Leçons d'échecs

Faut-il se morfondre en cas d’échec? Certainement pas. Car les leçons qu’on peut en tirer pavent souvent la voie de la réussite. Bienvenue dans la culture du rebond.

Il se revoit encore aux examens de fiscalité de l’Atlantic School of Chartered Accountants au début des années 1980 : « La première fois, j’ai frôlé la note de passage; la seconde, je me suis épuisé à étudier de sorte que j’ai obtenu une note encore moins honorable, probablement la plus faible de toute la région de l’Atlantique », raconte Bruce Densmore, fondateur de Densmore Consulting Services Inc. à Halifax.

Heureusement, un ami l’a sorti du cycle de l’échec : « Des gens moins intelligents que toi réussissent à l’examen. Manifestement, tu te trompes quelque part : trouve où et fais quelque chose. » Pénible à entendre, mais M. Densmore a compris : « Au lieu de m’exténuer une fois de plus à étudier comme un forcené, j’ai décidé de procéder avec méthode. Cette fois, j’y arriverais! »

Il a commencé par demander à des candidats qui avaient réussi comment ils s’y étaient pris, puis il a établi un nouveau plan d’étude : éplucher les examens des cinq dernières années pour bâtir un modèle qui lui servirait de canevas, auquel il ajouterait d’autres éléments. « Lorsque je me suis présenté pour la troisième fois, j’étais détendu, confiant, prêt à parer tous les coups. Et j’ai obtenu la deuxième plus haute note de tout le Canada atlantique! » Cette expérience lui a fait comprendre quelle serait sa mission dans la vie : aider les futurs comptables à passer leurs examens. Il avait appris que les échecs pouvaient avoir du bon lorsqu’ils nous forcent à changer nos habitudes, à prendre des risques et à trouver des solutions de rechange.

Et voici qu’aujourd’hui, le milieu des affaires tend à adopter cette même perspective. Considéré depuis toujours comme honteux, l’échec commence à perdre son aspect calamiteux devant la multiplication des recherches universitaires et des études montrant que des revers peuvent mener à des réussites spectaculaires. Jusque dans les années 1970, les chercheurs pensaient qu’un échec en entraînait fatalement un autre. En 1994, une étude allemande avant-gardiste a montré que les sujets portés à l’action (qui agissent plutôt que de ruminer leur déconvenue) ont plus de chances que les autres de réussir après un échec.

Plus récemment, des professeurs de psychologie de l’Université du Kent, en Grande-Bretagne, ont publié un article sur les réactions à l’échec. Ils ont découvert que les étudiants qui arrivent à accepter leurs erreurs de parcours, finissant même par en rire, rebondissent mieux que ceux qui les nient, se fâchent ou se blâment. Un autre facteur expliquant le changement d’attitude est le culte voué aux célébrités qui ont brillamment surmonté leurs difficultés. Des déboires ne sont-ils pas à l’origine de quelques-unes des plus grandes réussites commerciales de notre génération? Steve Jobs, par exemple, a été renvoyé de chez Apple en 1985, mais il y est retourné quelques années plus tard pour en faire la marque emblématique que l’on connaît. Et J.K. Rowling, auteure de la saga Harry Potter, s’est vu refuser son premier manuscrit par douze éditeurs avant de trouver preneur. Qui plus est, ces obstacles sur lesquels ils ont buté sont devenus en eux-mêmes des motifs de fierté, des preuves de rigueur et de persévérance. Pour citer Steve Jobs : « Qui dit innovation, dit erreurs. Mieux vaut les admettre tout de go et poursuivre sur sa lancée. »

Le mouvement moderne de valorisation de l’échec a véritablement débuté en 2008 lorsqu’une ONG, Ingénieurs sans frontières (ISF) Canada, eut l’idée de créer un rapport de ses échecs pour en tirer avantage. Depuis, ses ingénieurs doivent chaque année répertorier leurs erreurs. Par exemple, quand ISF a voulu prêter main-forte à un groupe d’agriculteurs du Burkina Faso, une stratégie marketing déficiente lui a fait rater sa cible. ISF est allée jusqu’à mettre en ligne un site, AdmittingFailure.org, où d’autres organisations peuvent aussi publier leurs échecs afin que tous en tirent des leçons.

À peu près au moment où ISF entreprenait de signaler ses erreurs, le secteur de la technologie a commencé à considérer l’échec comme partie intégrante de la croissance et de l’innovation, estime Ashley Good, fondatrice de Fail Forward, une société torontoise qui aide les organisations à tirer parti de leurs insuccès. « Dans la Silicon Valley, des mantras du genre fail fast ont la cote, le but étant de tester une innovation rapidement et à peu de frais, et de retomber sur ses pieds après avoir découvert ce qui n’allait pas. »

La prise en charge de l’échec est si bien enracinée dans le monde de la technologie qu’elle a donné naissance en 2009 au colloque annuel FailCon de San Francisco. Les entreprises en émergence viennent y analyser leurs revers et ceux de l’industrie pour mieux s’orienter. Ironiquement, le succès a été tel que la formule a essaimé en France, en Espagne, au Brésil et en Israël. La valorisation de l’échec vous intéresse-t-elle aussi? Voici comment tirer profit de vos propres erreurs.

