Des algorithmes tout puissants

Si les algorithmes, omniprésents, peuvent nous aider dans bien des domaines, comme celui de la finance, c’est qu’ils en savent énormément – trop ? – sur nous. Netflix et Google ne vous diront pas le contraire.

Elles ont pour nom Ambo, Wealthica, ou encore Covera. Partout au pays, des dizaines de jeunes pousses fomentent une révolution dans le secteur de la technologie financière, qu’on surnomme la « fintech ». Leurs armes? Des algorithmes, jumelés à des analyses financières. Leur but? Permettre à des particuliers tant de se bâtir seuls un portefeuille d’actions que de trouver la meilleure police d’assurance. Mais les algorithmes ne sont pas l’apanage du monde de la finance. Ils façonnent des pans entiers de notre société, influençant nos habitudes, nous dictant ce que nous devrions lire, écouter ou acheter. Car une chose est sûre : si vous ne les connaissez pas bien, eux, en revanche, vous connaissent sur le bout des doigts!

INVESTIR À LA SOURCE

« Un conseiller financier est capable d’évaluer un portefeuille pour en déterminer le degré de diversification et l’exposition au risque. Eh bien nous, nous sommes capables aujourd’hui de transformer ce savoir-faire en code algorithmique », explique Julien Brault, jeune PDG de la québécoise Hardbacon, entreprise en démarrage. Créée en 2016, elle vient juste de lancer une application qui permettra à quiconque d’analyser des portefeuilles d’investissement pour « investir en Bourse sans se casser la tête ».

Ambo Technology fait partie de la même nouvelle génération de négociation algorithmique. Son président et cofondateur, Pascal Leblanc, a combiné des modèles mathématiques à des stratégies d’investissement et développé un logiciel fondé sur l’intelligence artificielle qui permet d’optimiser ces dernières. Les fonds investis ont généré un rendement de 87 % en 2016 et de 125 % environ en 2017. « Il n’y a aucune intervention humaine. Mieux encore, le logiciel peut effectuer des opérations 24 heures sur 24 », précise le diplômé en sciences informatiques. Chez Hardbacon, qui vise une clientèle d’investisseurs autonomes, le son de cloche est similaire : « On court-circuite les intermédiaires financiers pour donner des informations directement aux investisseurs », fait valoir Julien Brault.

De plus en plus, les décisions relatives à la gestion de portefeuille sont prises grâce à des algorithmes développés par des programmeurs, dont les effectifs sont en croissance. D’ailleurs, un diplômé en informatique a désormais autant sa place qu’un spécialiste en finance dans cette industrie. Croesus, qui a créé une plateforme informatique pour les gestionnaires de portefeuille œuvrant au sein des grandes institutions financières, n’y échappe pas : plus du quart des 175 employés sont des ingénieurs en informatique ou des programmeurs. « Ils font équipe avec nos analystes financiers. Les uns définissent les règles régissant les algorithmes financiers, les autres les intègrent dans nos logiciels », explique Patrick Chassé, directeur de la recherche-développement à Croesus.

La PME québécoise est en fait une des pionnières de la technologie financière. Elle a vu le jour en… 1987, au commencement de la micro-informatique. Rémy Therrien, son fondateur, alors étudiant en génie physique à l’Université Laval, occupait un emploi d’été dans un magasin d’ordinateurs quand il a reçu un appel d’un conseiller de la firme de courtage Lévesque Beaubien Geoffrion (la future Financière Banque Nationale). Ce dernier voulait un outil informatique pour gérer les comptes de ses clients. Pour Rémy Therrien, ce fut le coup d’envoi de son entreprise. Trente ans plus tard, la valeur des actifs gérés par ses logiciels atteint 1 000 G$.

Car les institutions financières traditionnelles se sont aussi mises à l’heure des algorithmes et des nouvelles technologies financières. Il y a trois ans, la Banque Nationale lançait InvestCube, une plateforme qu’elle présente comme un système intelligent de gestion de placements à faible coût. « De plus en plus de clients veulent prendre en charge leur portefeuille », constate Robert Girard, directeur principal du développement des affaires à Banque Nationale Courtage Direct, ce qu’InvestCube leur permet de faire. Selon leur profil (Conservateur, Croissance ou Équilibré), les investisseurs peuvent ainsi accéder à un portefeuille préétabli de fonds négociés en bourse, qu’InvestCube rééquilibrera automatiquement jusqu’à 12 fois par année si nécessaire (un rééquilibrage qui s’effectue lorsqu’un titre dévie de plus de 10 % de sa pondération cible, d’après le profil de l’investisseur). Depuis leur création, les six portefeuilles offerts par InvestCube ont dégagé des rendements variant de 3,36 % à 15,99 %.

