Analyse | Marijuana

La folie du « pot »

Avec la légalisation de la marijuana qui approche à grands pas, les entreprises et les investisseurs surestiment-ils le « jackpot » attendu?

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Le « pot » fait souvent la une au Canada depuis l'annonce de la légalisation, prévue initialement pour cet été, de la marijuana à des fins récréatives. Les actions des producteurs, entre autres, ont été « la saveur du mois » chez les investisseurs, qui ont poussé certains titres à des niveaux démesurés. Mais plusieurs rêvent en couleur, selon moi.

En janvier 2018, la capitalisation boursière du producteur canadien Canopy Growth, un parmi tant d'autres, dépassait celle d'Air Canada et atteignait presque celle de Canadian Tire, alors qu'il ne générait qu'une fraction des revenus annuels de ces entreprises en 2017. Canopy Growth a ensuite subi, en janvier et en février, une correction de près de 40 % en bourse.

L'embellie autour du cannabis est telle que les jeux de coulisse sont également bien enclenchés. Le Journal de Montréal rapportait en février que plusieurs anciens hauts fonctionnaires fédéraux et hauts gradés de la police travaillent pour des entreprises du secteur. Plus précisément : des anciens de Santé Canada, qui ont participé à l'élaboration des règles entourant la légalisation du cannabis au sein même de l'institution qui accorde les permis de production, agissent dorénavant comme consultants auprès des entreprises productrices. Idem pour la Gendarmerie royale du Canada. On compte aussi plusieurs anciens ministres ou conseillers libéraux parmi les importants investisseurs d'entreprises de « pot ».

Un pari risqué

Mais toutes ces entreprises et tous ces investisseurs ne surestiment-ils pas le « jackpot » qui les attend? Après tout, tant la taille du marché canadien que la quantité de mari qui sera nécessaire pour satisfaire la demande demeurent inconnues. Croyez-vous vraiment que tous les consommateurs actuels – ou même un nombre important d'entre eux – vont dire bye-bye à leur pusher pour acheter de la marijuana frappée du sceau de l'État? Ou qu'un grand nombre de gens vont soudainement se mettre à en fumer parce que ce sera désormais légal?

Il est vrai qu'au Colorado, où cette drogue a été légalisée en 2006, certains ont fait des affaires d'or. Mais plusieurs analystes soulignent les limites de cette comparaison : le Colorado est entouré d'États qui n'ont pas légalisé la marijuana, ce qui a généré un « tourisme du pot », composé de consommateurs mais aussi de revendeurs qui achètent du cannabis au Colorado pour le revendre illégalement dans un État voisin, ce qui vient fausser les données.

Aussi, certains semblent sous-estimer l'appétit de nos gouvernements. Les deux provinces les plus populeuses, l'Ontario et le Québec, ont l'intention d'avoir des points de vente provinciaux à l'image des sociétés d'État chargées de la vente d'alcool. Or, la LCBO et la SAQ sont connues pour négocier serré avec leurs partenaires, tant sur les quantités que sur le prix, ce qui réduit les profits de ceux-ci. Et les petits fournisseurs qui sont incapables de répondre à la demande des deux sociétés devront vendre leurs produits ailleurs.

Allan Gregory, professeur d'économie à l'Université Queen's, cité dans Maclean's, croit qu'il en sera de même pour la marijuana à des fins récréatives. « À l'heure actuelle, le prix moyen de la marijuana médicale est d'environ 10 $ le gramme. Certaines sociétés cotées en bourse se sont vantées du fait que leurs coûts globaux se situaient entre 0,70 $ et 1,75 $ le gramme, ce qui se traduirait par des marges bénéficiaires de plus de 80 %. Cependant, nous pouvons nous attendre à ce que les organismes provinciaux réduisent considérablement ces marges », écrivait-il en janvier. Dans l'industrie vinicole ontarienne, par exemple, les marges bénéficiaires des exploitations à grande échelle sont légèrement inférieures à 15 %, selon M. Gregory, et de nombreux petits vignobles affichent des pertes, à cause notamment des concessions qu'ils doivent faire aux sociétés d'État. Même s'il est difficile de comparer le vin à la marijuana, M. Gregory démontre bien le prix à payer pour vendre à ces dernières. Qu'en sera-t-il pour les producteurs de cannabis?

La légalisation arrive à grands pas. On verra bientôt si certains « en ont fumé du bon ».