Une vie de cyborg

Organes de substitution, implants cérébraux, manipulation génétique... Sous la houlette de Google et consorts, une révolution transhumaniste s’opère. Pour un avenir meilleur? C’est leur promesse en tout cas.

L’ancien alpiniste Hugh Herr a développé plusieurs modèles de prothèses intelligentes pour les amputés

Sam Rosecrans vit dans l’Idaho. Ouvrier dans une scierie, il avait 25 ans en 2015 quand son gant s’est retrouvé coincé dans le convoyeur d’une machine. Son bras a été arraché, épaule comprise. Peu avant Noël 2016, il s’est fait poser une prothèse dernier cri du fabricant Advanced Arm Dynamics (Portland, en Oregon), qui transforme en mouvements les impulsions que des électrodes collées sur sa peau détectent là où se trouvait son épaule. Le bras est électrique et se recharge grâce à une batterie au lithium-ion. Des moteurs individuels intégrés dans chaque doigt assurent la motricité fine de la main Bebionic (fabriquée par Steeper) : M. Rosecrans peut à nouveau écrire, taper au clavier ou tenir de petits objets. Tout sourire, il s’amuse à bouger sa main, comme si de rien n’était.

Cette main, tel un poing levé, est le symbole de la révolution que vivent ensemble les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique, et les sciences cognitives, réunies sous l’acronyme NBIC. Les progrès accomplis dans ces disciplines sont fulgurants, et les passerelles entre elles, sans limites, allant du séquençage de l’ADN à la science de l’infiniment petit, en passant par l’étude du cerveau ou l’apprentissage machine. Repoussant d’anciennes frontières, les NBIC pavent la voie à un nouvel être humain, exempt de maladie, à la force augmentée, au cerveau turbopropulsé, bioconnecté, et dont on pourrait réparer l’ADN ou remplacer un organe sur commande. Les applications des NBIC semblent infinies. Une vraie panacée quand on sait qu’en 2011, dans le monde, les Nations Unies estimaient que pas moins d’un milliard de personnes souffrent d’un handicap, allant des troubles de santé mentale et des maladies chroniques aux plus « classiques » cas de paralysie ou cécité. Au pays, c’est même un Canadien sur sept.

Car l’enjeu est là : à défaut de devenir des cyborgs, nous combattrons tous la maladie, le vieillissement et la mort. À l’échelle planétaire, cette lutte représente un marché économique gigantesque, que les NBIC sont en train de faire exploser, nous donnant le « contrôle » sur notre corps et notre cerveau.

Les transhumanistes se réjouissent. Ces technoprogressistes qui rêvent d’immortalité ont souvent fait l’objet de railleries pour leur vision de l’avenir, jugée fantaisiste. Or, les géants des technos que sont Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et IBM (parfois surnommés les GAFAMI) sont en train d’assouvir ce fantasme ancestral. Ces nouveaux gourous autoproclamés du mieux-être investissent massivement dans toutes sortes de projets. Certains ne seront commercialisés que dans plusieurs décennies (s’ils le sont), mais quelques avancées sont bien réelles. La guerre à la mort est déclarée.

LE CORPS EN MORCEAUX

Les progrès sont particulièrement flagrants – et visibles – dans l’univers des prothèses. Les récents modèles bioniques décuplent aujourd’hui la puissance du corps; ils nous rendent plus forts, plus rapides, souligne Hugh Herr, directeur du Département de biomécatronique au Massachusetts Institute of Technology (MIT). L’ancien alpiniste, qui a perdu ses jambes dans un accident de montagne à l’âge de 17 ans, a mis au point avec son équipe un dispositif biomimétique motorisé qui reproduit les mouvements naturels du corps humain, comme marcher, se tenir debout ou sauter. Grâce à une intelligence artificielle (IA), la prothèse dose la force à générer pour produire le mouvement demandé, selon l’environnement (sol plat, en pente, escaliers...), et réagit comme des muscles vivants le feraient, la fatigue en moins.

