Savoir se tenir…en prison

La multiplication des crimes économiques a suscité l’apparition d’un nouveau métier : conseiller pénitentiaire.

À la fin de juin, le juge Pierre Labrie de la Cour supérieure du Québec a condamné Ronald Weinberg, 65 ans, cofondateur de la société d’animation Cinar, à neuf ans de prison pour avoir escroqué les actionnaires de Cinar. Deux complices – John Xanthoudakis, 58 ans, et Lino Matteo, 54 ans – ont écopé chacun d’une peine de huit ans pour leur rôle dans cette manœuvre frauduleuse, où plus de 123M$ US ont été détournés à des fins personnelles aux Bahamas entre 1998 et 2000 à l’insu du conseil d’administration.

Ce verdict de culpabilité, prononcé après deux ans de procédure, est venu clore le plus long procès criminel devant jury de l’histoire canadienne. La lourdeur des sentences imposées témoigne d’un durcissement du système judiciaire à l’égard de la criminalité économique.

Comme les trois hommes n’ont ni l’expérience, ni la compréhension de ce que représente une incarcération dans un pénitencier fédéral, leur adaptation à ce nouvel environnement pourrait être difficile.

Or, s’ils l’avaient souhaité, ils auraient pu tirer parti de ressources pour se préparer à la vie carcérale.

Car la multiplication des crimes économiques a suscité l’apparition d’un nouveau métier : conseiller pénitentiaire. Plusieurs entreprises, en particulier aux États-Unis, apprennent maintenant aux criminels en cravate comment se conduire derrière les barreaux.

ENSEIGNEMENTS CHÈREMENT TIRÉS

David Novak, qui a purgé un an de prison dans un pénitencier à sécurité minimale – le premier Club Fed – à Pensacola (Floride) pour fraude postale, a été l’un des premiers conseillers pénitentiaires. En 1996, le fondateur de Cavu Flying Club, un aéroclub de Seattle qui offrait des leçons de pilotage et louait des avions, a volontairement précipité un Piper Cherokee dans une baie pour réclamer 80 000 $ US – le produit de l’assurance. Lorsqu’il a constaté que les enquêteurs avaient découvert le coup monté, il s’est livré à la justice et a passé l’année 1997 dans un centre de détention doté de terrains de soccer et de balle-molle, de beaux aménagements extérieurs, et sans barbelés.

Malgré ces conditions peu contraignantes, son expérience l’a troublé, et à sa sortie, il a consigné ses réflexions sur la vie en prison dans Downtime, A Guide to Federal Incarceration (et lancé son service de consultation).

« Ne touchez jamais à quelque chose qui ne vous appartient pas, dit-il. N’interrogez jamais un détenu sur ses activités criminelles ou ses démêlés judiciaires, sauf si lui-même en parle. N’entamez jamais le dialogue avec un membre du personnel. Ne vous immiscez jamais dans une conversation. »

Selon lui, la promiscuité exige une adaptation majeure. « Je recommande parfois au futur détenu de délimiter un espace de six pieds sur huit dans son salon et de s’habituer à y vivre. » Autre stresseur : le bruit constant. « Durant mon emprisonnement, il n’y a pas eu un seul moment où je n’ai pas entendu quelqu’un crier, parler, ronfler ou tirer la chasse d’eau. Là-bas, le silence n’existe pas. »

Pour survivre au long séjour carcéral qui les attend, les cadres de Cinar auraient pu faire appel à Lee Steven Chapelle, ex-détenu et fondateur de Canadian Prison Consulting Inc. Il est aussi l’auteur de Hard Time in Canada – One Man’s Journey: Inside & Out – An Insider View of Canadian Justice Policies & Corrections, qui raconte ses 20 ans passés dans des établissements canadiens à sécurité minimale, moyenne ou maximale.

En 2015, il décrivait à La Presse canadienne les préjugés les plus tenaces sur la vie en prison et expliquait comment s’adapter. « On croit souvent que les détenus fraîchement débarqués doivent faire leur place en attaquant immédiatement quelqu’un. Si vous avez la carrure, très bien. Sinon, cette manifestation d’agressivité vous compliquera la vie quand viendra le moment de demander une libération conditionnelle. » Il conseille aux nouveaux prisonniers de s’occuper de leurs affaires et de trouver d’autres façons de montrer leurs « savoir-faire et expérience ».

L’HORREUR DES DOUCHES

Une peur fréquente est, bien sûr, « l’horreur des douches ». Le viol est une terrifiante réalité de la prison, confirme M. Chapelle, mais selon lui, ça ne se passe pas comme les gens le croient. « Vous ne serez pas agressé par un gang violent dans la douche. On vous dira plutôt : “Tu n’as rien, laisse-moi t’aider”, et avant longtemps, on vous manipulera. Je recommande de ne pas accepter de faveurs, car c’est mettre le doigt dans l’engrenage », explique-t-il.

