Le Canada, un agent blanchissant

Le Canada, qui s’est toujours considéré comme l’un des pays à l’abri de la corruption, doit peut-être admettre qu’il lave plus blanc lui aussi.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. En octobre 2016, au U.S. Department of the Treasury (le Trésor américain), les enquêteurs du Office of Foreign Assets Control (OFAC), qui scrutent les avoirs étrangers, qualifiaient le groupe PacNet, obscure société financière de Vancouver, de « grand groupe criminel transnational », rangé aux côtés de redoutables et notoires mafias : Yakuzas japonais, Zetas mexicains, Camorra italienne. Le décret « soulignait la réputation montante de la métropole comme plaque tournante du blanchiment d’argent », déplorait le Vancouver Sun.

« L’ordonnance rendue par l’État américain bloque toute transaction financière et cible 12 individus, dont quelques Vancouvérois, ainsi que des filiales de PacNet, enchevêtrées dans un réseau tentaculaire : à Vancouver s’ajoute Ottawa et Tokyo, et puis l’Italie, l’Inde, l’Irlande, le Brésil, le Chili et les États-Unis, précisait le Sun. Les autorités immobilisent aussi une compagnie aérienne détenue par PacNet, compagnie qui aurait servi à expédier des liasses d’argent sale en Europe. »

Selon le Trésor, PacNet, société internationale de paiements et de services monétaires, se livre sciemment depuis une vingtaine d’années au « blanchiment en traitant des virements pour un large éventail d’entités qui s’adonnent à des opérations postales frauduleuses aux États-Unis et ailleurs ».

UNE TRAME COMPLEXE DE FRAUDEURS

Ces accusations s’inscrivent dans une vaste enquête à laquelle participaient divers organismes américains, dont le Department of Justice, le US Postal Inspection Service et la Federal Trade Commission. « Ces arnaques impliquent une trame complexe d’intervenants planétaires », dévoilait Me Loretta Lynch, alors procureure générale des États-Unis, en conférence de presse. « Nous avons déposé des accusations criminelles et une injonction civile contre un résident turc qui aurait dérobé plus de 29 M$ US à des Américains par ses stratagèmes de publipostage. S’y ajoute un mandat de perquisition sur le compte bancaire de PacNet, qui aurait servi à blanchir des fonds pour une centaine de campagnes de publipostage illicites. Enfin, nous avons lancé une injonction permanente contre deux prétendus services de case postale aux Pays-Bas, qui recevaient et traitaient les paiements des victimes, et avaient la mainmise sur leurs renseignements personnels. » Et encore : « Les fraudeurs s’en sont pris à des Américains âgés et vulnérables, à qui des centaines de millions de dollars ont été soutirés. Une escroquerie massive, mondiale, qui a gâché des vies. »

D’après CNN, les criminels visaient des aînés esseulés, atteints de démence, qui caressaient l’espoir d’étoffer leurs maigres revenus par de mirifiques gains à la loterie. Les victimes recevaient aussi des lettres les invitant à s’en remettre à de soi-disant voyants extralucides.

Le Trésor soutient que le procureur général du Dakota du Nord aurait communiqué avec PacNet en 2009. L’affaire en cause? Le traitement de paiements pour la médium Maria Duval. On écrivait à des correspondants crédules, à qui on promettait monts et merveilles, pourvu qu’ils mettent la main au portefeuille. « PacNet a fini par rembourser les victimes, mais a accepté les transactions de l’organisation Duval pendant cinq ans de plus », révèle le communiqué.

AIDER LES LOUCHES

Installée au centre-ville de Vancouver, PacNet a été fondée en 1994 par Rosanne Dronsfield (qui s’appelle aujourd’hui Rosanne Day). Cette jeune Canadienne, qui occupait « un poste subalterne dans une banque, a été propulsée à la haute direction d’une entreprise internationale, considérée par l’État américain comme l’une des plus retorses organisations criminelles du monde », lisait-on dans le rapport Dirty Secrets of the Mail Fraud Mafia publié par CNN Money en octobre 2016, après plusieurs mois d’enquête.

CNN ajoute que Mme Day « a profité d’une occasion en or. Quand la banque où elle travaillait a fermé les comptes de certains clients de vente directe, en raison de leurs méthodes suspectes, elle a donné sa démission, mais s’est servie de ses relations pour créer une toute nouvelle entreprise de paiements : ces mêmes clients douteux auraient accès à des facilités bancaires, où qu’ils exercent leurs activités ».

Alors appelée PacNet Services Ltd., la modeste exploitation locale a vite grandi, pour devenir une vraie géante, forte d’opérations et de filiales dans une douzaine de pays, a précisé CNN. Diverses sources ont expliqué au réseau d’information que « l’organisation s’était donné pour modèle économique d’aider les clients louches écartés par les banques ».