Grâce à son bras bionique, Sam Rosecrans peut de nouveau pratiquer les activités de plein air qu’il affectionne. Le constructeur automobile Audi utilise déjà des exosquelettes sur la chaîne de montage. Les implants cérébraux envoient des signaux électriques aux électrodes posées sur le bras inerte, faisant bouger celui-ci. Un scientifique d’Aspect Biosystems travaille avec une bioimprimante.

Grâce à son bras bionique, Sam Rosecrans peut de nouveau pratiquer les activités de plein air qu’il affectionne. Le constructeur automobile Audi utilise déjà des exosquelettes sur la chaîne de montage. Les implants cérébraux envoient des signaux électriques aux électrodes posées sur le bras inerte, faisant bouger celui-ci. Un scientifique d’Aspect Biosystems travaille avec une bioimprimante.

La prothèse que M. Herr a créée a été commercialisée par Össur, géant islandais du secteur, qui fabrique également des bras intelligents articulés, comme le Touch Bionics i-limb. Ce dernier, qui réagit aussi à la contraction des muscles auxquels il est relié, peut être commandé sur un téléphone intelligent, par le biais de fonctions préenregistrées dans une appli (comme saisir un objet fragile). Une dizaine de puces placées dans l’environnement de la personne peuvent également faire réagir la main quand celle-ci s’approche d’un clavier ou d’une poignée.

David Langlois, directeur des solutions bioniques au Service de recherche-développement d’Össur, a vu l’évolution depuis 15 ans. « Les attentes côté performance et fonctionnalité sont bien plus élevées que par le passé. Les gens sont habitués au rythme des innovations dans les biens de consommation courante. Ils s’attendent à ce que cette cadence de développement et d’amélioration se reflète dans les dispositifs médicaux. »

L’implant rétinien de Pixium Vision permet de recouvrer la vue. La motricité fine des mains bioniques a fait d’incroyables progrès. L’exosquelette Keego, de B-Temia, augmente la résistance à l’effort en facilitant la marche.  Les implants cochléaires permettent de retrouver l’ouïe.

L’implant rétinien de Pixium Vision permet de recouvrer la vue. La motricité fine des mains bioniques a fait d’incroyables progrès. L’exosquelette Keego, de B-Temia, augmente la résistance à l’effort en facilitant la marche. Les implants cochléaires permettent de retrouver l’ouïe.

Outre les prothèses pour les amputés, les progrès sont notables du côté des exosquelettes, ces armatures robotisées qui ne remplacent pas une partie du corps, mais augmentent la force de celui-ci. Conçus pour les personnes paraplégiques ou lourdement handicapées, ils se frayent un chemin vers un public de plus en plus large. Stéphane Bédard, le PDG de B-Temia, connaît bien ce milieu. L’entrepreneur de Québec collabore depuis 2010 avec les Forces armées canadiennes (FAC) au développement et à l’amélioration d’une armature motorisée pour le bas du corps, qui soulage les soldats du poids de leur équipement (jusqu’à 45 kilos à porter sur le terrain), tout en leur offrant une meilleure mobilité et une protection accrue. Cette « superattelle », baptisée Keeogo, a séduit les FAC, qui voyaient les coûts dus aux blessures musculo-squelettiques augmenter en permanence. Elle a aussi suscité l’intérêt des pompiers et de l’escouade d’intervention tactique de la ville de Québec, qui doivent la tester.

