À qui le projet? À nous le projet!

Le marché du financement participatif progresse à pas de géant partout, sauf au Canada. Pourtant, ici aussi on pourrait jouer les Warren Buffett en herbe.

Le fabricant de vinaigrettes japonaises Wafu est l’une des premières entreprises canadiennes à avoir amassé des fonds grâce au financement participatif. Le 8 juin 2013, Wafu a réalisé une opération transfrontalière par l’entremise du portail américain CircleUp, spécialisé dans le secteur des produits de consommation emballés.

Après les trois mois d’inscription d’usage, Wafu n’avait pas atteint son objectif de 500 000 $, mais réuni 230 000 $ auprès d’investisseurs qualifiés, conférant à ceux-ci une participation de 8 %; sa valorisation avoisina alors les 3 millions de dollars. « Depuis, notre croissance s’est beaucoup accélérée », constate le PDG, Gil Michel-Garcia. « À l’époque, notre chiffre d’affaires était de 1,5 M$; il tourne aujourd’hui autour de 3 M$. »

UN MARCHÉ FLORISSANT

Wafu n’est qu’un petit acteur du financement participatif, qui a explosé à l’échelle mondiale. Au Royaume-Uni, le marché de la finance alternative (qui comprend le financement participatif et le prêt en ligne) est passé de 350 M€ en 2012 à 2,34 G€ en 2014 – un taux de croissance composé de 159 %, d’après le Cambridge Centre for Alternative Finance (CCAF) de l’Université de Cambridge et EY. Aux États-Unis, ce marché a crû de 213 % entre 2013 (4,4 G$ US) et 2015 (36,2 G$ US).

Il existe différents types de financement participatif. Les plus connus sont les dons sans contrepartie concrète et ceux en contrepartie d’une « récompense » – comme le premier exemplaire d’un produit en développement.

Ainsi, la jeune entreprise américaine Oculus, dont le projet était de rassembler 250 000 $ US pour fabriquer un casque de réalité virtuelle, a recueilli en 2012 pas moins de 2,4 M$ US de plus de 9 000 « investisseurs » individuels, contre la promesse de leur livrer un casque. « Deux ans plus tard, Facebook a acheté Oculus 2 G$ US, mais les investisseurs de la première heure n’en ont pas vu la couleur : ils ont seulement conservé, comme cela avait été entendu, [le droit de recevoir] le casque », raconte Lauren Leibowitz, administratrice des membres de la National Crowdfunding Association, établie en Floride.

Refusant d’être laissés pour compte dans ce nouvel eldorado, les investisseurs réclament maintenant le droit d’acquérir des actions d’entreprises prometteuses par l’intermédiaire de portails de financement participatif en capital. D’abord réservés aux investisseurs qualifiés, ces portails sont ouverts depuis mai aux investisseurs individuels des États-Unis. Il s’agit là d’une nouvelle réalité importante, que le présent article désigne par le terme « finance participative » afin de la distinguer de toutes les autres formes de financement participatif.

La finance participative attire davantage l’attention des médias, mais c’est le prêt de particulier à particulier et de particulier à entreprise qui forme la plus grande catégorie de financement participatif en capital, occupant 90 % du marché en Amérique, affirme Robert Wardrop, directeur général du CCAF.

EN MARGE

Selon une étude de 2015 du CCAF, le Canada demeure un acteur très mineur. Son marché se chiffre à une fraction du marché américain : 207 M$ US, dont plus de la moitié prend la forme de dons sans contrepartie concrète ou contre une récompense.

« Nous sommes exclus de la cour des grands, se désole Craig Asano, directeur général de la National Crowdfunding Association of Canada. C’est en partie à cause de la disparité des règlementations provinciales, qui complique la tâche des portails et des entreprises. »

Cela dit, les choses commencent à bouger au nord du 49e parallèle. De 2014 à 2015, le financement participatif a bondi de 240 % (de 61 à 207 M$ US), grâce surtout à de nouvelles dispenses d’obligations réglementaires. En mai 2015, six provinces (C.-B., Sask., Man., Qc, N.-B. et N.-É.) ont adopté les dispenses pour financement participatif des entreprises en démarrage, explique Alixe Cormick, fondatrice de Venture Law Corporation, à Vancouver. Ces dispenses autorisent ces entreprises à réunir jusqu’à 250 000 $ deux fois par an, et limitent l’investissement d’un souscripteur à un maximum annuel de 1 500 $. Les émetteurs sont dispensés de produire des états financiers, et les portails, de s’inscrire à titre de courtiers en valeurs mobilières.

