Que la force l'emporte sur la fraude

Comment l’acheteur d’une photo ou d’une carte « avec signature » peut-il s’y retrouver dans le monde tortueux de la fraude aux autographes ?

Au cours des semaines qui ont précédé la sortie du film Star Wars : Le réveil de la Force, en décembre 2015, l’acteur Mark Hamill, qui avait tenu le rôle de Luke Skywalker dans la trilogie originale (et qui, selon les rumeurs, reprenait ce rôle dans le nouveau film), a remarqué quelque chose d’inhabituel. « M. Hamill a constaté une augmentation du nombre de fans qui lui demandaient de vérifier sa signature sur des affiches de films et d’autres souvenirs, a rapporté le Los Angeles Times. Difficile d’expliquer cette augmentation, car il n’avait encore signé aucune affiche du nouveau film. »

C’est donc pour contrer un marché inondé de souvenirs portant supposément sa signature que l’acteur a écrit sur Twitter : « Je suis désolé que tant de fans dépensent leur argent durement gagné pour acheter des imitations frauduleuses de ma signature. »

Le magazine Entertainment Weekly relate que M. Hamill est allé encore plus loin « en répondant à des admirateurs au sujet d’autographes qu’ils avaient déjà achetés ou qu’ils prévoyaient acheter, en leur confirmant qu’il avait écrit telle ou telle blague sur des cartes de collection et en leur indiquant comment reconnaître sa véritable signature. Pourquoi déploie-t-il tant d’efforts? À cela il répond simplement qu’il est de son devoir de protéger tous les vrais fans contre les vendeurs malhonnêtes. »

Il a continué de donner des conseils à ses admirateurs et a publié sa signature sur Twitter en invitant ces derniers à la mémoriser afin de pouvoir repérer eux-mêmes les imitations.

Combien se vendaient les affiches et autres souvenirs liés au dernier Star Wars, qui a récolté des recettes de 1 G$ US à l’échelle mondiale en 12 jours seulement? Les chiffres sont renversants. Fin janvier, des souvenirs signés par M. Hamill (ou cosignés avec d’autres acteurs de Star Wars, dont Carrie Fisher) ont été mis aux enchères sur eBay à des prix pouvant atteindre 999,99 $ US. Une photo de 8 po sur 10 po « signée à la main » par Mark Hamill, Carrie Fisher, Harrison Ford et Peter Mayhew (Chewbacca) était offerte à 1 999,99 $ US. La plupart des nombreux articles mis en vente coûtaient des centaines de dollars. Le site Hollywood Memorabilia proposait une carte Topps, signée, à 1 832,99 $ US. Une carte de Han Solo signée par Harrison Ford était même offerte à 3 650,99 $ US. (CPA Canada n’a aucune raison de mettre en doute l’authenticité des articles en question.)

La croisade antifraude de M. Hamill a attiré l’attention de Ling Ling Chang, membre de l’Assemblée de l’État de la Californie. En janvier, celle-ci a déposé le projet de loi 1570.

Ce projet de loi vise les vendeurs d’articles de collection autographiés d’une valeur de 5 $ US et plus. Il y est prévu que si un vendeur vend ou propose à un consommateur, en Californie, un article de collection qu’il dit autographié, il devra fournir au consommateur un certificat d’authenticité au moment de la vente. Ce certificat devra être rédigé par écrit, être signé par le vendeur ou son agent et préciser la date de la vente. Le nom légal du vendeur et son adresse devront y être indiqués, et celui-ci devra conserver un double du certificat [portant un numéro de série unique] pendant au moins sept ans.

Un consommateur qui pourrait prouver que les renseignements concernant l’article acheté étaient faux aurait le droit de recevoir, en plus des dommages, une somme égale à 10 fois ces dommages, plus les frais judiciaires, les honoraires d’avocat, les intérêts et, le cas échéant, les frais d’expertise. Le tribunal pourrait, à sa discrétion, accorder des dommages supplémentaires en fonction de la gravité de la situation.

Si ce projet de loi est adopté, il offrira sans doute aux acheteurs californiens une plus grande protection qu’à l’heure actuelle, mais dans quelle mesure? Les certificats d’authenticité ne suscitent pas nécessairement l’enthousiasme des collectionneurs.

Comment savoir si une signature est authentique? Difficile de répondre. La plupart des vendeurs fournissent un certificat d’authenticité, mais comme l’indique eBay, « celui qui est capable de falsifier un autographe est capable de falsifier un certificat ». Les consommateurs sont donc invités à traiter uniquement avec des vendeurs qui offrent une garantie inconditionnelle à vie : en cas d’insatisfaction, l’acheteur peut retourner l’article, pourvu qu’il soit dans l’état où il était au moment de la vente.

