Les nouveaux millionnaires

Oubliez les voitures luxueuses et les dépenses exorbitantes! Le millionnaire canadien d’aujourd’hui peut très bien avoir l’air aussi discret que votre voisin immédiat.

Richie Rich était le stéréotype même du millionnaire. Ce personnage de bande dessinée, apparu en 1953, était si populaire qu’il a donné lieu à des films et à des séries télévisées. Gamin richissime, Richie menait grand train, vivait dans une somptueuse demeure, avait son propre majordome et aimait beaucoup faire étalage de sa fortune.

Au Canada, en 2016, le profil type des personnes millionnaires est tout autre : réservées, travailleuses et sans prétention, elles sortent probablement elles-mêmes leurs poubelles… Selon le Global Wealth Report 2015 du Credit Suisse Research Institute, on dénombre 984 000 millionnaires au Canada (et 33 717 000 à l’échelle mondiale, voir la définition ci-dessous). Il ne faut donc pas s’étonner si notre voisin immédiat, pourtant si discret, figure parmi ces privilégiés.

Bien que notre dollar ait perdu de sa valeur à cause de la baisse des prix du pétrole et que le nombre de millionnaires canadiens ait légèrement fléchi depuis quelques années, le rapport du Credit Suisse Research Institute indique que la richesse par adulte au pays est passée de 108 464 $ US en 2000 à 248 276 $ US en 2015. Le Canada figure au 9e rang des 20 pays comptant le plus grand nombre de particuliers très fortunés dont l’avoir net est d’au moins 50 M$ (après déduction des dettes). Voici une illustration de cette opulence : en juillet 2016, le Globe and Mail, dans sa chronique « Home of the week », présentait une maison de 47 000 pi2 située à Oakville, en Ontario, et valant la coquette somme de 65 M$. La question à un million de dollars : comment sommes-nous parvenus à générer autant de richesse? Quand on sait que le prix moyen d’une maison individuelle atteint 1 M$ à Toronto et 1,3 M$ à Vancouver, on peut se demander si les Canadiens fortunés sont plus nombreux qu’on ne serait porté à le croire.

« On s’interroge sans cesse au Canada sur ce qu’est un vrai millionnaire », souligne Steve Geist, FCPA, premier vice-président à la direction et chef de groupe, Gestion des avoirs, à la CIBC. « Quand j’étais jeune, quelqu’un qui possédait un million pouvait passer le reste de ses jours sans le moindre souci financier. Mais l’inflation est venue émousser le mythe du million. Finalement, c’est le bilan qui révèle la véritable richesse, exprimée par des actifs de placement qui ne sont liés à aucune dette. La présence de trois voitures de luxe devant une résidence pourrait indiquer une grande fortune; mais si on possède 10 M$ d’actifs et 11 M$ de dettes, ce n’est pas une bonne chose. »

« La pyramide de la richesse mondiale »

M. Geist fait remarquer que contrairement aux stéréotypes, ses clients fortunés sont humbles et travaillent beaucoup. Dans la plupart des cas, ce sont plutôt les gens extrêmement riches qui s’entourent d’objets de luxe. « Si vous faisiez la rencontre de mes clients dans le métro, vous ne soupçonneriez jamais l’importance de leur patrimoine. » (À titre indicatif, rappelons que le Credit Suisse Research Institute évalue à 248 276 $ US l’avoir net moyen des Canadiens.)

