Cryptomania: se ruer ou non?

Les nouvelles monnaies numériques se multiplient. Leur valeur explose. Faut-il se lancer dans la mêlée ou, au contraire, s’en tenir éloigné?

Le bitcoin, la toute première monnaie numérique virtuelle qui a vu le jour en 2009, a été accueillie avec scepticisme par la plupart des investisseurs : une simple nouveauté technique sans avenir, un actif incorporel sans pays d’attache. Pourtant, près de 10 ans plus tard, les cryptomonnaies se multiplient. On en dénombre au moins 900. Et compte tenu des plus-values réalisées, l’or et les titres immobiliers mondiaux ne font pas le poids. La valeur de certaines monnaies virtuelles croît à un rythme effréné. Pensons à l’ether (plateforme Ethereum) : +3 000 % en 2017. Prodigieux! Monero, dashcoin, dogecoin, litecoin et zerocash (les plus connus) s’y ajoutent.

 

Revenons à nos bitcoins. En 2009, 5000 unités s’échangeaient contre 27 $. Effarant, mais vrai : en décembre 2017, une seule unité valait plus de 15 000 $. Selon Bitcoin Canada, en 24 heures, le total des opérations en monnaies chiffrées dépasse 40 G$. Un avant-goût des possibilités qu’offrent cryptomonnaies et chaînes de blocs (la technologie sous-jacente). « Dans cinq ans, des opérations de change numériques se feront dans la jungle thaïlandaise », lance Michael Gord, fondateur de MLG Blockchain Consulting, cabinet-conseil de Toronto spécialisé en chaînes de blocs, où tout employé qui travaille ailleurs qu’en Amérique du Nord touche son salaire en bitcoins : « C’est la monnaie de l’avenir, et j’y crois. » Dwayne Bragonier, chroniqueur en technologie à CPA Magazine, président de BAI Bragonier & Associates, est du même avis. Il qualifie les chaînes de blocs de principale révolution technologique à survenir dans la profession comptable depuis l’informatisation de la tenue des comptes. Et se dit convaincu que les monnaies traditionnelles seront remplacées par leurs rivales numériques vers 2040, rivales qui se feront sans doute omniprésentes d’ici 15 ans.

 

Fait révélateur, entrepreneurs, sociétés de capital-risque et même établissements bancaires s’intéressent vivement aux cryptomonnaies : l’engouement prend de l’ampleur. Récemment, la Banque de Montréal s’est associée à IBM et à d’autres institutions financières en vue de développer la technologie des chaînes de blocs pour les opérations sur valeur. D’autres emboîtent le pas : la Banque TD et RBC mettront elles aussi à l’essai des réseaux d’identification virtuelle fondés sur le même principe. Et la Banque populaire de Chine aurait déjà mis en circulation sa propre monnaie chiffrée dans le réseau des banques commerciales chinoises.

 

Serait-ce le moment d’ajouter des tranches de cryptomonnaies à votre portefeuille de placements? Le rendement fait rêver, mais la prudence s’impose. De nombreux experts estiment que le marché tient encore du Far West. On risque d’y laisser sa chemise. D’ailleurs, en septembre 2017, la Banque de Russie faisait savoir qu’elle ne permettrait pas de sitôt la négociation des cryptomonnaies sur ses marchés. En parallèle, les autorités chinoises interdisaient tout financement de démarrage fondé sur les chaînes de blocs. Avouons-le, les adeptes des monnaies virtuelles sont parfois assimilés à des criminels. Préjugé ou réalité? Les auteurs de la fameuse cyberattaque de 2017, qui a causé des ravages dans quelque 150 pays, ont fait payer aux victimes les clés de déchiffrement en bitcoins.

 

NUMÉRAIRE NUMÉRIQUE : MODE D’EMPLOI

Toute cryptomonnaie se fonde sur la chaîne de blocs, que M. Bragonier décrit comme un type de registre informatisé qui consigne instantanément les transactions en ordre chronologique, comme il l’expliquait dans une série d’articles parus dans CPA Magazine de septembre à novembre 2016. Le système transmet les opérations aux ordinateurs d’un réseau poste-à-poste, qui les enregistrent tous dans leur propre registre. La base de données constituée appartient à de multiples détenteurs : un mécanisme de consensus entre les registres appariés assure l’authentification de chaque opération, enregistrée par la suite dans un bloc. Chaque ordinateur du réseau de la chaîne conserve une copie du registre intégral, mis à jour en temps réel dès que de nouveaux blocs sont créés et validés. La vérification des échanges par une institution financière ou tout autre tiers devient caduque, et les transferts d’actifs numériques se déroulent à la vitesse de l’éclair, en environnement sécurisé.