Quant à la violence fortuite, M. Chapelle convient que « la menace du couteau est réelle », mais il réfute la croyance selon laquelle les actes de violence sont orchestrés avec soin. « On imagine une confrontation dans la cour. Mais la vraie violence éclate souvent à propos de questions domestiques. Ça sort toujours de nulle part, de quelqu’un qu’on ne soupçonne pas, et le conflit surgit : “Tu as utilisé ma brosse à dents!” ou “Tu as marché sur le plancher que je viens de laver!” »

Il existe une grave transgression que les nouveaux prisonniers ignorent à moins d’avoir embauché un conseiller : siffler. L’origine de cette interdiction est controversée. Selon certains, les gardiens avaient l’habitude de siffloter « Sifflez en travaillant » lorsqu’ils allaient chercher un prisonnier pour le pendre. D’autres prétendent que les détenus sifflaient quand un homme était conduit au gibet.

Les anciens prisonniers devenus consultants sont si nombreux que le Wall Street Journal parle d’un « secteur en hausse » dans l’article « School for Scoundrels » publié en 2012. On y donne des trucs pour se débrouiller dans les prisons fédérales américaines.

Le journal cite Patrick Boyce, ex-courtier en valeurs mobilières et fondateur de Federal Prison Alternatives. Condamné à 37 mois de prison pour évasion fiscale, il a été libéré après 11 mois en 2004. Son conseil : restez poli.

« N’intervenez pas dans la conversation sans y avoir été invité. Excusez-vous quand vous heurtez quelqu’un, même si ce n’est pas votre faute, indique M. Boyce, qui se dit expert en milieu fédéral. Ne regardez pas la télé en étant assis sur la chaise d’un autre détenu. À table, ne passez pas le bras au-dessus de l’assiette d’un autre prisonnier – à moins que vous ne vouliez vous y faire planter une fourchette. »

Toujours selon le journal, le défi pour les conseillers est d’amener leurs clients à résister au désir de tout contrôler, et à cesser de jouer au patron et d’essayer de faire tourner les choses à leur avantage. « Ils ne sont pas différents des autres détenus, ajoute Patrick Boyce. Certains criminels ont regretté de ne pas avoir cherché conseil avant leur incarcération. Emprisonné pour avoir parié sur ses propres matchs, l’ancien arbitre de la National Basketball Association Tim Donaghy dit avoir appris par essais et erreurs, “en faisant beaucoup d’erreurs”.»

Traité de « délateur » dans une prison de Floride, M. Donaghy a riposté. Le détenu qui l’avait insulté l’a alors attaqué avec un bâton fixé à un rouleau à peinture, le blessant au genou. Humilié, Tim Donaghy s’est retrouvé couvert de peinture jaune; s’il avait su quoi faire, les choses se seraient passées autrement. « Je n’aurais rien dit », a-t-il confié au journal.

Martha Stewart, reine de l’art de vivre, compte parmi les criminels économiques célèbres ayant eu recours à un conseiller pénitentiaire. Avant d’être condamnée à cinq mois de prison pour conspiration, obstruction à la justice et fausses déclarations aux enquêteurs fédéraux, elle a sollicité les conseils d’habitués.

« Martha Stewart n’a jamais lésiné sur les frais supplémentaires, rapporte le Christian Science Monitor. En plus de la protection offerte par ses amis, sa famille et ses conseillers juridiques, elle s’est assuré les services d’un consultant pour se préparer aux vicissitudes et complexités de sa peine. »

Preuve irréfutable de l’engouement pour les conseillers pénitentiaires, le film Prison 101, sorti en 2015, met en vedette Will Ferrell et Kevin Hart. Ferrell y interprète un gestionnaire de fonds spéculatifs condamné à dix ans de prison pour détournement de fonds. Terrifié à l’idée de ce qui l’attend, il demande à Hart, qu’il prend à tort pour un criminel endurci, de lui enseigner en 30 jours comment survivre en milieu carcéral.

Prison 101 est une comédie grand public. Mais un vrai séjour en prison n’a rien d’amusant. Et laisse des traces.

Même quand les criminels en cravate sont envoyés dans des pénitenciers à sécurité minimale, il doivent savoir que leur peine, même si elle est assez légère, ne prendra pas fin à leur libération, précise David Novak : « On est ostracisé. Mis à l’écart. Exposé à l’opprobre public. Quoi qu’on accomplisse, on est toujours perçu comme un criminel. »

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

comments powered by Disqus

Faits saillants

Pour ne rien manquer des principales mesures du #budget2017, suivez CPA Canada sur les médias sociaux et regardez notre vidéo en direct.

Notre Répertoire des cabinets de CPA vous permet de trouver des cabinets de CPA au Canada grâce à une carte interactive et à différents critères de recherche.

Présenté par CPA Canada et CPA Ontario, le congrès national UNIS (en anglais) est un rendez-vous annuel incontournable qui propose un programme multidisciplinaire approfondi à tous les CPA qui souhaitent rester maîtres du jeu.