Pour en finir avec la loi du silence

En entreprise aussi, il doit y avoir un avant et un après #MeToo/#MoiAussi.

Je m’intéresse au harcèlement sexuel au travail depuis de nombreuses années. Dans les enquêtes menées auprès des travailleurs, de 25 à 30 % des répondants, parfois plus, disent en avoir été témoins ou victimes. Je me suis souvent demandé pourquoi le nombre de plaintes officielles était rarement aussi élevé. C’était avant #MoiAussi/#MeToo.

 

#MoiAussi serait l’un des virages culturels les plus fulgurants depuis les mouvements de défense des droits civils. Des millions de personnes dans plus de 85 pays ont participé à cette campagne de dénonciation. Mais contrairement à la lutte pour les droits civils, qui a pris des années à se propager, le phénomène #MoiAussi s’est répandu à la vitesse de l’éclair grâce au pouvoir des médias sociaux et au concours de personnalités directement touchées.

 

En 2017, une enquête d’ABC News et du Washington Post révélait que plus de la moitié des Américaines avaient déjà subi « des avances sexuelles non désirées et déplacées » au travail. Il n’y a pas lieu de croire que la situation soit différente au Canada. Selon 95 % de ces femmes, les coupables masculins sont pour la plupart restés impunis. Grâce au mouvement #MoiAussi, davantage d’hommes et de femmes prendront peut-être conscience de la gravité et de l’étendue du problème et voudront l’aborder dans les débats sur la diversité.

 

Au Canada, le mouvement avait été précédé des remous causés par l’affaire Jian Ghomeshi. Pensons aussi à Bill Cosby, accusé par plus de 50 femmes d’avoir abusé de son pouvoir pour les agresser sexuellement. Le sujet a même fait surface durant la dernière élection présidentielle aux États-Unis. Toutefois, ce sont les dénonciations visant le producteur hollywoodien Harvey Weinstein qui ont fait s’ouvrir la boîte de Pandore. Le magazine TIME a même décerné le titre de Personnalité de l’année 2017 aux victimes d’agression et de harcèlement sexuels.

 

Les statistiques sur le harcèlement en milieu de travail au Canada parlent d’elles-mêmes : les actes inacceptables et vexatoires reprochés aux célébrités, politiciens et autres personnes en position d’autorité ont aussi cours dans les entreprises canadiennes. La grande différence? Les histoires touchant les célébrités évoquent rarement l’incidence financière de ces actes, et leurs liens avec la santé et la sécurité psychologiques au travail. D’ailleurs, la santé psychologique a fait son apparition depuis peu dans les programmes de santé au travail. On entend par là l’instauration d’un climat qui protège la santé mentale des employés, et l’adoption de mesures en ce sens par les employeurs. L’anxiété et la dépression sont habituellement visées, car elles sont souvent des symptômes de harcèlement au travail.

 

Selon une recherche du Centre de toxicomanie et de santé mentale, les congés de maladie pour invalidité liée à la détresse psychologique au travail coûtent aux employeurs canadiens plus de 51 G$ par année. Le stress associé à ces situations représente jusqu’à 19 % des coûts d’absentéisme, 40 % des coûts de rotation du personnel et 55 % des coûts des programmes d’aide aux employés. En gros, le nombre de journées perdues pour des problèmes de santé mentale liés au milieu de travail équivaut à plus du double de celles perdues pour des problèmes de santé physique courants comme l’hypertension et le diabète.

 

À mon avis, le mouvement #MoiAussi pourrait transformer profondément la manière dont les questions d’agression et de harcèlement sexuels sont traitées en entreprise. On ne peut plus présumer que les victimes resteront silencieuses, même si elles choisissent de ne pas porter plainte officiellement. #MoiAussi pourrait bouleverser les attitudes et comportements qu’il dénonce et sur lesquels a longtemps régné l’omerta.

 

Pour attirer et garder les travailleurs les plus compétents, beaucoup d’entreprises font la promotion de la diversité, de l’inclusion et de l’équité. Désormais, peut-être voudront-elles, pour se montrer à la hauteur de ces nobles objectifs, ajouter la santé psychologique à la formation de leurs cadres et gestionnaires, qui ont la responsabilité d’établir des milieux de travail sécuritaires et inclusifs. Espérons que les questions d’agression et de harcèlement sexuels ne tomberont pas dans l’oubli. Ce sont des sujets que l’on ne peut plus passer sous silence. De la dénonciation a enfin jailli la lumière.