FAIRE LA PAIX AVEC SES REVERS

D’abord, il faut accepter l’échec. C’est plus facile qu’on ne le pense. Sur le plan personnel, échouer est ardu, voire destructeur. « Il faut se donner le temps d’apprivoiser la blessure infligée par un déboire professionnel, un licenciement ou une mise à pied, explique Nava Jakubovicz, conseillère en orientation et formatrice à Toronto. La personne qui accepte d’être désemparée, de chercher les bons côtés de la situation et de verbaliser son expérience s’en sortira mieux. » C’est ce qu’a fait Jean MacKinnon, CPA, CMA. En 2001, elle s’est retirée d’une entreprise familiale déchirée par des questions de succession et de direction : « J’étais tellement frustrée que j’ai fini par abandonner. C’était comme vivre un deuil. » Après être passée par des émotions douloureuses, elle a commencé à voir cette épreuve comme l’occasion d’un nouveau départ. Il n’y a pas longtemps, elle lançait sa propre entreprise, Blue Sky Governance Consulting Inc. à Dundas, en Ontario, où elle se sent plus heureuse et plus forte que jamais.

Voici les conseils de Nava Jakubovicz pour surmonter un revers douloureux :

• Admettez vos émotions – choc, colère, tristesse, désarroi; elles sont bien réelles.

• Confiez-vous à un ami, un membre de la famille ou un conseiller qui saura vous écouter; permettez-vous de ressentir chacune de vos émotions.

• Faites la liste de vos forces et de vos compétences; rapportez par écrit des faits qui démontrent bien vos réussites. Ce simple exercice vous aidera à reprendre confiance en vous.

• Ne blâmez pas les autres même si vous estimez n’avoir rien à vous reprocher. Imputer la faute aux autres vous retient dans le passé et vous empêche de penser à l’avenir.

• Ne vous blâmez pas non plus, même si vous auriez pu faire quelque chose pour éviter cet échec. Tirez-en plutôt des leçons et faites-en une occasion de croissance.

« Il est important de porter un regard critique sur sa façon d’agir plutôt que de se condamner », commente Bruce Densmore. Dans son travail de conseiller auprès d’aspirants comptables, il essaie de voir d’où viennent leurs difficultés : de leur manière d’étudier, d’une mauvaise gestion de leur temps, ou d’une incapacité à se détendre après des heures d’étude? « Nous répétons à nos candidats persévérants (qui se représentent à un examen) qu’ils sont capables de réussir, mais qu’ils s’y prennent mal. »

VAINCRE SES PEURS

Ne pas savoir saisir les occasions qui se présentent est une erreur lourdement mésestimée dans les entreprises, d’après Ashley Good. Pour apprivoiser la phobie de l’échec, elle conseille d’oser quelque chose, n’importe quoi, même si on pense que cela se terminera en queue de poisson. On pourra au moins se féliciter d’avoir fait preuve d’audace. « Le désir d’aller de l’avant en vous appuyant sur cette expérience vous aidera à assumer de petits échecs techniques et à vaincre votre peur des ratages opérationnels désastreux. »

Jean MacKinnon est plus intrépide depuis qu’elle s’est relevée de son coup dur. « Je prends plus facilement des risques raisonnables que la majorité des gens, qui sont paralysés par la crainte d’échouer, n’oseraient prendre. Ils n’ont jamais eu l’occasion d’éprouver la valeur de l’échec. Si l’on fait tout à la perfection, ce qui est impossible, il n’y a plus place à l’amélioration. C’est comme pour les muscles : plus on les exerce, plus ils se renforcent. »

Ananth Koovappady, CPA, CMA, a risqué gros. Employé d’un vaste conglomérat en Inde, il a décidé de tout abandonner pour s’installer au Canada où il n’a mis que quatre mois à décrocher une place dans le secteur financier. Quelques années plus tard, une grande firme américaine a racheté l’entreprise pour laquelle il travaillait et lui a donné le choix entre un forfait de départ et un poste inférieur aux États-Unis; cette fois encore, il a risqué le tout pour le tout, en décidant de rester au Canada.