Le site eBay mentionne en outre l’Universal Autograph Collector’s Club (UACC), « l’un des organismes les plus respectés, sinon le plus respecté du monde en matière d’autographes ». L’UACC, qui a renoncé depuis longtemps à l’utilisation de certificats d’authenticité, explique sur son site que ces certificats n’ont aucune valeur. Il n’en émet pas et recommande aux collectionneurs d’acheter à un vendeur inscrit au club et d’obtenir un reçu signé plutôt qu’un certificat.

Les faux autographes de célébrités ne datent pas d’hier. En 2005, le FBI se prononçait ainsi sur le sujet : « La plupart des experts du secteur reconnaissent que plus de la moitié des souvenirs autographiés les plus recherchés, provenant d’athlètes et autres célébrités, sont contrefaits. Des collaborateurs et des spécialistes estiment qu’aux États-Unis, le marché des souvenirs autographiés représente environ 1 G$ US par année, ce qui comprend les souvenirs contrefaits, lesquels comptent annuellement pour plus de 100 M$ US. »

Le problème a pris une telle ampleur qu’au milieu des années 1990, la division de Chicago du FBI a enquêté sur la fraude relative aux souvenirs sportifs en ciblant un groupe de personnes qui fabriquaient et distribuaient des imitations, prétendument autographiées par des athlètes de Chicago [dont Michael Jordan]. L’affaire s’est soldée par la condamnation de 14 personnes (réparties dans cinq États) reconnues coupables de contrefaçon et de distribution de souvenirs contrefaits. Bien que l’enquête du FBI (appelée Operation Foul Ball ou Operation Bullpen) ait porté ses fruits au fil des ans, l’obtention de condamnations dans ce genre d’affaires peut s’avérer difficile.

En mars 2014, un vendeur d’autographes bien connu, Gotta Have It Golf Inc., a obtenu un généreux règlement dans l’affaire qui l’opposait à Tiger Woods. En 1997, ce dernier et d’autres golfeurs célèbres (dont Arnold Palmer et Jack Nicklaus) avaient accusé l’entreprise de vendre, dans le cadre du prestigieux tournoi de golf Masters, des photos faussement signées par eux. Plusieurs personnes de Gotta Have It avaient alors été arrêtées. L’accusation reposait sur un échantillon de photos qu’un enquêteur privé avait examinées au stand de Gotta Have It et qui lui semblaient fausses. Il aura fallu près de 20 ans pour que cette affaire, pleine de rebondissements, soit tranchée en faveur de Gotta Have It. En 2014, malgré le témoignage de 45 minutes de Tiger Woods, un jury « a déclaré la société de Tiger Woods, ETW, responsable de pratiques commerciales trompeuses et injustes dans une affaire civile. Bruce Matthews, résidant de South Miami, et sa société, Gotta Have It Golf Inc., soutenaient que M. Woods avait violé un contrat de licence datant de 2001 en omettant de fournir un certain nombre de photos autographiées [une condition résultant du règlement de l’affaire de 1997] », a rapporté le Miami Herald.

Le jury a accordé à Gotta Have It la somme de 668 000 $ US en dommages, mais les intérêts porteront le total à environ 1,3 M$ US, selon Eric Isicoff, l’un des avocats de M. Matthews. On s’attend à ce que la société de Tiger Woods interjette appel.

Comment l’acheteur d’une photo, d’une affiche ou d’une carte de collection signée peut-il s’y retrouver dans le monde tortueux de la fraude aux autographes? Il existe des sociétés d’évaluation comme PSA, JSA et, au Canada, KSA, très réputées en matière d’authentification de souvenirs (moyennant des frais), mais elles-mêmes ne sont pas infaillibles. PSA a été mêlée à l’une des plus grandes arnaques liées aux cartes de collection lorsque, en 1991, elle a attribué à une carte de baseball de Honus Wagner datant de 1909 la cote PSA 8 (état presque neuf), la plus haute jamais attribuée pour une carte à l’effigie de ce joueur. La carte avait appartenu à Wayne Gretzky avant d’être rachetée par un homme d’affaires pour 2,8 M$ US. On a découvert plus tard qu’une personne de PSA avait rogné les bords de la carte pour qu’elle paraisse plus neuve.

À moins d’avoir vu personnellement une célébrité signer une carte ou un autre article, comment savoir si la signature est authentique? La chose est d’autant plus difficile qu’Internet regorge de vidéos montrant comment falsifier une signature.

Peut-être faudrait-il qu’à l’instar de Mark Hamill d’autres célébrités interviennent pour protéger leurs fans contre la fraude. Grâce aux médias sociaux, les vedettes pourraient aider activement à démasquer les faussaires. Mais les Luke Skywalker sont rares, et il y a probablement peu de chances que beaucoup de stars emboîtent le pas. Il est tout de même permis d’espérer que l’initiative de Mark Hamill devienne une force qui l’emporte sur la fraude.