Le secteur de l’assurance n’échappe pas à l’invasion des algorithmes. Depuis 2013, Desjardins Assurances propose le programme télématique Ajusto à ses clients du Québec et de l’Ontario, afin de les sensibiliser à leurs habitudes de conduite. Offert gratuitement et à titre volontaire sous forme d’application pour téléphone intelligent depuis 2015, le logiciel mesure l’intensité de conduite (accélérations, freinages et virages brusques), la vitesse, les heures de déplacement et la distance parcourue. En contrepartie, les adhérents peuvent obtenir jusqu’à 25% de rabais sur leur prime d’assurance – depuis le lancement du programme, ils ont obtenu en moyenne de 10 à 12 % de réduction. Les données récoltées par Ajusto ne peuvent pas servir à pénaliser les assurés, affirme Desjardins. « Des politiques de confidentialité très strictes stipulent que les données ne seront jamais utilisées pour annuler une police d’assurance ou refuser de la renouveler, ni pour augmenter une prime », assure Valérie Lamarre, porte-parole du Mouvement Desjardins.

N’empêche : « Il y a toujours un risque à ce que des informations soient utilisées contre les gens. Ceux qui ne participent pas à de tels programmes risquent d’en payer le prix », rappelle Alain Tapp, professeur titulaire et membre associé de l’Institut des algorithmes d’apprentissage de Montréal (MILA). Il n’est pas le seul à s’inquiéter. La télématique étant de plus en plus présente dans l’industrie de l’assurance en Amérique du Nord, la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a souhaité à son tour enregistrer les habitudes des conducteurs. Or, devant la méfiance des automobilistes, qui craignaient que de telles données puissent être transmises à un organisme gouvernemental, la SAAQ a dû faire marche arrière. « Nous en sommes venus à la conclusion qu’il n’y aurait pas eu suffisamment de participants », indique Gino Desrosiers, porte-parole de la SAAQ.

POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE

Le monde de la finance et de l’assurance n’est pas le seul à miser sur la croissance exponentielle du pouvoir des algorithmes. PricewaterhouseCoopers (PwC) a développé un outil d’analyse de données qui, grâce à des algorithmes et des logiciels statistiques, peut scruter des situations d’entreprises en difficulté sur une période de plus de 20 ans. Ces données, combinées à des informations sectorielles, permettent de déceler les tendances et d’établir des prévisions.

« Le développement et même la survie d’un grand nombre d’entreprises dépendent de l’optimisation de leurs équipements et infrastructures. Or, les algorithmes peuvent jouer un rôle clé dans l’amélioration de leurs processus d’affaires », soutient Ramy Sedra, associé et leader, Conseils en analytique des données chez PwC Canada. À l’ère des mégadonnées (Big Data), les entreprises ont maintenant à leur disposition un volume considérable d’informations accessibles en temps réel. M. Sedra rappelle qu’Amazon et Alibaba, deux géants du commerce électronique, ont révolutionné l’industrie de la vente au détail en se servant d’algorithmes pour déterminer les habitudes d’achat de leurs clients et leur suggérer davantage de produits.

Les algorithmes s’infiltrent même dans les industries manufacturières alors que l’usine 4.0, aussi appelée quatrième révolution industrielle, est à nos portes. Les technologies numériques permettent de nos jours de créer une usine intelligente où Internet, des capteurs sans fil, des logiciels et d’autres technologies de pointe sont combinés afin d’optimiser la production, voire de la gérer à distance. Les entreprises ayant adopté les technologies numériques ont d’ailleurs « augmenté leur productivité, réduit leurs coûts et amélioré la qualité de leurs produits », indiquait la Banque de développement du Canada (BDC) dans une étude publiée en mai dernier. En fait, contrairement aux entreprises qui n’ont pas adopté ces technologies, elles sont presque deux fois plus susceptibles de prévoir une croissance annuelle de leurs revenus de 10 % ou plus au cours des trois prochaines années, précise l’étude.