Cependant, le Keeogo s’adresse aussi, et peut-être surtout, à quiconque a des problèmes de mobilité – monter des escaliers, faire la file, etc. « Le Keeogo est destiné à toute personne capable d’entamer le mouvement de la marche, mais qui peine ensuite, souligne M. Bédard. Le marché est énorme. » Évidemment, les personnes âgées figurent parmi la clientèle ciblée, mais la concurrence s’annonce rude. Plusieurs sociétés ont développé des exosquelettes pour différentes utilisations. Après la catastrophe nucléaire de Fukushima, par exemple, on a rapidement envisagé de s’en servir pour nettoyer le site puisque, aux commandes de ces machines d’allure futuriste, un ouvrier peut jouer du marteau-piqueur sans faiblir ou, d’un mouvement du poignet, soulever des charges de 30 kilos autant de fois que nécessaire. Activelink, une petite division de Panasonic, propose déjà plusieurs modèles. Certains permettent à une infirmière de soutenir son patient sans forcer avec le dos; d’autres, à un ouvrier de porter une lourde charge sans plus peiner. La technologie existe, mais jusqu’où va-t-elle s’étendre dans les milieux de travail? Et à quel rythme? Difficile en tout cas d’imaginer une entreprise qui dirait non à des travailleurs plus productifs.

Pour chaque organe, les nouveautés se succèdent. Ainsi, eSight, une entreprise canadienne, a inventé en 2013 des lunettes numériques pour personnes souffrant de cécité partielle. Équipées de caméras HD, les lunettes sont reliées à un boîtier qui permet de jouer avec le grossissement ou la luminosité. Mais Pixium Vision (Paris, en France) ou son concurrent Second Sight (Sylmar, en Californie), vont bien plus loin. Les deux sociétés ont développé des implants rétiniens qui permettent à des non-voyants de recouvrer une forme de vision. L’Argus II, de Second Sight, consiste en des lunettes portées par le sujet, lesquelles envoient des infos à un miniordinateur portable, qui traite ces données pour les renvoyer à un implant placé sur l’œil.

La prothèse cochléaire, qui permet de retrouver l’ouïe en grande partie, fonctionne de manière plus ou moins similaire. Contrairement à la prothèse auditive, elle n’amplifie rien. Elle convertit plutôt les sons captés par le micro en signaux numériques, qu’elle analyse pour les envoyer ensuite à un récepteur implanté sous le cuir chevelu. Oticon Medical/Neurelec (Vallauris, en France) et Advances Bionics (Valencia, en Californie) sont deux acteurs clés dans ce domaine.

PERCÉES BIOTECHNOS

De nombreuses PME évoluent dans les biotechnologies, misant sur les organismes vivants pour développer de nouveaux produits. « Il y a énormément d’entreprises en démarrage dans le domaine, souligne Céline Lafontaine, professeure de sociologie à l’Université de Montréal. C’est le modèle de la Silicon Valley, mais pour le vivant. »

Aspect Biosystem, à Vancouver, est pour le moment la seule entreprise canadienne à s’être lancée dans l’impression 3D de tissu cutané. Le procédé consiste à développer dans un logiciel 3D une modélisation de tissus qu’on imprime ensuite sur une imprimante 3D, en projetant des gouttelettes de cellules souches issues de cultures cellulaires, explique Mme Lafontaine. Les cellules font office d’encre.

Si l’impression de tissus humains sert surtout à l’industrie pharmaceutique pour l'instant (ce qui lui permet d’éviter les tests sur animaux), on espère à long terme pouvoir imprimer directement sur le patient, ou encore produire des organes complets pour pallier la pénurie mondiale. Le marché est en pleine expansion. Organovo, une entreprise californienne cotée en Bourse, commercialise même depuis peu des tissus du foie.

Plus invasive, une autre technique pour la fabrication d’organes consiste à mécaniser le vivant lui-même, y compris les tissus d’origine animale. Ainsi, des chercheurs du Salk Institute for Biological Studies (La Jolla, en Californie) ont injecté des cellules humaines à un embryon de cochon, qu’ils ont implanté ensuite dans une truie. « Au fond, c’est de l’OGM, mais pour les humains », souligne la chercheuse. Les résultats n’ont pas été aussi probants que prévu (l’expérience a été interrompue au bout de quatre semaines), mais ils marquent une étape vers le recours aux cellules souches pour fabriquer des organes.