Jennifer Fiddian-Green, associée chez Grant Thornton, qui a travaillé auprès de fournisseurs de services de paiement et d’entreprises de transfert de fonds, confirme : « Il faudrait resserrer la réglementation et la surveillance. Au Canada, les contrevenants n’ont rien à craindre ou presque. Les autorités, qui manquent de moyens, peinent à s’attaquer au problème. »

Les porte-parole de PacNet, qui réfutent toute accusation de méfait, prétendent que l’organisation a été la victime de clients sans scrupules. Toutefois, selon le fisc américain, PacNet se livrait en connaissance de cause au blanchiment d’argent et à la fraude postale depuis des décennies, par le truchement de comptes bancaires secrets. On la soupçonne d’avoir déplacé des masses de billets par avion et d’avoir menti aux douaniers. Les autorités américaines citent le cas d’un client qui souhaitait faire transiter certaines sommes par l’entremise d’une institution bancaire ayant précédemment refusé de faire affaire avec PacNet. « Mme Day a conseillé au client de virer l’argent sur un compte au nom d’Indian River (UK) Ltd. dans une banque à Londres, et d’éviter de mentionner PacNet. »

Dans son reportage, CNN précisait : « Nous étions tombés sur une déclaration d’entreprise pour Indian River (UK) Ltd., qui donnait PacNet comme unique actionnaire et Ruth Ferlow, la sœur de Mme Day, directrice de PacNet, comme administratrice. Étrangement, nous avons aussi découvert une société arborant la même raison sociale, autrefois associée à un individu qui prétendait importer et distribuer des armes russes. Or, cette organisation avait été dissoute en 2011, un an avant que les dirigeants de PacNet fondent une société portant un nom identique. Nous n’avons pu déterminer si cette entreprise d’armement était apparentée à PacNet, qui a nié tout lien entre les deux entités. »

Selon Mme Fiddian-Green, « les institutions financières sont tenues d’exercer un certain contrôle diligent sur les affaires de leurs clients, mais, en pratique, la mise en application des exigences de vérification laisse à désirer, vu le volume considérable de dossiers et de transactions ».

BRÈCHES ET LAXISME

Si certains Canadiens seront surpris d’apprendre l’existence de stratagèmes de blanchiment d’argent à grande échelle à Vancouver, les enquêteurs spécialisés en fraude, eux, ne s’en étonnent nullement. Ainsi, des organismes comme Transparency International (TI) fustigent depuis longtemps le Canada, taxé de laxisme.

Selon le rapport Doors Wide Open: Corruption and Real Estate in Four Key Markets publié en mars par TI, certaines élites corrompues exploitent sans vergogne diverses lacunes dans la législation pour multiplier les transactions immobilières douteuses, indiquait le Huffington Post. « L’étude circonscrit 10 zones d’ombre dans les lois sur l’immobilier au Canada, en Australie, au Royaume-Uni et aux États-Unis, soit 4 points chauds où le blanchiment d’argent s’étend : le cadre réglementaire canadien présente de graves défaillances dans 4 des 10 secteurs signalés, expliquent les auteurs. Dans les six autres, on relève des brèches notables, susceptibles d’augmenter les risques de blanchiment dans l’immobilier ou d’entraver considérablement l’application des lois. »

Un an plus tôt, le Groupe d’action financière (GAFI), organisme du G7 créé pour promouvoir des politiques qui visent à protéger le système financier mondial contre le blanchiment d’argent et à faire échec au financement du terrorisme, livrait un constat accablant : « Le crime organisé, qui sévit aussi à l’étranger, blanchit des milliards de dollars au Canada », signale le Toronto Star. Le Groupe épinglait en outre les « grandes institutions financières et certains avocats en droit immobilier, dénués de scrupules » auxquels s’adressent les criminels impliqués dans de louches malversations.

Bien que le Canada ait intensifié ses assauts contre le blanchiment depuis quelques années, des mesures supplémentaires s’imposent.

« Le pays doit renforcer ses mécanismes de lutte contre le blanchiment de fonds, notamment la surveillance réglementaire, continue Mme Fiddian-Green. Les pouvoirs publics et le système judiciaire sont appelés à engager davantage de poursuites. »

Fait intéressant, les communiqués des autorités américaines sur l’enquête PacNet ne mentionnaient ni corps policier ni organisme d’État canadiens. Le Canada, qui s’est toujours considéré comme l’un des pays à l’abri de la corruption, doit peut-être admettre qu’il lave plus blanc lui aussi.