Mitch Garber sous les feux de la rampe

PDG de Caesars Acquisition Company, président du CA du Cirque du Soleil, investisseur avisé à la télé : nul doute que l’homme d’affaires a le sens du jeu.

Mitch Garber était jusqu’à tout récemment une figure méconnue du public, y compris dans son Québec natal. Mais, depuis un an, sa nomination à la présidence du conseil d’administration du Cirque du Soleil de même que sa présence sur les ondes de ICI Radio-Canada Télé, avec une participation aux émissions Dans l’œil du dragon et à Tout le monde en parle, où il a fait un passage remarqué, ont propulsé l’avocat et homme d’affaires anglophone montréalais sous les feux de la rampe. Portrait d’un self-made-man qui a fait son chemin jusqu’à Las Vegas et qui rêve de réconcilier les « deux solitudes ».

Fin février, entre deux séances d’enregistrement de l’émission Dans l’œil du dragon, dans les sous-sols de Radio-Canada à Montréal, Mitch Garber doit sauter dans un avion pour se rendre à Las Vegas. L’entreprise Caesars Acquisition Company (CAC), ce géant américain qui exploite hôtels, casinos et jeux en ligne et dont il est le PDG, dévoile alors ses résultats financiers de l’année 2015. Les chiffres sont éloquents : les revenus ont bondi de 25,6 %, passant de 1,8 G$ US en 2104 à 2,35 G$ US, tandis que l’entreprise, forte de ses 8 000 employés, a réalisé des bénéfices avant intérêts, impôts et amortissements (BAIIA) de 632,3 M$ US, un chiffre impressionnant comparé au 416,2 M$ US de l’année précédente (+51,9 %). Des résultats plutôt réjouissants, surtout que l’entreprise évolue dans une industrie hautement concurrentielle et en mutation.

Les sociétés qui se démarquent sont en effet celles qui ont les « meilleurs magasins, les meilleurs spectacles, les meilleurs chefs cuisiniers ou les meilleures boîtes de nuit », constate Mitch Garber, en précisant que Las Vegas a effectué un virage à 180 degrés durant la dernière décennie. Ainsi, par le passé, 60 % des revenus et profits provenaient du secteur du jeu, et 40 % découlaient des activités de divertissement, des magasins et de la restauration. À présent, le jeu ne représente plus que 35 % des recettes, alors que les activités connexes ont grimpé à 65 %.

L'INSTINCT DES AFFAIRES

Les jeux en ligne se sont graduellement intégrés à ce nouveau paysage. Une transformation qui explique aussi pourquoi Mitch Garber se retrouve aujourd’hui à la tête de la CAC, cet important groupe mondial du secteur du jeu, qui l’avait justement recruté en 2009 pour lancer et diriger la filiale de jeux en ligne Caesars Interactive Entertainment (CIE). Auparavant, entre 2006 et 2008, Mitch Garber vivait entre Tel Aviv, Gibraltar et Londres, où il était PDG de la très lucrative société britannique de jeux en ligne, PartyGaming. Un de ses premiers gestes à la tête de la CIE fut d’acheter les droits de la célèbre World Series of Poker, qui organise des tournois de poker et dont la CIE développera une application en ligne.

Puis, en 2011, la CIE a fait l’acquisition du concepteur israélien de jeux en ligne, Playtika, dont l’application de machines à sous Slotomania pour mobiles et médias sociaux est l’une des plus populaires sur Facebook avec plus de 100 millions de téléchargements. « Cette acquisition est celle qui m’a offert le meilleur rendement », souligne M. Garber. « Mitch a l’instinct des affaires. C’est un visionnaire qui est capable de juger les projets avec précision », fait valoir la fiscaliste Anne-Marie Boucher, la conjointe de Mitch Garber et l’une des avocates fondatrices du cabinet d’affaires BCF.

Résultats : l’an dernier, la filiale CIE a affiché des revenus de 766,5 M$ US, soit une hausse de 30,6 % par rapport aux 586,8 M$ US perçus en 2014. Les bénéfices avant intérêts, impôts et amortissements, eux, ont grimpé de 59,7 %, passant de 177 M$ US à 282,7 M$ US. La CIE a moins ressenti que d’autres entreprises du monde du jeu les effets de la crise économique qui sévit depuis 2008. « Las Vegas a été touchée parce qu’il y a moins de visiteurs, que ceux-ci viennent moins longtemps et dépensent moins. Mais les gens trouveront toujours 15 $ pour se divertir, et aller au cinéma ou jouer en ligne », constate Mitch Garber. Or, pour poursuivre sur cette lancée et demeurer le chef de file, « il faut continuer à innover et à développer des jeux accessibles sur toutes les plateformes », soutient-il.