La découverte de CRISPR-Cas9, en 2005, avait suscité un enthousiasme encore plus vif. Cette enzyme joue le rôle de « ciseaux génétiques » et permet de supprimer une section d’ADN défaillante. Si, pour certains chercheurs, c’était l’occasion de se débarrasser de maladies génétiques, comme la trisomie 21 ou la chorée de Huntington, d’autres y ont vu un moyen de sélectionner certains gènes humains (taille, couleur des yeux...), et de créer de nouvelles espèces ou des virus mortels. La communauté scientifique a aussitôt tiré la sonnette d’alarme. Mais les États-Unis et la Chine se sont lancés dans une course pour savoir qui en tirerait le maximum. Et en 2015, une équipe de l’Université Sun Yat-Sen, à Canton, a annoncé avoir réussi à modifier génétiquement 28 embryons anormaux (qu’elle a détruits deux jours plus tard), tandis qu’une autre équipe chinoise, en mars dernier, a réussi la même chose sur des embryons viables.

LE CERVEAU MACHINE

Les progrès réalisés dans l’étude du cerveau sont impressionnants, et à des fins très variées. Ian Burkhart (Dublin, en Ohio) est devenu tétraplégique à 18 ans quand il s’est brisé le cou en plongeant. Mais depuis un an, son bras gauche « revit » : M. Burkhart s’est fait greffer une puce qui décode son activité cérébrale et la traduit en impulsions électriques qu’elle envoie à des électrodes collées sur son avant-bras, faisant se contracter les muscles inertes. Alors son bras bouge. Autrement dit, on a réussi à contourner les dommages subis par le corps pour connecter un cerveau directement à une main, à la différence des prothèses qui réagissent aux muscles. Cette expérience n’est pas unique. La société Cyberkinetics Neurotechnology Systems (Foxborough, au Massachusetts) a mis au point l’implant BrainGate, qui permet à une personne handicapée, après des mois d’entraînement, d’entrer en interaction avec un objet mécanique, comme un bras robotisé ou une chaise roulante motorisée.

La stimulation cérébrale profonde, soit implanter des électrodes dans les régions profondes du cerveau pour en modifier le fonctionnement, n’est pas nouvelle. On s’en sert déjà entre autres pour traiter les symptômes de la maladie de Parkinson ou les troubles obsessionnels compulsifs. L’armée américaine, elle, l’emploie pour améliorer l’attention des pilotes.

Certains projets visent aussi à augmenter le contrôle que nous exerçons sur notre métabolisme (afin de se passer de sommeil, de nourriture, voire d’oxygène pendant une période limitée) ou à aider certains amnésiques à recouvrer la mémoire. Des réussites concrètes, mais Johane Patenaude, professeure d’éthique au Département de chirurgie de la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke, reste prudente. « Il y a beaucoup, beaucoup de projets de recherche, de fonds débloqués, mais les avancées sont extrêmement lentes. Par contre, chaque percée est un grand bond. »

Parmi les projets qui avancent très lentement mais qui auront un impact énorme s’ils voient le jour, il y a ceux du domaine des neurotechnologies. Le Russe Dmitry Itskov, par exemple, devenu milliardaire grâce à Internet, veut transférer notre mémoire sur un ordinateur (mind uploading) afin que nous vivions éternellement. Bryan Johnson a annoncé en octobre 2016 qu’il investirait 100 M$ US de sa poche dans Kernel, la société qu’il a fondée afin de développer un implant qui améliorera l’intelligence humaine ou, comme le dit le site Web de l’entreprise, construira « des interfaces neuronales avancées afin de traiter les maladies et les dysfonctionnements, d’éclairer les mécanismes de l’intelligence et d’accroître la connaissance ». Elon Musk a lancé en 2016 Neuralink, une entreprise dont la mission est de relier notre cerveau à une IA pour créer un nouveau moyen de communication. À court terme, l’idée est de créer des dispositifs pour soigner les maladies cérébrales, mais l’objectif ultime est l'être humain augmenté.