La dispense pour financement participatif intégrée, publiée en janvier 2016, s’applique aux PME. La limite de l’émetteur atteint 1,5 M$ sur 12 mois, et celle du souscripteur, 2 500 $ par placement, sous réserve d’un plafond annuel de 10 000 $. L’émetteur doit déposer des états financiers audités s’il recueille plus de 750 000 $, et le portail doit être reconnu comme courtier d’exercice restreint ou courtier inscrit.

Auparavant, seuls les investisseurs qualifiés pouvaient se prévaloir du financement participatif par l’entremise de courtiers travaillant dans le marché dispensé. Et aujourd’hui, bien qu’il y ait eu une période d’activité temporaire des portails qui a été interrompue, le Canada n’a pas réglementé le prêt de particulier à particulier malgré quelques tentatives, notamment en Colombie-Britannique.

STIMULATION RESTRICTIVE

La Financial Services Authority (R.-U.) est connue pour son approche préventive du financement participatif, car elle stimule la croissance de ce marché tout en assurant la protection du public investisseur. Elle a même autorisé les épargnants à détenir des prêts de particulier à particulier comme catégorie d’actifs dans leur « Individual Savings Account » – l’équivalent du REER canadien.

L’approche du Canada, elle, a été plus passive, même si les autorités de réglementation « n’ont pas voulu réprimer l’efficacité du marché », dit Sylvain Théberge, porte-parole de l’Autorité des marchés financiers. Fait révélateur, les réglementations récentes constituent des « dispenses » relatives aux exigences d’inscription des lois en vigueur sur les valeurs mobilières, et non des règlements autonomes.

C’est que le financement participatif se situe dans une zone floue entre l’appel public à l’épargne et le financement par capital-risque, explique M. Théberge. D’une part, les courtiers ont une obligation de connaissance du client et doivent fournir aux investisseurs une notice d’offre pour chaque nouvelle émission. Par exemple, si un client se fait vendre un placement inapproprié, il dispose d’un recours en justice contre son courtier. D’autre part, on juge que le capital-risqueur possède assez de connaissances pour évaluer le bien-fondé d’un placement sans avoir besoin de la protection d’une autorité publique.

Qui plus est, les titres achetés dans un financement participatif ne peuvent être revendus rapidement comme à la Bourse. L’investisseur doit conserver ses placements pendant des années. Nous sommes dans un nouvel univers : il comporte des risques inédits que les organismes de réglementation se doivent d’analyser en détail.

Néanmoins, certains trouvent trop lourd l’impératif de protection de l’investisseur. « Comment comprendre qu’au Canada et aux États-Unis, quelqu’un peut perdre 10 000 $ en jouant face à une machine à sous, mais ne peut investir ce montant dans une entreprise en démarrage? », s’étonne Douglas Cumming, professeur de finance et d’entrepreneuriat à l’Université York.

MÉCANISMES DE CONTRÔLE DU MARCHÉ

En finance participative, les fraudes véritables sont rares. La question est plutôt de savoir si un placement reflète une valorisation raisonnable. Comme la plupart des entreprises sont en phase de démarrage, les critères d’évaluation habituels s’avèrent moins probants.

Au Royaume-Uni, le portail SyndicateRoom propose une solution élégante à cette question : il exige qu’un ange investisseur reconnu s’engage à l’égard d’une tranche de chaque opération inscrite. « La perception du risque par l’investisseur constitue la principale contrainte de notre marché. La caution d’un ange investisseur règle les questions du risque et de la valorisation », explique Tom Britton, chef des technologies et cofondateur du site.

D’autres portails de finance participative doivent se poser en arbitre entre la volonté des émetteurs de proposer des modalités d’opération audacieuses et la nécessité d’offrir un placement équitable aux investisseurs. Car de mauvaises transactions peuvent rapidement miner la crédibilité d’un portail.

UN VRAI DÉDALE

Financier européen d’expérience, Peter-Paul Van Hoeken a guidé plusieurs petites entreprises d’ici dans les volets planification et financement. Il en a tiré une leçon précieuse : « J’ai vu à quel point il est difficile aux jeunes entreprises d’attirer des capitaux au Canada. » Après avoir analysé des modèles de financement participatif européens, il a lancé en mai 2015 le portail FrontFundr, à Vancouver.

M. Van Hoeken met en pratique la technique dite de la « juxtaposition » dans tous ses projets. « Nous avons réalisé notre première opération canadienne en juxtaposant investisseurs qualifiés et investisseurs individuels ainsi qu’en combinant les dispenses de plusieurs provinces. Une transaction modeste : 50 000 $. Nous voulions trouver le bon équilibre entre les participations des investisseurs, et démontrer notre potentiel de mobilisation de capitaux et notre capacité à conclure une opération. » FrontFundr a maintenant conclu sept transactions, la plus récente se chiffrant à 500 000 $.