Le succès de la filiale CIE, qui exploite aussi les jeux Bingo Blitz et House of Fun, a incité la CAC à offrir à M. Garber la direction de la maison mère. « La compagnie était en restructuration et comme je présidais la filiale la plus saine du groupe, on m’a proposé le poste de PDG », souligne M. Garber, qui a piloté le premier appel public à l’épargne de la CAC sur la Bourse électronique NASDAQ, à l’automne 2013. Outre la CIE, le portefeuille d’actifs de la CAC est aussi composé des hôtels et casinos Planet Hollywood, Bally’s, The Linq et The Cromwell, situés à Las Vegas, de même que le Harrah’s à La Nouvelle-Orléans et le Horseshoe de Baltimore, inauguré en 2014. « Il y a encore des possibilités pour implanter des hôtels et des casinos, là où la population est importante et où les États limitent les permis d’exploitation. Baltimore est un bel exemple, mais pas les strips où sont déjà alignés vingt autres casinos », affirme M. Garber.

La filiale CIE a un autre atout dans sa manche, qui lui ouvre également de nouvelles perspectives de développement. « La plupart de nos revenus proviennent des marchés anglophones, comme l’Amérique du Nord, l’Angleterre, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Il y a donc un potentiel de croissance ailleurs en Europe, en Asie et même en Amérique du Sud », estime M. Garber qui dirige l’entreprise depuis ses bureaux à Montréal, en plus de se rendre à Las Vegas deux fois par mois, pour des séjours de deux jours.

Malgré les réussites, des questions demeurent en suspens. CAC fait partie de la grande famille Caesars, qui comprend Caesars Entertainment Corporation (CEC) et le casino mondialement connu, le Caesars Palace. Or, du point de vue financier, le ciel s’obscurcit pour le groupe. Au moment de mettre en ligne, impossible de dire comment cela touchera CAC.

Les problèmes financiers et juridiques auxquels fait face CEC n’inquiète pas M. Garber outre mesure. « Fleuron du groupe, CIE n'a aucune dette et est largement considérée comme un atout pouvant aider la société d'exploitation Caesars à se sortir de sa faillite », dit-il, précisant que sa propre société ne détient pas d’actions dans CEC (pour plus d’information, voir l’encadré intitulé Eaux troubles à la fin de cet article).

Mitch Garber at Caesars Palace and on the set of Dans l'œil du dragon. Cirque du Soleil artists at a performance of 'O'.

DE HAMPSTEAD À LAS VEGAS

L’aventure entrepreneuriale de Mitch Garber commence tôt. « Très jeune, j’ai eu le désir de travailler et de gagner de l’argent», dit celui qui était camelot à 11 ans, puis qui exploitait le petit restaurant de la piscine municipale de Hampstead à 14 ans. Né en 1964 à Montréal, d’une mère enseignante et d’un père restaurateur qui était propriétaire du steakhouse Rib’N Reef et avait lancé la chaîne Pizza Pan, il souhaitait poursuivre ses études au Collège Marianopolis, un cégep anglophone privé qui a toutefois refusé son admission, explique le principal intéressé qui a été éduqué dans le système scolaire juif, en majeure partie grâce à des bourses d’études de sa communauté.

« En réalité, j’étais un mauvais étudiant », dit-il. Il réussira néanmoins à décrocher un baccalauréat en relations industrielles de l’Université McGill. « J’ai beaucoup aimé ça. On parlait d’entreprises, de lois du travail, de syndicats. » Il fait ensuite son droit à l’Université d’Ottawa, avant de s’inscrire à l’École du Barreau du Québec où il rencontrera Anne-Marie Boucher. « Mitch a toujours été celui qui captait l’attention et amenait une belle énergie dans un groupe », dit-elle, en soulignant aussi sa bonne humeur et sa grande générosité.

En 1990, Mitch Garber entreprend sa carrière d’avocat au sein du petit cabinet montréalais Lazarus, Charbonneau. C’est là qu’il s’initiera au monde du jeu et développera une nouvelle branche : le droit du jeu et du divertissement. « C’est son esprit entrepreneurial. À l’époque, il a trouvé un filon, une branche du droit qui était inexploitée », raconte Mme Boucher. Le cabinet d’avocats se spécialise alors dans le recouvrement des dettes de joueurs canadiens pour les casinos américains et outremer. L’expertise de M. Garber l’amène également à conseiller les grands casinos américains qui amorcent une phase d’expansion en explorant les occasions d’affaires au Canada. Il aidera ainsi les sociétés Caesars et Hilton à implanter le premier casino à Windsor (Ontario) en 1994. L’ouverture du Casino de Montréal à l’automne 1993 lui donne aussi l’occasion de conseiller des fournisseurs d’équipements.