EN MODE TOUT NUMÉRIQUE

Avec la prolifération d’objets connectés à Internet, nous pouvons maintenant tout mesurer, de notre rythme cardiaque ou de la qualité de notre sommeil à notre activité physique, sexuelle ou respiratoire. Tous ces appareils qui nous évaluent génèrent des données qui, si elles nous échappent en partie, n’échappent pas à ceux qui nous fournissent de tels dispositifs. Ce mouvement, qui fait l’apologie du corps en perpétuelle évaluation, a même un nom : le quantified self, c’est-à-dire le « moi quantifié ». Proteus Digital Health, une entreprise située à Redwood City (en Californie), développe des produits numériques qui collectent et analysent des données biologiques et comportementales. Elle commercialise déjà une pilule intelligente qui s’active au contact des flux gastriques, envoyant alors des renseignements au récepteur du patient, puis à celui du médecin. De son côté, fin 2015, le géant Medtronic (dont le siège est situé à Minneapolis, au Minnesota) a lancé MyCareLink Smart, un système de télésurveillance cardiaque entre patient et médecin.

Cependant, bien que l’argent abonde dans la mise au point de banques de données personnelles et dans le traitement individuel, des ressources encore plus importantes sont investies dans la principale cause de développement de la maladie : le vieillissement. Et dans ce paysage de plus en plus numérique, Ray Kurzweil a tout du guide spirituel. Transhumaniste lui-même, inventeur en série, diplômé du MIT, il a été embauché par Google comme directeur de l’ingénierie; il est également conseiller pour Calico (San Mateo, en Californie), une de ses filiales de biotechnologie consacrée à la lutte contre le vieillissement. Selon M. Kurzweil, la courbe exponentielle des progrès technologiques va permettre à l’homme de modifier sa nature de façon quasi illimitée et, au bout du compte, de « tuer la mort ». Actuellement, Google travaille entre autres sur un projet de pilule qui, en circulant dans le corps, détecterait une tumeur naissante ou les signes annonciateurs d’une crise cardiaque.

D’autres transhumanistes se sont enrôlés dans cette guerre anti-âge. Ainsi de Peter Thiel, fondateur de PayPal, à la tête de Breakout Labs. Ce fonds d’investissement finance des entreprises en démarrage qui se consacrent à la lutte contre le vieillissement, aux nanotechnologies ou à la biologie cellulaire.

M. Thiel est aussi un donateur de l’Université de la Singularité, un centre d’études et de recherches de la Silicon Valley créé par M. Kurzweil sous le parrainage de la NASA et de Google. L’université, qui offre des programmes d’enseignement et joue le rôle d’incubateur d’entreprises, doit préparer l’humanité au changement exponentiel induit par l’accélération technologique à venir notamment dans les domaines de l’IA, de la robotique, de la biologie synthétique ou de l’impression 3D.

Un des critères de validation des projets qui y sont développés : changer la vie d’au moins un milliard de personnes à chaque fois, une réalisation tout à fait possible pour Eugene Bann et Michiel Rauws, les fondateurs de l’entreprise X2 AI (Mountainview, en Californie), qui ont créé Tess. Cette IA psychologue offre des conseils psychothérapeutiques par SMS et différents canaux. Puisque une personne sur quatre connaîtra des problèmes de santé mentale dans la vie, MM. Bann et Rauws se donnent quelques années pour atteindre le premier milliard. Une IA qui gère notre santé mentale? Et quoi d'autre, après?