Après 10 mois de recherches, il a acquis une franchise de la chaîne Instant Imprints, à Mississauga. « Je suis passé du domaine des finances à celui des ventes et du marketing, en terrain inconnu. Je me vois encore faire des tournées de sollicitation et me faire fermer la porte au nez. Mais ces rejets m’ont appris mon métier. Trois ans plus tard, je ne suis peut-être pas l’as des vendeurs, mais je n’hésite plus à solliciter la clientèle, par téléphone ou en personne, au moins deux heures par jour. »

ANTICIPER LES ÉCHECS

Les astronautes ont l’habitude de prévoir un plan d’action pour toutes les éventualités. Lors d’une conférence TED, le Canadien Chris Hadfield a étonné son auditoire : « Dans la navette, nous imaginons constamment des scénarios catastrophes. Une des questions types est : quelle est la prochaine avarie qui risque de nous pulvériser? On se prépare en conséquence et on passe à la question suivante. » (Lorsqu’il a entrepris ses voyages dans l’espace, les risques d’une catastrophe étaient de 1 sur 38.)

Si ces enjeux extrêmes sont rares en entreprise, il est primordial pour bien gérer les risques d’inventorier ses points faibles et de créer un plan d’action pour tous les scénarios possibles, pense Michael Tefula, étudiant au MBA de l’Université d’Oxford et auteur du livre Graduate Entrepreneurship: How to Start Your Business After University, à paraître cette année. « Pour trouver vos points faibles, voyez comment se comportent vos concurrents; regardez leurs réussites, mais aussi leurs échecs. Vous deviendrez ainsi plus conscients de vos propres chances de réussite, et vous aurez en main les atouts pour peaufiner votre prochaine stratégie. »

M. Koovappady, de son côté, a opté pour la visualisation positive. « Avant d’aller dormir, j’écoute des bandes sonores d’affirmation de soi. Ça m’a toujours réussi. »

SAVOIR LÂCHER PRISE

Bien que l’on puisse voir les échecs d’un œil positif, essuyer trop d’échecs peut se révéler contre-productif. Une succession de ratages mine la confiance en soi, largement fondée sur nos réussites passées, précise M. Tefula. Il ajoute toutefois que les échecs répétés affectent moins ceux qui disposent des ressources intellectuelles ou financières pour persévérer : « Si une personne, par exemple, possède suffisamment d’économies pour réinvestir dans son entreprise et supporter quelques échecs, elle ne sera pas contrainte de déposer son bilan. »

Selon Mme Good, il arrive que les échecs ne soient pas juste des obstacles à surmonter, mais bien des barrières qui nous empêchent de progresser. « Après un certain temps, si vous n’obtenez toujours pas de résultats et que vous n’entrevoyez pas d’amélioration, il faut abandonner. Le mieux est d’établir dès le départ votre limite de prise de risques pour ne pas vous exposer à un échec retentissant. »

« On parle beaucoup de ces entrepreneurs qui triomphent de leurs multiples échecs, mais jamais de ceux qui se ruinent dans l’aventure, souligne M. Tefula. Taire cette réalité, si désagréable soit-elle, nous prive de leçons et ne favorise certainement pas une prise de risques éclairée. »

La plupart du temps, cependant, on ressort aguerri de l’adversité, soutient Mme Good. « Le plus gros échec serait de rester prostré. Rebondir après l’échec : facile à dire, mais extrêmement difficile à faire. »

Comme le disait le premier ministre Justin Trudeau dans l’émission télévisée 60 Minutes à propos du fameux match de boxe amical qui l’a opposé au sénateur Patrick Brazeau en 2012, ce qui compte, ce n’est pas d’être mis K.-O., c’est de se relever.

« Les gens croient que la boxe est une question de force de frappe. Mais non. La boxe, c’est l’art de continuer à se battre malgré la force des coups que l’on encaisse. C’est la mesure ultime de la force de caractère. À quelqu’un qui se réjouirait de n’avoir jamais été envoyé au tapis, je serais tenté de dire : “Dommage! Ça vous aurait appris à mieux vous connaître.” »

LES MOTS POUR LA DÉCRIRE

Si l’échec a meilleure presse qu’auparavant, les termes pour le décrire – déroute, fiasco, chute, défaite – continuent de rendre les gens mal à l’aise. Bruce Densmore s’est donc attaché à bonifier le vocabulaire de l’échec pour encourager ses étudiants dans la préparation de leurs examens. Il appelle aimablement « persévérants » ceux qui se présentent aux reprises, puisqu’ils ont déjà affronté une première épreuve. Selon lui, ce n’est pas qu’une simple question de sémantique. « Les candidats persévérants ont un net avantage sur ceux qui passent les examens pour la première fois, car ils ont déjà vécu cette expérience. »

À propos de l’auteur

Georgie Binks


Georgie Binks est rédactrice indépendante à Toronto.

comments powered by Disqus

Faits saillants

Le Canada célèbre son 150e anniversaire. Quant à nous, nous fêtons nos membres, les CPA canadiens. Dites-nous pourquoi vous portez avec fierté le titre canadien de CPA. C’est une fierté à partager : nous préparons une grande fête en juillet.

Participez à ce rendez-vous annuel (en anglais) des dirigeants financiers d’OSBL pour obtenir des conseils sur la gestion de votre organisation et tirer parti des connaissances d’experts.