En 1999, Mitch Garber quitte la pratique du droit pour devenir vice-président de SureFire Commerce, une entreprise montréalaise spécialisée dans la protection des transactions numériques, notamment pour les entreprises de jeux en ligne et les casinos. Au fil des fusions et des acquisitions, cette entreprise deviendra Terra Payments puis Optimal Payments, une société cotée au NASDAQ, dont il deviendra PDG en 2003.

Ce parcours lui aura permis d’amasser une fortune estimée à 200 M$, ce qu’il ne veut pas admettre et dont il préfère ne pas parler. Ses avoirs seraient toutefois plus imposants s’il avait accepté l’invitation d’un des fondateurs de Hotmail, qui lui avait offert de se joindre à l’aventure et d’investir dans un des premiers services de messagerie électronique gratuits, lancé en 1996. Mais, « il n’y avait pas d’argent à faire dans un service de courrier électronique gratuit », croyait-il. Un an plus tard, Microsoft déboursait 400 M$ US pour acheter Hotmail!

LE CIRQUE À NOUVEAU RÉINVENTÉ?

Qui dit Vegas, dit… Cirque du Soleil. Celui-ci fait depuis 20 ans partie intégrante de l’univers de Vegas, où ses spectacles The Beatles LOVE, O ou encore sont à l’affiche depuis plus de dix ans. « Le Cirque, c’est un des fleurons du Québec », dit fièrement Mitch Garber. En avril 2015, ce joyau passait dans les mains d’un consortium mené par le fonds américain d’investissement privé TPG Capital, qui détient aussi Caesars Entertainment dans son portefeuille d’entreprises. La société chinoise d'investissement Fosun et la Caisse de dépôt et placement du Québec en sont également devenues actionnaires. De son côté, Guy Laliberté en conserve 10 % des parts.

Mitch Garber, qui a joué un rôle important dans les discussions ayant mené à cette transaction, est du même coup devenu président du conseil d’administration du Cirque du Soleil. Daniel Lamarre, président et chef de la direction du Cirque, s’en réjouit. « Mitch a un sens des affaires très aiguisé. Il a cette capacité de reconnaître et d’analyser rapidement les occasions qui se présentent. Comme le Cirque est très sollicité pour participer à une multitude de projets, il va nous aider à sélectionner ceux qui présentent le plus d’intérêt pour assurer notre croissance », précise M. Lamarre, qui apprécie aussi le grand enthousiasme de cet ami qu’il côtoie depuis une vingtaine d’années. Autre point fort qui joue en faveur du Cirque : « Mitch est un des rares Montréalais dont la connaissance du marché international et le réseau de contact sont aussi vastes. »

Mitch Garber voit un potentiel infini pour l’entreprise créée par Guy Laliberté, qui a réinventé les arts du cirque il y a plus de 30 ans. Et ce, sans qu’elle doive se redéfinir à nouveau, assure-t-il. Mais, « le Cirque peut s’inspirer d’autres succès ». Il cite en exemple des comédies musicales, comme Les Misérables ou Mamma Mia, qui sont longtemps restées à l’affiche à New York et à Londres, tout en faisant le tour du monde. Or, « les spectacles de Las Vegas, comme The Beatles LOVE et O, pourraient aussi être à l’affiche à Londres ou à Shanghai et faire des tournées internationales », affirme Mitch Garber, en précisant que le Cirque présentera d’ailleurs le 25 mai, à New York, son premier spectacle conçu spécialement pour Broadway. Intitulé Paramour, celui-ci marie la signature emblématique du Cirque du Soleil avec celle des comédies musicales de Broadway.

LE DRAGON PHILANTHROPE

Passionné de sport et amoureux de Montréal, Mitch Garber a joué un rôle dans le retour à Montréal des Alouettes, l’équipe de football de la ligue canadienne, en 1996. Désormais, avec le maire et d’autres dirigeants d’entreprises, il s’affaire à rapatrier une équipe de baseball pour permettre à Montréal d’accéder aux ligues majeures. « Ce serait bien pour l’image et l’économie de la ville », estime-t-il. Un défi à la hauteur de Mitch Garber qui « adore Montréal, qui aime aider et qui voit grand. Plus le projet semble difficile, plus ça l’attire », souligne Anne-Marie Boucher. Martin-Luc Archambault, qui participe aussi à l’émission Dans l’œil du dragon où il a rencontré Mitch Garber, fait écho à ces propos. « Pour lui, rien n’est impossible. C’est un rassembleur qui met les bonnes personnes ensemble pour s’assurer de la réussite d’un projet », dit ce jeune entrepreneur en série, qui a donné naissance à l’application musicale AmpMe et au moteur de recherche sociale Wajam.