LA BOÎTE DE PANDORE

Focalisées sur les prouesses de demain, les NBIC évoluent à un tel rythme qu’elles font presque passer les découvertes technologiques d’hier pour ancestrales. Or, il est primordial de réfléchir aux implications que ces changements induiront chez les travailleurs, et la société en général. Les exosquelettes vont-ils devenir nécessaires dans tout milieu de travail où l’on porte de lourdes charges? Les armées doivent-elles redouter d’envoyer leurs soldats au combat « sans armure »?

Et puis il y a l’enjeu de l’incorporation. Que savons-nous vraiment de la cohabitation – à long terme – dans notre corps des membres naturels et des organes artificiels? Selon Hugh Herr, viendra vite un moment où il ne sera plus possible de faire la différence entre le naturel et l’augmenté. Où on ne voudra plus faire de différence. Viendra même un temps où les gens préféreront une prothèse à leur membre d’origine.

Le fossé qui sépare riches et pauvres, pays comme individus, va se creuser. Tout le monde rêve de vivre vieux et en bonne santé, mais qui peut payer 100 000 $ pour un exosquelette ou pour une main bionique? Même un implant cochléaire, une technique largement éprouvée, coûte encore plus de 20 000 $ par oreille. Et que dire des greffes de rétine? Pourtant, 90 % des personnes qui présentent une déficience visuelle vivent dans des pays à faible revenu. Bref, les NBIC vont faire des déçus, notamment dans les pays occidentaux, ironie de la chose. M. Langlois, d’Össur, le confirme : « Les amputés ne veulent plus être dans l’incapacité de participer pleinement à la vie de la société. Ils veulent que les prothèses les soutiennent dans ce qu’ils entreprennent. »

Nicolas Huchet, un jeune Français mécanicien industriel, ne peut être plus d’accord. Dans l’impossibilité de se payer un nouvel avant-bras bionique (autour de 60 000 $), il a décidé de le fabriquer lui-même sur une imprimante 3D. Grâce à une équipe de bénévoles qui se sont réunis dans un fab lab (un laboratoire de fabrication collaboratif), il a créé une prothèse aux doigts articulés (reprenant la technique des capteurs installés sur la peau du moignon). La main semble moins solide, mais elle a coûté... 600 $. Et toutes les instructions sont accessibles en code source ouvert. L’idée, dit-il, est de donner la technologie à des gens dans des pays où une main fabriquée par un laboratoire professionnel est inabordable.

L’accessibilité est un problème majeur, mais que dire du risque eugénique? Des parents qui laissent naître un enfant atteint de trisomie ou d’un handicap seront-ils taxés de négligence? Il faudrait légiférer, mais si un pays interdit certaines pratiques, d’autres les accepteront, donnant naissance à un tourisme médical d’un nouveau genre. Sachant que la modification de l’ADN est risquée, qui sera contre si elle permet de prévenir in utero une maladie ou une dégénérescence?

Dans cette dictature annoncée de la norme, la place réservée à ceux qui dérogent à la règle va changer. Faites-vous assez de sport? Mangez-vous suffisamment santé? On donne déjà des bons points aux automobilistes qui acceptent d’être surveillés par leur assureur. Plus les NBIC feront partie de notre vie, plus le profilage sera présent. Or, pour le moment, 95 % de nos données sont entre les mains de quatre entreprises : Google, Apple, Facebook et Amazon, à la tête d’un marché qui devrait atteindre 195 G$ en 2020 selon l’International Data Corporation.

L’être humain augmenté, plus technologique que jamais, arrive à grands pas, mais de nombreuses questions, notamment éthiques, sont passées sous silence, laissant les géants des technos faire croître une bioéconomie qui monte en puissance.

Le temps est peut-être venu de se demander ce qui nous attend. Croire de façon désinvolte en un futur transhumaniste où la solution à tous nos problèmes de santé passerait par un comprimé ou une greffe? Ou accepter que nos inventions, aussi belles soient-elles, ne suffiront jamais à guérir tous nos maux? La question reste ouverte, pour l’instant en tout cas.