De là à dire que l’usine 4.0 et son usage des algorithmes sont une menace pour l’emploi? « De tout temps, des emplois industriels ont été automatisés et remplacés, notamment pour pallier des pénuries de main-d’œuvre », rappelle Alain Tapp, qui signale par ailleurs que certaines professions « de bureau » sont tout autant à risque. « Avant, on faisait appel à des agents de voyage pour planifier nos vacances; désormais, ce sont des algorithmes qui réservent nos billets d’avion ou notre gîte », note-t-il. La même chose, on l’a vu, se produit dans le milieu financier, même si, estime Robert Girard, les conseillers financiers ou gestionnaires de portefeuille auront toujours leur place. « La valeur ajoutée du conseiller est justement… dans le conseil. Mais, comme les clients ont désormais accès aux mêmes informations qu’eux, ceux qui ne font qu’acheter ou vendre des actions vont se faire beaucoup plus rares », observe-t-il.

LE BIG BROTHER DES TEMPS MODERNES?

Les algorithmes sont sortis de l’ombre grâce à Google ainsi qu’à quelques mastodontes comme Facebook, Amazon ou Netflix, qui ont fait de ces formules de calcul leur modèle d’affaires et se sont constitué au passage de gigantesques bases de données.

« La découvrabilité des produits a changé du tout au tout. Avant, les consommateurs trouvaient eux-mêmes les produits culturels qu’ils souhaitaient lire, regarder ou écouter. Aujourd’hui, ce sont les plateformes technologiques qui trouvent les consommateurs », constate le sociologue Jonathan Roberge, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle, à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Pas de doute pour lui, nous vivons dorénavant dans une culture devenue algorithmique.

Netflix, avec ses 109 millions d’utilisateurs dans plus de 190 pays et avec plus de 140 millions d’heures de films, séries ou documentaires visionnés quotidiennement, est le leader mondial du divertissement en ligne. Or, c’est aussi la machine algorithmique par excellence, estime Pierre Bélanger, professeur titulaire au Département de communication de l’Université d’Ottawa qui s’intéresse particulièrement à l’intégration des technologies dans l’univers des médias. « Netflix fonctionne exclusivement grâce au pouvoir des algorithmes. Elle se nourrit des milliards de traces que nous laissons partout sur le Web et qui lui permettent, après avoir appris à mieux nous connaître, de nous alimenter avec des contenus qui reflètent nos préférences », précise celui qui emploie le néologisme « net-amorphose » pour parler de ces puissants algorithmes qui influencent nos habitudes. « La machine commence à penser pour moi», s’inquiète-t-il.

L’enjeu est réel : faut-il se préoccuper de la prolifération à la vitesse grand V des algorithmes et de leur incidence grandissante sur notre quotidien? À travers le classement de l’information, la personnalisation publicitaire, la recommandation de produits, le ciblage des comportements ou l’orientation des déplacements, les mégacalculateurs sont en train de s’immiscer, de plus en plus intimement, dans notre vie de tous les jours, constate le sociologue français Dominique Cardon. « Il n’est plus beaucoup de gestes quotidiens, d’achats, de déplacements, de décisions personnelles ou professionnelles qui ne soient orientés par une infrastructure de calculs », écrit le directeur du centre de recherche Médialab de Sciences Po (l’Institut d’études politiques de Paris) dans son livre intitulé A quoi rêvent les algorithmes, paru en 2015.

« C’est tellement plus simple et facile aujourd’hui de consommer des produits culturels que les gens ne se rendent même plus compte que ce sont des algorithmes qui les influencent »,renchérit Jonathan Roberge, selon qui il ne faut pas pour autant tomber dans la paranoïa et y voir une ingérence systématique dans la vie privée. Alain Tapp fait écho à ces propos. « Il ne faut pas s’inquiéter, mais il faut demeurer vigilant », souligne-t-il. Et pour cause : si les algorithmes ont grandement facilité l’accès à l’information, par exemple, il faut se méfier des dérives, surtout quand les internautes font des médias sociaux, en particulier Facebook et ses deux milliards d’utilisateurs, leur principale source de renseignements. Les dernières élections américaines ont clairement mis en lumière certaines lacunes tandis que circulaient une multitude de fausses informations. Des contenus auraient même été mis en ligne par des partisans russes dans le but de favoriser l’élection de Donald Trump. De même, « si des médias sociaux nous présentent seulement des contenus susceptibles de nous intéresser, nous risquons de renforcer nos propres positions au lieu de privilégier un accès à différents points de vue », s’inquiète Pierre Bélanger. Pour lui, les fonctions prédictives sont le grand travers des algorithmes. « Plus les gens aiment telle ou telle chose, plus on va leur en donner », insiste-t-il.

