La science au banc des accusés

Difficile de concevoir que les chercheurs iraient jusqu’à maquiller leurs résultats de recherche… et pourtant, les scandales ne font que se multiplier dans le milieu scientifique.

En 2014, Donald Green, professeur de sciences politiques à l’Université Columbia, et Michael LaCour, étudiant de deuxième cycle à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), publiaient dans la prestigieuse revue Science un article polémique. Ils y avançaient qu’à la suite d’entretiens, on pouvait amener un groupe de répondants à se dire favorable à l’avancement des droits des homosexuels. Mais ces conclusions s’opposaient aux constats des études précédentes sur les convictions politiques.

« Selon les enquêtes et les précédents historiques, plus le sujet est controversé, plus les positions sont tranchées, moins les répondants démordront de leur opinion, a fait valoir le New Yorker en 2015. Vous aurez beau plaider en faveur du contrôle des armes à feu, votre oncle grincheux ne risque pas de changer son fusil d’épaule. Les partis pris ont la vie dure et résistent à tous les arguments, aussi logiques soient-ils. »

Or, les auteurs de l’article de Science prétendaient qu’en 2013, ils avaient envoyé pendant neuf mois les démarcheurs d’un centre de défense des droits homosexuels dans des quartiers conservateurs de Los Angeles, où les électeurs avaient soutenu la proposition 8, qui interdisait le mariage homosexuel. Les démarcheurs auraient présenté dans le cadre de rencontres non conflictuelles des arguments standardisés pour convaincre ces citoyens de changer d’avis. Et l’enquête aurait révélé une distinction étonnante. Quand les démarcheurs ne mentionnaient pas leur orientation sexuelle, le changement d’opinion de l’électeur était de courte durée. Mais s’ils se présentaient ouvertement comme gais, neuf mois plus tard, le revirement d’opinion des électeurs s’avérait plus durable. Ce résultat déroutant a défrayé la chronique : « L’identité du messager comptait autant que la teneur de son message », concluait le journaliste du New Yorker

Étonné par ces constats, « qui contredisaient l’ensemble des principes de la persuasion politique », David Broockman, étudiant au doctorat en sciences politiques à l’Université de Californie à Berkeley, a voulu rencontrer M. LaCour pour en discuter, explique le New York Times.

Admiratif mais dubitatif, M. Broockman a voulu reproduire les résultats. Il a d’abord calculé le coût de l’enquête, à raison de 10 000 citoyens interrogés qui ont chacun touché environ 100 $ US. Un budget d’un million de dollars? Vraiment? 

« M. Broockman a interrogé quelques maisons de sondage pour demander combien coûterait ce genre d’enquête, a expliqué le New York Times. La plupart ont répondu qu’il serait ardu de mener à bien une telle étude, et qu’il était impensable qu’un chercheur universitaire dispose des fonds nécessaires. » 

La curiosité de M. Broockman a fini par discréditer M. LaCour. En mai 2015, M. Broockman, son condisciple Joshua Kalla et Peter Aronow, professeur à l’Université Yale, ont publié sur Internet une analyse intitulée Irregularities in LaCour (2014). Ils y indiquaient que « les données de l’étude comportaient de nombreuses irrégularités statistiques et n’avaient sans doute pas été recueillies dans le respect des méthodes indiquées », selon le New Yorker. Peu après, Science retirait l’article de son site Web. 

On ignore si l’article était délibérément mensonger ou s’il témoignait de vœux pieux. Le New York Times a postulé qu’un préjugé de confirmation avait influencé la réception positive des résultats, de sorte que les auteurs de l’étude s’étaient laissé emporter par leurs convictions. « Les études qui confirment certaines idées libérales sont parfois avantagées, au détriment des prises de position rétrogrades. Le même effet peut expliquer l’empressement des journalistes à couvrir les résultats. » 

Quelle que soit la motivation, le retrait de l’article a porté un rude coup à Science et aux médias qui l’avaient monté en épingle. Or, les cas de fraude scientifique sont plus courants qu’on ne le soupçonne. 

En novembre 2015, le site Quartz indiquait que « le nombre d’articles scientifiques publiés puis retirés pour cause d’inconduite ou de fraude avait explosé en dix ans ». Un mois plus tard, The Scientist renchérissait: « Ces dernières années, les scandales scientifiques se sont multipliés. Le nombre de chercheurs malhonnêtes aurait-il grimpé? Est-ce plutôt l’effet de l’analyse attentive des résultats publiés, plus que jamais passés au crible? Peu importe. Les cas d’inconduite notoire en recherche sont aujourd’hui étalés sur la place publique. » En novembre 2015, deux universitaires de l’Université Stanford publiaient dans le Journal of Language and Social Psychology un article sur la détection des travaux de recherche douteux. « Même les joueurs de poker aguerris se trahissent lorsqu’ils bluffent. Il en va de même des scientifiques qui mentent, mais les indices sont plus subtils », précisent les chercheurs. Ils auraient décrypté les particularités rédactionnelles des textes scientifiques où se cachent des données falsifiées. 