Depuis, la taille des opérations continue d’augmenter. Riipen, société d’apprentissage expérientiel, a réuni 950 000 $ jusqu’ici en combinant plusieurs approches au Canada et aux États-Unis. En juxtaposant les opérations grâce à FrontFundr, elle a recueilli 203 000 $ auprès d’investisseurs canadiens de plusieurs provinces : investisseurs individuels, anges investisseurs et même étudiants.

Le succès de la finance participative réside dans la préparation. « Quand on mobilise des capitaux, on doit montrer que le financement ne pose absolument aucun problème, recommande M. Van Hoeken. En fait, avant même de lancer un placement, il est indispensable d’avoir des investisseurs à hauteur d’environ 30 % du capital visé. »

LA FINANCE PARTICIPATIVE : UN SIGNAL

Pour les jeunes entreprises, la finance participative peut inaugurer une série de cycles de financement. Peuvent s’ensuivre un tour de financement par capital-risque ou capital-investissement et peut-être une acquisition, voire un PAPE. La finance participative permet de déterminer s’il existe un marché pour le produit ou si celui-ci suscite l’intérêt des investisseurs, souligne Marc van der Chijs, associé directeur de CrossPacific Capital, à Vancouver. « Un capital-risqueur considère le succès d’un financement participatif comme un bon indicateur de la santé d’une entreprise en démarrage. »

Quant aux prêts de particulier à particulier, les banques pionnières s’associent avec la nouvelle génération de prêteurs. La banque DBS (Singapour) vient de conclure une entente d’aiguillage avec l’important portail Funding Societies. « Loin d’être en concurrence avec les banques, nous aidons plutôt les PME que les banques ne veulent pas encore financer, mais que nous considérons tout à fait solvables. Et un jour, elles feront affaire avec les banques », précise Kelvin Teo, cofondateur de Funding Societies et comptable agréé de Singapour.

Dans l’immédiat, le financement participatif ne constitue pas une menace pour les institutions financières. Mais la croissance phénoménale de ce marché, attribuable à l’assouplissement des exigences réglementaires et à l’accueil des investisseurs, est à surveiller. Nouveau membre de la Bourse de Londres, SyndicateRoom est maintenant un concurrent potentiel des courtiers traditionnels.

FRAIS D’ÉMISSION ÉLEVÉS

Il serait faux de penser que la finance participative est un moyen rapide, peu compliqué et peu coûteux de lever des capitaux. Sur Eureeca, l’un des rares portails internationaux, seules 2 % des entreprises qui souhaitent s’inscrire sont acceptées après plusieurs contrôles diligents et sondages de marchés.

Les frais de transaction qu’exigent les portails oscillent autour de 5 % du capital recueilli, sans compter les frais juridiques, comptables et de marketing. Pour Wafu, « les frais de transaction se sont élevés à environ 20 % de notre première tranche de 230 000 $, indique Gil Michel-Garcia. En dessous de 500 000 $, ce type de financement est cher. Pour que ça en vaille davantage le coût, il faut se rapprocher du million de dollars. »

Sur SyndicateRoom, un tour de financement peut prendre de 10 à 14 semaines, une fois les modalités de la transaction arrêtées avec un ange investisseur principal. Pour ce qui est des prêts de particulier à particulier, le processus est souvent moins long. Un emprunt de 100 000 $ à un taux d’intérêt légèrement supérieur à 10 % « nous a pris tout au plus cinq ou six semaines » sur le portail canadien Lending Loop, estime Darren Smith, chef de la direction de Lake of Bays Brewing Company, en Ontario. « C’est presque le même délai qu’avec une banque, peut-être un peu moins. Nous étions ravis. »

LA SAGESSE POPULAIRE

De toute évidence, le succès d’un financement réside dans l’attrait du projet, qui doit rallier les investisseurs. Sans la surveillance étroite des autorités de réglementation, le financement participatif risquerait de tenter les fraudeurs – mais les cas de fraude sont rares. Douglas Cumming se rappelle une entreprise américaine qui « vendait du boeuf Kobé séché; elle se targuait d’en vendre plus que l’offre mondiale de boeuf Kobé! Mais quand on fait appel au public, il faut se souvenir qu’on fait aussi appel au gros bon sens. » 

À propos des auteurs

Leighton Peter Prabhu


Leighton Peter Prabhu, CPA, CA, is managing partner at Interstice Consulting. Yan Barcelo is a Montreal-based writer.

Yan Barcelo


Yan Barcelo est journaliste dans la région de Montréal.

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