième série de tables rondes organisées dans le cadre du projet Voir demain : Réimaginer la profession de CPA Canada, du 15 au 17 octobre 2018 à Toronto, le Dr Kohli a fait une démonstration de Vitaliti. Il nous a ensuite accordé une entrevue.

CPA Canada : Pouvez-vous nous dire en quoi consiste exactement le concours XPRIZE?
Sonny Kohli :
XPRIZE est un OSBL californien dont le mandat est d’encourager les inventeurs à résoudre certains des plus grands défis de l’humanité. Le concours Tricorder est un des incitatifs – il faut savoir que les prix en argent sont substantiels. La société Qualcomm, qui en est le commanditaire, a investi des dizaines de millions de dollars dans les prix et la tenue du concours. Il y a aussi eu des prix XPRIZE pour des solutions de nettoyage des océans et pour des moyens de guérir la maladie d’Alzheimer.

Imaginez si une bonne part de ce travail routinier pouvait être automatisée. [Ces professionnels pourraient] alors mettre pleinement à contribution [leur] vaste expérience de la comptabilité.

CPA Canada : Cloud DX a reçu du soutien d’une filiale à but lucratif de l’Association médicale canadienne (AMC). Pouvez-vous nous en dire plus?
SK :
Les dirigeants de l’AMC trouvaient que même si l’organisme est au service de 100 000 médecins au Canada, il ne faisait pas vraiment la promotion de l’innovation. En Ontario, la clinique sans rendez-vous typique n’a pour ainsi dire pas changé depuis 20 ans. Vous devez vous présenter à la réception, on vous accompagne à une salle, et tout est consigné sur du papier. On pourrait tant faire pour améliorer les soins et l’efficience!

Les dirigeants de l’AMC se sont dit qu’il fallait faire quelque chose, d’où la création de la filiale Joule, dont le mandat est d’aider les médecins du pays à adopter l’innovation. Joule soutient l’innovation en donnant des subventions à des médecins qui veulent pousser une idée un peu plus loin, ou en soutenant des entreprises comme ils l’ont fait avec CloudDX.

CPA Canada : La communauté médicale a-t-elle adopté l’idée?
SK :
Évidemment, je ne suis pas impartial; pour nous, l’aide de Joule a été déterminante. Et du fait que l’AMC est derrière ça, nous pouvons entrer plus facilement en contact avec les ministres provinciaux de la Santé et étendre notre portée dans tout le pays, d’une façon qui pourrait être reprise par d’autres organisations professionnelles. Je crois que les CPA du Canada pourraient s’inspirer de ce modèle.

CPA Canada : Certains médecins craignent-ils d’être remplacés par des applications à intelligence artificielle?
SK :
Bonne question. Les médecins de la génération Y sont plus au fait des progrès technologiques et se disent qu’il faut accepter les changements qu’ils entraînent. Ce sont les vieux médecins, surtout, qui ont des appréhensions. La notion même de « médecin numérique » suscite chez eux une réaction de rejet instinctive. Ils lancent des réflexions du genre « Vous n’allez quand même pas soigner mes patients aux prises avec de l’insuffisance cardiaque congestive à l’aide d’outils de télémédecine; ça n’a pas de sens! Ces gens doivent venir me voir en personne, pour que je puisse doser correctement leurs médicaments! » Ironiquement, même dans mon entourage, certains voient mes idées comme une hérésie. Et je comprends, parce que ce que je prône représente un changement considérable par rapport à notre vision actuelle de la médecine.

Encore aujourd’hui, les gens vont consulter leur médecin dans sa tour d’ivoire... clinique sans rendez-vous, clinique familiale ou urgences de l’hôpital. Mais ce modèle doit être revu, parce que quand on est malade, on est plutôt désemparé. Vous êtes trop malade pour travailler et gagner un salaire, mais on vous fait payer le stationnement! C’est une arme à deux tranchants. Il faut être en mesure de soigner les gens chez eux. Et là, de plus en plus, nous prouvons que le concept des télésoins numériques fonctionne.

CPA Canada : Est-il vrai que votre « médecin numérique » va être commercialisé d’ici un an?
SK :
Une version est déjà offerte en ligne. Il s’agit d’une trousse de soins de santé qui permet au patient de prendre ses signes vitaux chez lui et de transmettre l’information avec sa tablette, au moyen de l’infonuagique. Plusieurs hôpitaux torontois l’utilisent pour suivre certains de leurs patients les plus malades.

CPA Canada : Bien sûr, il y a un revers, en ce sens que des renseignements de nature médicale pourraient être vus par des personnes qui ne devraient pas y avoir accès...
SK :
Oui, la question de la confidentialité des données revient constamment; c’est une véritable boîte de Pandore. Par exemple, certains pensent que l’intelligence artificielle servira les intentions malveillantes des scélérats de ce monde. Alors comment prévenir ça? Quelles stratégies et règles mettre en place pour les outils à intelligence artificielle? Un peu comme pour les armes à feu, il faut s’assurer que l’IA est utilisée pour les bonnes raisons.

Il faut adopter des mesures semblables pour les applications de médecine numérique et à distance. Avec tous les outils actuels qui mettent à contribution l’infonuagique et la téléphonie mobile, il faudra que le secteur se penche sur la protection des données médicales personnelles. Les choses n’en sont qu’à leurs débuts; il pourrait y avoir des ratés, mais on peut espérer que nous finirons par faire les choses correctement au fur et à mesure que tout ça va évoluer.

CPA Canada : Dans votre exposé, vous avez dit que le « médecin numérique » permettra de faire gagner du temps au médecin, qui pourrait alors s’attarder un peu plus au chevet des patients...
SK :
Oui, en effet. Les médecins de famille sont si empêtrés dans leurs obligations quotidiennes qu’ils n’ont pas vraiment le temps de discuter avec vous de stratégies préventives, par exemple. Imaginez si les diagnostics étaient faits [par les outils technologiques]. Ils pourraient prendre le temps d’aborder certains sujets, notamment à quel point des problèmes conjugaux peuvent provoquer des comportements inadaptés. Les médecins sont bien placés pour parler de ces choses, mais le temps leur manque.

CPA Canada : Croyez-vous que l’intelligence artificielle pourrait aussi être utile à la profession comptable?
SK :
Oui, tout à fait. Les comptables possèdent des trésors d’information... qu’ils n’exploitent pas parce qu’ils sont trop pris par leurs tâches quotidiennes. Mon comptable, par exemple, est tellement occupé par la tenue des comptes et les états financiers que nous n’avons jamais le temps de discuter de stratégie à long terme. Mais moi, j’aimerais bien en parler. Imaginez si une bonne part de ce travail routinier pouvait être automatisée. Ce professionnel pourrait alors mettre pleinement à contribution sa vaste expérience de la comptabilité.

À VOUS LA PAROLE!

Comment l’intelligence artificielle et d’autres facteurs de changement vont-ils influer sur l’avenir de la profession comptable? Faites-vous entendre en vous joignant à notre discussion en ligne, Voir demain : Réimaginer la profession.