 

Dans une conférence TED sur les chaînes de blocs diffusée en 2016, la chercheuse et entrepreneure Bettina Warburg comparait leur développement à la mise en ligne de Wikipédia. Mais au lieu de recenser des mots et des images, on crée un registre sécurisé d’éléments d’actif (les cryptomonnaies) qui indique l’identité de leur propriétaire et leur localisation. Les chaînes de blocs, qui atténuent les incertitudes grâce à la consignation sécurisée des opérations, transformeront-elles radicalement les activités économiques? C’est ce qu’avance Mme Warburg. Entreprises et particuliers feraient affaire en toute transparence. On bâtirait l’écosystème économique parfait pour assurer l’intégration des monnaies numériques aux principaux systèmes d’échange.

La transparence reste l’un des atouts maîtres, affirment les partisans des cryptomonnaies. M. Gord, de MLG, entrevoit l’avènement d’un système financier mondial entièrement ouvert : les virements de fonds accélérés et simplifiés s’accompagneront d’un suivi immédiat de la chaîne d’approvisionnement et du mouvement des marchandises. « Les banques commencent à bouger. Elles craignent de rater le coche, mais arriveront-elles à innover au rythme des entreprises en démarrage dans ce nouvel univers? »

 

M. Gord souligne aussi les avantages d’un renforcement de la sécurité des opérations virtuelles. « Impossible de préserver l’anonymat avec les bitcoins. Toutes les opérations sont enregistrées dans la chaîne de blocs. Oui, les escrocs s’intéressent au bitcoin, mais dans les faits, la majorité des opérations illicites se font en monnaie traditionnelle. »

 

La sécurité des opérations virtuelles intéresse vivement Duncan Brown, programmeur de génie, qui n’a que 24 ans. La société qu’il a cofondée à Toronto, Distributed ID, conçoit des infrastructures de gestion de l’identité numérique par chaîne de blocs. D’ailleurs, en 2016, avec trois coéquipiers, il a remporté 20000 $ US dans un marathon de codage en élaborant un prototype d’identification numérique fondé sur le réseau Ethereum. Sa nouvelle notoriété lui a valu un contrat d’une entreprise chinoise : il s’agit de développer un système d’identification par chaînes de blocs pour 20 millions d’utilisateurs. « Nous travaillons sur un profil en ligne pour qu’une alerte se déclenche en cas de fraude par paiement mobile. » Plutôt que d’employer un mot de passe, qui peut être décrypté, le système valide l’identité de l’utilisateur selon ses opérations antérieures et ses habitudes d’achat, comme le font les émetteurs de cartes de crédit. « Un jour, nous appliquerons le même principe aux cryptomonnaies. » M. Brown, qui détient des bitcoins depuis 2012, comprend les réserves de ceux qui hésitent encore. « J’ai réussi à convaincre mon père de faire le saut, et il s’en tire extrêmement bien. Mais j’en suis conscient, difficile de se lancer si les notions sousjacentes et les fonctions de sécurité restent floues. »

 

Le père de M. Brown, Stewart, admet qu’il n’aurait sans doute jamais choisi les bitcoins (qui représentent moins de 5 % de son portefeuille) sans les encouragements de son fils. « J’ai été témoin de la progression inexorable du bitcoin, et Duncan m’a convaincu qu’un virage s’amorce dans les technologies financières. Je n’en comprends pas les tenants et les aboutissants, mais je ne pense pas qu’on puisse en faire abstraction. »

 

Tekin Salimi, avocat de Toronto spécialisé en droit commercial, suit d’un œil attentif l’évolution des chaînes de blocs. Il souligne l’apport des Canadiens à un certain nombre d’éléments, du développement au soutien. Un constat qui le rassure. « Le pays occupe une place de choix dans l’évolution des chaînes de blocs : la chaîne Ethereum a été élaborée à Toronto et à Waterloo, où travaillent de nombreux experts. » Il conclut que les cryptomonnaies, choix hors norme, séduiront ceux qui cherchent une catégorie d’actif inédite (risque élevé, rendement supérieur).

 

POURQUOI TANT DE FRILOSITÉ?

Les investisseurs circonspects restent sur leurs gardes, et pour cause. D’abord, il y a la complexité de l’investissement direct : encore faut-il comprendre comment s’y prendre. Et les options d’investissement indirect paraissent restreintes. En outre, Me Salimi conseille de faire des recherches approfondies (la prudence s’impose) pour évaluer la qualité des antécédents de l’émetteur, la solidité de la programmation sous-jacente et la valeur globale de la monnaie. S’agit-il exclusivement d’un moyen d’échange? Est-elle assortie d’autres fonctions? Certaines chaînes de blocs rapportent aux détenteurs un pourcentage de la valeur des opérations sur le réseau. D’autres leur offrent un droit de regard sur tout changement au protocole, plutôt que de laisser cette décision aux seuls développeurs. « Attention, on doit s’informer aussi de la masse monétaire, parfois restreinte », ajoute Me Salimi.

 

Autre difficulté : le flou juridique qui entoure les cryptomonnaies, au centre d’une nouvelle sphère. Les investisseurs s’y aventurent sans bénéficier des mêmes recours que les actionnaires qui possèdent des titres traditionnels.