Autre danger : aux États-Unis, mais aussi ailleurs dans le monde, des services de police utilisent des algorithmes pour prévenir la criminalité. Le logiciel le plus connu, PredPol, qui a été développé par une jeune entreprise universitaire américaine, permet notamment d’alerter les patrouilles de police des risques de cambriolages, de vols, d’agressions et d’homicides. Or, si de tels logiciels peuvent aider à déjouer des attentats terroristes, les arrestations arbitraires et basées sur le profilage racial sont largement envisageables, souligne Jonathan Roberge. « Il faut toujours garder à l’esprit les dérives possibles. C’est faux de prétendre que les algorithmes sont neutres. Ils sont développés par des êtres humains et peuvent donc comporter des biais », affirme le chercheur, qui craint de voir ces technologies évoluer en accéléré : comment tenir le rythme et réussir à les assimiler?

La reconnaissance faciale en est un exemple criant. Utilisée par Apple pour le déverrouillage du nouvel iPhone X et en cours d’implantation dans les principaux aéroports canadiens (dont Montréal, Toronto et Vancouver), elle soulève aussi des problèmes de protection des données personnelles et de respect de la vie privée. « Il n’y aurait plus d’anonymat si on était maintenant capable d’identifier tout le monde à tout moment, et de donner accès à des paramètres biométriques », estime Jonathan Roberge.

Nous n’en sommes pas pour autant à l’ère du Big Brother. Les systèmes algorithmiques ne sont pas malveillants, mais il faut s’assurer d’avoir des mécanismes de protection car « sans prétendre que les grands opérateurs d’algorithmes ont des intentions malsaines, il reste que ces plateformes détiennent une quantité phénoménale d’informations personnelles, que les grands dictateurs du XXe siècle auraient rêvé d’avoir », conclut Jonathan Roberge.

LES ALGORITHMES, UNE HISTOIRE ANCIENNE

Les algorithmes ne datent pas d’hier. Ils remontent à l’Antiquité et ont été initialement développés par l’emploi de variables dans le domaine des mathématiques. L’algorithme d’Euclide, élaboré environ 300 ans avant Jésus-Christ, a servi à déterminer le plus grand diviseur commun de deux nombres entiers. Le mot vient même d’un mathématicien perse du IXe siècle, Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi, considéré comme le père de l’algèbre, et dont le nom a plus tard été latinisé en Algoritmi, sous l’influence également du mot grec arithmos (nombre).

Dédiés au départ à la résolution de problèmes arithmétiques par une succession d’opérations, les algorithmes s’expriment aujourd’hui en langage codé pour être principalement compris par des ordinateurs dont la puissance a multiplié leur utilisation ces dernières années afin de colliger et d’analyser rapidement des milliards de données.

C’est d’ailleurs l’algorithme PageRank, inventé il y a une vingtaine d’années par les fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, qui est à l’origine du puissant moteur de recherche utilisé quotidiennement par des milliards d’internautes.

La création de Facebook est aussi attribuable à un algorithme, appelé initialement Edgerank et devenu Newsfeed Ranking Algorithm, qui décide parmi des milliards de contenus lesquels nourriront le fil d’actualité de chacun des utilisateurs, suscitant du même coup débats et polémiques autour des fausses nouvelles, les fake news. « Pourquoi les plateformes de médias sociaux comme Facebook et Twitter ne donnent-elles pas aux utilisateurs des outils puissants pour filtrer leurs propres flux? À l’heure actuelle, les algorithmes contrôlent ce que nous voyons, mais nous ne pouvons pas les contrôler », constate le gourou de l’Internet américain Eli Pariser, qui estime que les internautes se retrouvent ainsi piégés dans une « bulle de filtres ».

Enfin, les algorithmes seraient aussi à l’origine du « krach éclair » qui avait ébranlé Wall Street en mai 2010, en faisant disparaître près de 1 000 G$ (10 % de la valeur des titres) à la Bourse de New York. Un courtier britannique se serait servi d’un programme de transactions automatisées pour passer simultanément de multiples ordres de vente à différents prix et dans de grands volumes dans le but de donner l’illusion d’une offre abondante.