« Selon certaines études, les menteurs privilégient les termes à connotation négative et évitent les tournures à la première personne, poursuivent les chercheurs. Les rapports financiers frauduleux se distinguent par le recours fréquent au brouillage linguistique (formulations visant à distraire le lecteur ou à dissimuler les données faussées), comparativement aux comptes rendus authentiques. » 

Les auteurs ont comparé 253 articles retirés après publication (surtout dans le domaine biomédical) à d’autres textes sur des sujets semblables, parus dans les mêmes revues les mêmes années. « Les scientifiques qui faussent des données se savent coupables d’inconduite, mais ne veulent pas être démasqués, explique David Markowitz, l’un des chercheurs. Ils tentent donc de brouiller les cartes. Certains tics rédactionnels sont associés à la véracité – ou au mensonge – scientifique. Ainsi, les articles frauduleux comptent en moyenne 60 termes de jargon de plus que les articles authentiques, ce qui n’est pas rien. » 

La Chine est frappée de plein fouet par la fraude scientifique. « Le pays tente de se hisser parmi les géants de la recherche, mais la pègre exploite une faille de son système : les subventions et les promotions sont accordées selon le nombre d’articles publiés, et non selon la qualité de la recherche. Ce facteur favorise le plagiat, les travaux falsifiés, les fausses analyses… C’est un secteur lucratif, dont l’Université Wuhan a estimé la valeur à 150 M$ US en 2009, soit cinq fois plus que deux ans auparavant», avançait The Economist en 2013

Exigeant qu’ils remboursent leurs subventions, le principal organisme chinois de recherche fondamentale punit les scientifiques qui présentent de fausses évaluations réalisées par des pairs afin de faire publier des articles dans des revues réputées, a rapporté Science en 2015. Une autre organisation scientifique chinoise a publié les résultats d’une enquête révélant que de nombreux courtiers sans scrupules font le trafic d’articles anonymes ou faussement évalués par des pairs. Dans certains cas, ces intermédiaires suggéraient à leurs clients – naïfs ou complices – de s’adresser à de prétendus évaluateurs, mais leur donnaient des adresses courriel fictives et évaluaient eux-mêmes les travaux. La Fondation nationale des sciences naturelles révoque désormais le financement des universitaires pris la main dans le sac, mais, selon les critiques, ces mesures ne suffiront pas à enrayer la fraude. 

En Corée du Sud, un exemple de fraude scientifique a aussi fait les manchettes. En février 2005, l’État publiait un timbre qui montrait une suite de vignettes : un homme paralysé se lève d’un fauteuil roulant. Après quelques pas hésitants, il court, bondit et embrasse un proche! Cette image, superposée à des cellules souches, s’accompagnait du titre « Clonage de cellules souches embryonnaires humaines ». Quels espoirs incroyables s’offraient alors à des millions de patients! 

Le timbre honorait le réputé scientifique Hwang Woo-Suk, qui, en 2004, prétendait avoir cloné des cellules souches humaines à partir des cellules de 11 patientes. Cette percée aurait permis, entre autres, de greffer ces cellules à des malades souffrant de maladies dégénératives. En clonage thérapeutique, les nouvelles cellules remplaceraient des tissus endommagés sans risque de rejet immunitaire (des paralysés auraient ainsi l’espoir de remarcher). Et d’autres traitements de la maladie d’Alzheimer et du diabète pourraient être découverts. Hélas, les recherches du professeur Hwang avaient été faussées. En mai 2006, il a été accusé de détournement et d’infractions à la loi sur la bioéthique. Des experts de l’Université de Séoul ont conclu qu’il avait falsifié ses données, et trois ans plus tard, M. Hwang était condamné à une peine de deux ans et demi avec sursis. 

Vu l’étendue de leur savoir, les chercheurs sont respectés, voire admirés. Difficile de concevoir qu’ils iraient jusqu’à maquiller leurs résultats de recherche… et pourtant. Alors, ne tenons pas pour acquis que si des conclusions scientifiques sont publiées, elles sont forcément authentiques. Trop d’exemples d’évaluations insuffisantes par des pairs prouvent que la vérité et le mensonge s’affrontent aussi en science.

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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