 

« La programmation soulève d’immenses difficultés. C’est du développement de pointe, en temps réel, d’où des incidents de parcours; l’un ne va pas sans l’autre », souligne Me Salimi. Il évoque le portefeuille multisignature Parity où, en novembre dernier, un gel temporaire immobilisait l’équivalent de 280 M$ US en ethers.

 

En l’absence d’un système de notation officiel des chaînes de blocs sous-jacentes, Me Salimi précise qu’on confie souvent l’audit du code à des tiers avant les premières émissions (Initial Coin Offering ou ICO). « Il faut se renseigner sur l’équipe au cœur du projet, pour voir si les responsables ont la mauvaise habitude d’abandonner un réseau après l’avoir lancé au lieu de le développer pour qu’il prenne de la valeur au fil des ans. C’est un risque particulier, auquel échappent les autres types d’investissements. »

 

Dernier bémol : vu les contraintes réglementaires, l’adoption généralisée des cryptomonnaies dans les commerces de détail n’est pas pour demain. « Un jour, peut-être, on pourra tout payer en monnaie numérique. Mais pour l’instant, impossible d’acheter librement des produits et services. Alors, quelle valeur réelle attribuer à une somme en bitcoins? », se demande James Zsebok, de Windsor. À l’époque où il était directeur financier à Flex-N-Gate Corporation, M. Zsebok a réalisé des opérations en devises qui se chiffraient à quelques milliards de dollars, pour divers clients. Il conseille à ceux qui s’interrogent sur les monnaies virtuelles de se tourner vers des options mieux connues, comme l’or. « Dans mon propre portefeuille, j’ai choisi l’or pour gérer le risque parce que, en théorie, on peut l’échanger contre autre chose. »

 

M. Zsebok ne rejette pas en bloc (!) les cryptomonnaies, mais privilégierait plutôt les nouveautés comme l’ether, encore abordable, moins volatil que le bitcoin. Il reste méfiant : « Investir dans une cryptomonnaie, c’est comme acheter un billet de loterie. »

 

Alors, on se jette à l’eau? Mais combien miser? Tout est question de tolérance au risque et de perspective, selon M. Bragonier. « La valeur des cryptomonnaies grimpe en proportion de l’incertitude, au rythme des rendements, aussi. Un investisseur averti pèsera le pour et le contre : on parie sur l’avenir, en fonction d’une valeur future. » Arrivé à l’âge de la maturité, compte tenu des sommes qu’il faudrait engager, M. Bragonier concède qu’il préfère s’abstenir : « Mais si j’étais dans la trentaine? » Reste à savoir si le jeu en vaut la chandelle.

 

COMMEN ACHETER DES CRYPTOMONNAIES?

Les diverses monnaies virtuelles se négocient sur des plateformes comme Coinsquare et QuadrigaCX au Canada, ou Bittrex et Kraken aux États-Unis. Pour connaître le cours et le volume quotidien des chaînes de blocs sous-jacentes, les spécialistes suggèrent de consulter le site CoinMarketCap. Quand vous serez prêt à faire l’acquisition de bitcoins ou d’ethers (certaines « devises » numériques valent quelques cents, d’autres plusieurs milliers de dollars), vous réaliserez l’opération en bons vieux dollars, sur une plateforme en ligne ou avec l’aide d’un courtier. Vous téléchargerez une appli pour créer votre portefeuille numérique, où seront comptabilisées les opérations et où figurera le solde. Ce portefeuille pourra être associé à votre compte bancaire, pour que vous puissiez virer des fonds et négocier des unités. Afin d’ouvrir votre portefeuille, vous aurez besoin d’une clé publique et d’une clé privée, formées d’une série de chiffres et de lettres choisis aléatoirement. La première identifiera votre portefeuille; la seconde vous donnera accès à vos fonds. À l’inverse, vous pourrez échanger vos cryptomonnaies contre des dollars sur la plateforme. Les opérations entre particuliers sont autorisées : téléphone en main, acheteur et vendeur s’arrangent entre eux et scannent des codes. L’un crédite le compte de l’autre contre remise en numéraire. De plus, les monnaies virtuelles se négocient directement sur divers sites (http://www.coindesk.com/information/sell-bitcoin).

 

PETIT BITCOIN DEVIENDRA GRAND

Première cryptomonnaie à avoir vu le jour, valeur étalon du change numérique, le bitcoin a été lancé par un mystérieux Satoshi Nakamoto (un pseudonyme) en 2008, année où a paru l’article Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System. On y décrivait les aspects techniques d’un premier système en ligne où la négociation se ferait sans passer par un établissement bancaire. L’année suivante allait marquer la mise en circulation des premiers bitcoins, produits sous forme numérique (mining en anglais), puis offerts contre quelques cents. Aujourd’hui, des géants comme Microsoft ou PayPal et même certaines sandwicheries Subway prennent les bitcoins.