Selon Statistique Canada, la majorité des particuliers les plus riches au pays habitent Toronto, Montréal, Calgary et Vancouver. Si on considère que plus de 31 % des Canadiennes sont soutiens de famille, on ne sera peut-être pas surpris d’apprendre que le tiers des millionnaires au Canada sont aussi des femmes. Des études menées par BMO Groupe financier montrent que les entreprises dont les propriétaires sont des femmes affichent le plus haut taux de croissance des revenus annuels, soit plus de 20 %, et que les femmes entrepreneures prennent volontiers des risques en affaires. « Les femmes gèrent des sommes énormes. Elles ont de plus en plus de pouvoirs et prennent plus de décisions que jamais, affirme Janet Peddigrew, vice-présidente régionale et directrice générale à BMO Banque privée. Elles ont leur manière propre d’aborder les affaires et, si elles disposent de réseaux adéquats, elles réussissent. » Selon Mme Peddigrew, les raisons pour lesquelles le Canada réussit à produire de nombreux millionnaires sont (en plus du soutien qu’il offre aux femmes d’affaires) son ouverture à l’innovation et l’accueil qu’il réserve aux immigrants. « Nos recherches montrent que près de la moitié des millionnaires sont des immigrants ou se décrivent comme des Canadiens de première génération, poursuit-elle. Nous avons dit aux étrangers que s’ils étaient prêts à venir investir chez nous, nos portes leur étaient grandes ouvertes. »

M. Geist ajoute : « Mon père était un de ces immigrants. Ceux-ci ont été nombreux à réussir au Canada. Ils arrivent souvent avec deux atouts majeurs : l’instruction et l’éthique du travail. »

ÉTRANGES INVESTISSEMENTS?

De nombreux nouveaux venus possèdent des liquidités considérables. En Colombie-Britannique, par exemple, l’arrivée constante d’investisseurs chinois a fait de Vancouver l’une des villes canadiennes où les prix de l’immobilier sont les plus élevés. D’après le plus récent Global Wealth Report, la Chine dépasse cette année le million de millionnaires pour la première fois, tandis que l’Asie-Pacifique détient maintenant la plus forte concentration de citoyens fortunés, devant l’Amérique du Nord.

« Certains arrivants sont des gens très riches qui préfèrent payer comptant », révèle une directrice de services bancaires de Vancouver qui préfère garder l’anonymat et dont les clients achètent des résidences évaluées en moyenne entre 3 M$ et 5 M$. « S’ils ont une hypothèque, elle est minime et sert essentiellement à établir leur crédit. La Colombie-Britannique les attire par la douceur de son climat, certes, mais aussi parce qu’ils y trouvent l’espace voulu pour construire la maison de leurs rêves, au tiers de ce que cela leur coûterait dans leur pays où on s’arrache les terrains. C’est en somme le rêve américain, mais au Canada. »

En plus de disposer de fonds très importants, les investisseurs étrangers se montrent plus audacieux financièrement et réagissent plus vite que leurs vis-à-vis canadiens, soutient Vinay Khosla, CPA et associé en fiscalité chez Bateman MacKay dans la région du Grand Toronto. Ses clients indiens en particulier parlent ouvertement de leurs biens. « En Inde, beaucoup investissent dans les terrains ou dans l’or. Depuis toujours, les gens ont l’habitude de porter leurs bijoux et d’afficher leur richesse », dit M. Khosla, lui-même d’origine indienne. « À l’inverse, mes clients canadiens fortunés se montrent discrets. »

L’incertitude économique qui sévit actuellement au Royaume-Uni pourrait inciter de riches Européens à venir de ce côté-ci de l’Atlantique. « Nous verrons probablement grandir la demande pour des placements sûrs, et des villes comme Toronto et Vancouver sont de bons endroits pour investir », souligne John Nicola, conseiller financier, fondateur et chef de la direction de Nicola Wealth Management, à Vancouver. « Les Canadiens ont du mal à comprendre que, pour un investisseur étranger, acheter une maison qui vaut entre 1 M$ et 5 M$ (mais que probablement personne n’occupera) constitue une forme d’assurance à long terme. » (Cela dit, l’Agence du revenu du Canada a dévoilé en juillet dernier un plan de détection des inobservations fiscales en matière immobilière à Vancouver; 50 agents seront affectés au repérage des acquisitions financées par des revenus étrangers non déclarés.)

