Shame Nation : The Global Epidemic of Online Hate

Dans leur nouveau livre, Sue Scheff et Melissa Schorr décortiquent des cas de maltraitance virtuelle et font la lumière sur les répercussions dévastatrices de ces humiliations.

L’humiliation publique, un nouveau phénomène? Hélas non. Il y a quelques siècles, quand un infortuné commettait un méfait, on le clouait au pilori, on se gaussait de lui, et on le bombardait de victuailles pourries, voire de carcasses d’animaux. On jugerait cette coutume barbare aujourd’hui. Mais serait-ce moins cruel de publier des tweets invitant au viol d’une inconnue? D’afficher en ligne son adresse, de menacer de s’en prendre à sa famille? Pendant des années? Et que dire de ceux qui, accablés d’insultes, se retrouvent acculés à la démission ou se résignent à quitter leur domicile, de crainte qu’on attente à leurs jours? À ce compte, on regretterait presque le pilori.

Au XXIe siècle, c’est sur les médias sociaux qu’on couvre quelqu’un d’opprobre. Dans Shame Nation, Sue Scheff et Melissa Schorr décortiquent des cas de cyberhumiliation, entre autres formes de maltraitance virtuelle, comme le cyberharcèlement et la cyberhaine. Elles circonscrivent le concept de cyberhaine, lèvent le voile sur ses origines, et soulignent que, sous couvert de l’anonymat, certains se livrent à des abus sans précédent, apparemment en toute impunité. Les auteures font aussi la lumière sur les répercussions dévastatrices de ces humiliations.

On évoque l’affaire du directeur financier d’une société d’instruments médicaux qui, en 2012, irrité de voir le PDG de la chaîne de restauration rapide américaine Chick-fil-A condamner le mariage homosexuel, a résolu de s’en prendre à une employée de l’entreprise pour exprimer sa frustration. Il a filmé l’incident et l’a diffusé sur YouTube. La vidéo a soulevé l’indignation, et l’homme a été victime de harcèlement. Congédié et sans le sou, il a dû quitter sa demeure. Trois ans plus tard, toujours chômeur, il vivait dans un véhicule récréatif.

Il est facile de se croire en sécurité. On se dit : « Jamais je n’irai me fourvoyer dans une pareille situation. » Or, même ceux qui évitent de se mêler des affaires des autres se font éclabousser. Dans la foulée des manifestations de Ferguson au Missouri, une étudiante new-yorkaise a vu apparaître sur sa page Facebook des propos racistes qu’elle n’avait jamais publiés. Lorsqu’ils ont été rediffusés sur Tumblr, on l’a taxée de racisme. Certains justiciers ont fait pression sur son employeur pour réclamer son licenciement.

En plus d’exposer des cas de cyberhumiliation et leurs séquelles, les auteures prodiguent des conseils pleins de bon sens. Même quelqu’un d’intelligent débite des inepties à l’occasion. Évitez de publier quelque chose à la hâte ou sous le coup de la colère, de peur de le regretter. Mais les directives, inspirées de situations où l’être humain se révèle dans ce qu’il a de plus abject, sont parfois simplistes.

L’aspect le plus utile de Shame Nation? Les ressources énumérées et les indications offertes par des avocats sur les recours à exercer devant l’humiliation, le harcèlement et les menaces. Cependant, la plupart des renseignements se rapportent aux États-Unis; les Canadiens auront intérêt à chercher des compléments d’information. Certains conseils généraux, comme revoir ses paramètres de confidentialité en ligne, souvent modifiés à la suite de changements des plateformes et outils, sont utiles, puisqu’ils peuvent être appliqués dans tous les pays.

Un autre bémol : l’ouvrage, s’il présente des études de cas et des exemples qui frappent l’imagination, semble cibler les jeunes ou leurs proches, sans ajouter une analyse originale et approfondie aux réflexions sur le phénomène. D’autres publications, comme So You’ve Been Publicly Shamed de Jon Ronson, y parviennent mieux. Les auteurs, qui mettent en débat les tenants et aboutissants de l’humiliation publique, se demandent si nous n’aspirons pas aujourd’hui à un nouveau virage, où la culture numérique prendrait une tournure bienveillante : « L’heure aurait-elle sonné d’aller au-delà de la honte et du blâme? » Une question qui interpelle le lecteur.