Chris Turner

Dans The Patch, M. Turner, auteur et journaliste, brosse un passionnant tableau de l’exploitation des sables bitumineux, considérée comme un triomphe industriel avant de devenir un symbole de dégradation de l’environnement, ainsi que de la vie à Fort McMurray et dans ses environs, cadre du récit. (Photo de Ashley Bristowe)

Articles de fond | Durabilité

Un auteur primé explore le passé, le présent et l’avenir des sables bitumineux en Alberta.

Dans son dernier ouvrage, The Patch, Chris Turner, lauréat du National Business Book Award, présente les divers aspects d’un enjeu polarisant, emblématique du débat mondial entourant les changements climatiques.

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En écrivant son plus récent ouvrage, The Patch: The People, Pipelines, and Politics of the Oil Sands, l’auteur canadien Chris Turner entendait combler un vide dans le discours ambiant.

« Au départ, je me disais que le grand public n’était pas au courant de tous les faits, explique M. Turner. Je trouvais qu’il y avait matière à réaliser un reportage sérieux, plus approfondi que ce qu’on lit habituellement dans les journaux. »

Dans The Patch, M. Turner, auteur et journaliste chevronné qui écrit depuis plus d’une décennie sur les enjeux liés à l’énergie, au climat et à la durabilité, brosse un passionnant tableau de l’exploitation des sables bitumineux, considérée comme un triomphe industriel avant de devenir un symbole de dégradation de l’environnement, ainsi que de la vie à Fort McMurray et dans ses environs, cadre du récit.

Lauréat, cette année, du National Business Book Award (NBBA), M. Turner s’est entretenu avec CPA Canada au sujet de sa démarche, de son point de vue sur la situation actuelle des sables bitumineux et de la perception, ailleurs dans le monde, des efforts faits par le Canada pour contrer les changements climatiques.

CPA Canada : Pourquoi trouviez-vous important que la population canadienne, et peut-être le reste du monde, connaisse tous les faits sur les sables bitumineux?
CT :
Après 15 ans à faire des reportages sur le sujet, je crois fermement que le plus important débat à tenir dans l’intérêt public, du moins pendant une autre génération, sera de déterminer comment concilier nos actions contre les changements climatiques avec nos modes de production de l’énergie nécessaire à une population mondiale de sept milliards d’habitants et plus. Et il y aura force frictions et conflits à cet égard.

En outre, le débat s’est cristallisé autour des sables bitumineux, un des cas les plus concrets du problème.

CPA Canada : Comment votre opinion a-t-elle évolué, lorsque vous approfondissiez le sujet et que vous séjourniez à Fort McMurray?
CT : Le plus grand changement, pour moi, c’est sans doute d’avoir compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’une exploitation industrielle, mais d’une communauté canadienne relativement importante, de ses habitants et de la profonde incidence que son activité a eue d’un océan à l’autre. Je crois que je n’en saisissais pas la pleine mesure. Les promoteurs ont raison d’affirmer que toutes les régions du pays ont été touchées par la croissance de cette industrie. J’ai été très impressionné de le constater.

CPA Canada : En écrivant votre livre, vous entendiez rester neutre sur ce dossier controversé et polarisant. Comment y êtes-vous arrivé?
CT :
Du point de vue de l’écrivain, la plus grande décision à prendre était sans doute de m’effacer complètement. Cela n’exclut pas entièrement un certain parti pris, mais je ne cherche pas à influencer le lecteur. Dans la mesure du possible, je laisse les parties concernées discuter et donner leur avis, favorable ou défavorable, au lieu d’arbitrer le débat et de dire pourquoi un tel a raison ou tort.

J’ai pris consciemment cette décision, en partie parce que le débat était déjà suffisamment chargé. Je sais qu’il n’existe pas de journalisme vraiment objectif, et ce n’était pas mon but, mais j’ai tenté d’être équitable envers tous.

« Je crois fermement que le plus important débat à tenir dans l’intérêt public, du moins pendant une autre génération, sera de déterminer comment concilier nos actions contre les changements climatiques avec nos modes de production de l’énergie. »

CPA Canada : Vos protagonistes sont très variés : dirigeants de l’industrie pétrolière, travailleurs immigrants, militants écologistes, membres de communautés autochtones. Comment avez-vous représenté objectivement et fidèlement des points de vue aussi divers?
CT :
Le défi était évidemment de taille. Il est très difficile de convaincre vos interlocuteurs de la raison pour laquelle vous leur posez des questions. Si vous êtes journaliste et que vous abordez des sujets comme les changements climatiques et la production d’énergie, en particulier les sables bitumineux, on suppose que vous tentez de faire valoir un point de vue pour ou contre.

La seule chose à faire, c’est de persister assez longtemps pour que les gens finissent par comprendre que vous êtes sincère et que vous entendez les laisser s’exprimer en respectant leur opinion. Il faut souhaiter le faire assez bien pour que, lorsque le livre paraît, personne n’ait l’impression d’être mal représenté.

CPA Canada : Où en est-on avec les sables bitumineux, et que devrait faire le Canada?
CT :
Chose certaine, le discours et la controverse entourant l’avenir de l’industrie n’ont rien perdu de leur intensité. À certains égards, ils ont même pris de l’ampleur. Je crois que le dialogue politique à cet égard n’est ni éloquent ni productif. À partir de la situation actuelle, il sera difficile de revenir à une approche fondée sur la collaboration ou le compromis pour déterminer comment procéder. Cela dit, le problème ne disparaît pas, que l’on prolonge ou non le pipeline Trans Mountain et que survienne ou non un rebondissement quelconque.

D’une façon ou d’une autre, le Canada devra vider la question. Nous avons une industrie qui produit deux millions de barils de pétrole par jour, nous y avons englouti des milliards de dollars, nous y consacrons des milliers d’emplois. Même si, à long terme, elle doit jouer un rôle moins important dans notre économie, nous devons concilier cette industrie avec nos efforts pour contrer le réchauffement climatique et avec l’adoption d’autres carburants.

CPA Canada : Dans une perspective mondiale, comment la position du Canada à l’égard des changements climatiques influence-t-elle notre réputation et notre compétitivité globale?
CT :
Je crois qu’on a un peu exagéré l’image symbolique négative des sables bitumineux. Oui, aux yeux de certains groupes écologistes, il s’agit d’une ombre au tableau de notre bilan environnemental. Mais aussi, plus on est éloigné du Canada, plus l’échelle et l’ampleur du problème sont faussées.

Par contre, le Canada occupe une position très favorable au chapitre de l’énergie. L’énergie que nous utilisons est déjà renouvelable à 81 %. Non que nous soyons très progressistes, mais parce que nous avons énormément d’énergie hydroélectrique et que nous produisons aussi de l’énergie nucléaire.

Nous sommes donc en très bonne position en vue de cette transition. Certes, notre empreinte de carbone est l’une des plus considérables de la planète, et personne ne mérite un traitement de faveur à cet égard. Mais nous possédons aussi les actifs et les ressources nécessaires pour gérer le passage aux énergies renouvelables.