Tolérer les hors-jeu en éthique ?

La popularité et la tradition ne confèrent pas de passe-droits quant à l’aspect éthique d’une activité.

Question : quelle est la différence entre vendre un de ses reins et jouer au football professionnel? Réponse : vendre un rein est illégal.

J’en suis venue à me poser cette question en réfléchissant à l’éthique du football professionnel (ou du hockey, ou de la boxe, etc.). Nous payons des gens pour qu’ils nous divertissent, et ce, même s’ils risquent de subir de graves lésions cérébrales. Comme je ne suis pas une mordue de sport, la passion qui anime les supporters et qui semble justifier tous les risques m’est étrangère. J’ai donc orienté ma réflexion sur la vente d’organes.

Dans bien des pays du tiers monde, il est possible de payer quelqu’un pour obtenir un de ses reins. Au Canada, cela est interdit : on peut donner un rein, mais sans contrepartie. Il y a pourtant des arguments logiques en faveur de la rémunération des donneurs. Par exemple, l’intervention chirurgicale comporte des risques et peut entraîner des complications. En outre, nombre de receveurs inscrits sur une liste d’attente pourraient verser de grosses sommes pour obtenir un rein sain, d’autant que les taux de réussite de cette greffe se situent entre 90 % et 95 % selon la Fondation canadienne du rein. Et les donneurs seraient plus nombreux s’ils étaient bien payés, car cet argent leur servirait pour des choses qu’ils ne pourraient se permettre autrement (l’éducation des enfants, l’achat d’une maison, etc.). De plus, le système de santé réaliserait des économies : moins de dialyses ou autres traitements à dispenser aux receveurs.

Or, pour la plupart d’entre nous, l’idée de rémunérer les donneurs d’organes est contraire à l’éthique. Nous croyons que personne ne devrait être obligé, ni même tenté, de faire ce choix. Un tel système serait discriminatoire envers les pauvres (qui seraient plus susceptibles d’être donneurs) et permettrait aux riches de recevoir des reins hors de portée pour les autres.

Par conséquent, malgré ses avantages possibles, la vente d’organes demeure illégale.

Revenons maintenant au football, ou à tout autre sport de contact. Il semble médicalement reconnu que les commotions cérébrales fréquentes subies par les joueurs professionnels peuvent causer des lésions cérébrales persistantes et mener à la dépression, au suicide, à la démence et à d’autres troubles. La fréquence de ces conséquences néfastes n’est pas certaine, mais celles-ci ne sont pas rares. Alors pourquoi n’est-il pas illégal de jouer au football pour de l’argent?

Notons que le football ne permet pas de sauver des vies, c’est un simple divertissement.

L’argument humanitaire est donc moins valable pour le sport que pour les dons d’organes rémunérés. On pourrait soutenir que les joueurs professionnels connaissent les risques et les acceptent de leur plein gré, mais ce serait aussi vrai des donneurs d’organes. La boxe et probablement le football sont des sports particulièrement alléchants pour les jeunes qui sont issus de milieux défavorisés et espèrent faire fortune. Mais ce sont surtout les riches propriétaires d’équipes qui y trouvent leur compte.

Cette distinction en matière de rémunération pourrait s’expliquer par le constat que le football divertit des millions de gens, alors qu’un rein ne sauve qu’une seule vie. Mais à mon avis, cette différence est plutôt due au fait que nos jugements éthiques sont tributaires de ce qui nous semble normal. Les combats entraînant des blessures, voire la mort, divertissaient déjà les hommes du temps des gladiateurs, et même avant! L’idée de risquer des blessures pour remporter une partie ne nous paraît donc pas aussi moralement répréhensible que la vente d’un organe. Et si on pense aux motifs pécuniaires des joueurs et des propriétaires d’équipes, on comprend pourquoi le football ne manque ici comme ailleurs ni de joueurs ni de supporters.

Je ne dis pas qu’il faudrait éliminer tous les sports de contact, mais plutôt que la popularité et la tradition ne confèrent pas de passe-droits quant à l’aspect éthique d’une activité. Cela vaut autant pour la religion, les affaires et la politique que pour le sport.

À propos de l’auteur

Karen Wensley


Karen Wensley, MBA, est chargée de cours en éthique professionnelle à l’Université de Waterloo et associée retraitée d’EY.

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