Tableau « Nombre de particuliers disposant d’un avoir net exceptionnellement élevé en 2015 : 20 premiers pays »

Mark Halpern, fondateur de WEALTHinsurance.com, un cabinet torontois de planification fiscale et successorale, soutient que le Canada est un endroit idéal pour faire des affaires et préserver la valeur de son argent : « Le Canada a impressionné le monde entier lors de la crise bancaire de 2008 à laquelle il a succombé le dernier et dont il est ressorti le premier. »

Même si tout est en place pour attirer les privilégiés de ce monde, M. Halpern estime que nous pourrions mieux répondre à leurs besoins. « Je croyais que les gens aisés s’entouraient de la crème des avocats et des comptables. Or, ils sont tellement pris par leurs affaires qu’ils en oublient leur propre personne. » Il se souvient d’un client qui, bien que possédant 150 M$, n’avait ni testament, ni mandataire, ni plan à long terme. « Depuis 25 ans que je suis dans le métier, j’ai rencontré beaucoup de ces gens qui ont énormément d’actifs, mais peu de liquidités, et qui ne savent pas très bien où ils s’en vont. Il s’agit de voir quels sont leurs besoins et comment ils envisagent l’avenir. »

Les baby-boomers atteignent maintenant l’âge de la retraite, et la préservation de la richesse constitue un autre sujet d’intérêt pour les Canadiens bien nantis. « Dans les années 1990, un millionnaire n’avait aucun souci à se faire pour son avenir. Mais en 2016, nos clients savent fort bien qu’ils ne pourront avoir une retraite confortable que si leurs millions sont constitués d’actifs de placement », explique Mitch Silverstein, CPA et associé chez Richter, à Toronto. « Les gens continuent à travailler pour pouvoir jouir à leur retraite du niveau de vie qu’ils ont envisagé. »

Ces préretraités en sont en outre à se demander comment transmettre leurs biens à leurs enfants. « Nous entrons dans une période intéressante, car le Canada est en train de créer toute une génération de millionnaires qui aura hérité de sa richesse plutôt que de l’avoir bâtie, poursuit M. Silverstein. Ces nouveaux millionnaires, moins attachés à l’entreprise que leurs parents, risquent d’être moins prudents. Ils auront presque toujours connu un climat économique à faibles taux d’intérêt, ce qui érode la richesse. Ils rechercheront donc des rendements plus substantiels. »

« Nous ne voyons encore que la pointe de l’iceberg pour ce qui est de la vente de leur entreprise par les gens fortunés désireux d’encaisser leur argent, estime Vinay Khosla de Bateman MacKay. Des dix ventes de sociétés auxquelles j’ai participé récemment, seulement deux se sont révélées des transferts de l’entreprise familiale aux enfants. »

Saul Judelman, CPA et associé chez MNP à Toronto, explique que ses clients, qui ont pour la plupart édifié eux-mêmes leur fortune, s’inquiètent quant à la volonté et à la capacité de la génération suivante de prendre la relève. « À mon avis, dit-il, les jeunes ont généralement la compétence voulue, reste à savoir s’ils sont prêts à consentir au labeur et aux sacrifices qu’exige la réussite d’une entreprise. »

Faut-il en conclure que le nombre de millionnaires canadiens est appelé à régresser durant les prochaines années? « Il y en aura encore beaucoup, conclut Saul Judelman, mais la génération qui suit aura un choc lorsqu’elle prendra conscience que diriger une entreprise n’est pas si simple qu’il y paraît. »

** Les critères de définition du millionnaire varient d’un organisme à l’autre. Ainsi, pour le Credit Suisse Research Institute, le millionnaire doit posséder au moins 1 M$ US en capitaux propres, ce qui comprend la part de la résidence principale, déduction faite de toute dette. De son côté, le Boston Consulting Group répertorie uniquement les ménages (et non les individus) millionnaires; il exclut du patrimoine personnel les résidences et les biens de luxe tels que les œuvres d’art et les yachts. Steve Geist, de la CIBC, indique que les actifs de placement ainsi que la résidence principale entrent dans le calcul de l’avoir net. Il ajoute néanmoins : « Il nous arrive parfois de ne considérer que les actifs de placement, car ce sont eux qui sont susceptibles de générer un revenu. »

À propos de l’auteur

Rosalind Stefanac


Rosalind Stefanac est rédactrice indépendante à Toronto.

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