Mitch Garber participe pour une deuxième année à l’émission Dans l’œil du dragon, de retour à l’antenne ce printemps. Il a accepté de jouer le jeu, d’abord pour « tenter de bâtir un pont entre les communautés francophones et anglophones qui vivent différemment mais qui partagent toutes deux l’amour de Montréal et du Québec », explique celui qui est marié à une Québécoise francophone depuis 25 ans. Il a aussi vu là une occasion de se faire connaître des entrepreneurs francophones et de démystifier le monde des affaires aux yeux des plus jeunes. « À l’école, on apprend la géographie, l’histoire, mais on n’enseigne pas les affaires, la finance. Pourtant, on va tous être obligés un jour ou l’autre de négocier un contrat de travail ou de calculer le coût d’une hypothèque », fait-il valoir.

Son parcours et sa fortune ont aussi préparé la voie au philanthrope qu’il est devenu. Il est notamment membre du conseil d’administration de One Drop, l’organisme sans but lucratif fondé par Guy Laliberté. Il a récemment mis sur pied un programme de bourses de recherche, qui porte son nom, destiné au département d’oncologie de l’Université McGill pour que celui-ci puisse attirer à Montréal les meilleurs chercheurs de la planète. Il est aussi coprésident de la campagne 2016 de Centraide du Grand Montréal. « Dans notre société et dans le monde entier, la richesse est distribuée de façon très inégale et parfois injuste. Mais moi, je me sens solidaire de tout cela. Il faut aider les plus démunis. Par hasard, mon arrière-grand-mère est venue au Canada de Russie, mais elle aurait pu aller dans un autre pays où je n’aurais pas eu les mêmes chances », explique Mitch Garber qui verse annuellement entre 500 000 $ et 1 M$ à des organismes de bienfaisance. Des valeurs que partage la famille, souligne Anne-Marie Boucher. « Mitch et moi sommes partis de rien et avons bâti des choses ensemble, et nous avons eu beaucoup de succès. Nous voulons aussi en faire profiter les autres. »

Mitch Garber, qui verse aussi plusieurs millions de dollars annuellement au fisc, insiste d’ailleurs sur l’importance pour les plus fortunés de ne pas se soustraire à l’obligation de payer leurs impôts. Et que penser des paradis fiscaux ou de l’évitement fiscal dont se prévalent des dizaines de milliers d’entreprises qui sont enregistrées ailleurs, notamment dans l’État du Delaware, comme l’est la CAC? « Je suis aussi un gestionnaire qui cherche, pour son entreprise, à payer le moins d’impôt possible dans les limites de la loi. Sans ça, les CPA n’auraient plus de travail », répond-il.

Malgré sa présence de plus en plus marquée sur la scène québécoise, M. Garber n’est vraiment pas certain de faire désormais partie du Québec inc. « Je ne suis pas un bâtisseur, comme les Desmarais, Coutu, Molson, Bombardier ou Bronfman. J’ai simplement eu la chance d’être au bon endroit au bon moment et d’avoir saisi les occasions qui se présentaient. »

EAUX TROUBLES

Caesars Acquisition Company (CAC) fait partie du groupe Caesars. Et certaines questions troublantes persistent quant à la situation financière de Caesars Entertainment Corp (CEC), le propriétaire du célèbre Caesars Palace, autre membre du groupe. Que faut-il en retenir pour CAC?

Voici les grandes lignes d’une affaire nébuleuse, où les emboîtements de sociétés se multiplient.

Décembre 2014 : CEC et CAC annoncent leur fusion, mais restent inscrites séparément à la Bourse. Selon les recherches de CPA Magazine, la fusion n’aurait pas abouti.

Entre décembre 2014 et janvier 2015 : Le conseil d’administration de CAC fait l’objet de plusieurs procès intentés par des avocats mandatés par certains actionnaires de CAC. Selon le cabinet Andrews & Springer, du Delaware, la fusion aurait permis à CEC de restructurer sa dette de 18,4 G$, en prévision d’un dépôt de bilan.

Janvier 2015 : Caesars Entertainment Operating Company (CEOC), filiale de CEC qui possède et exploite de nombreuses entités du réseau Caesars Entertainment, demande la protection de la loi sur les faillites américaine.

Mars 2015 : CEC demande à un juge du Delaware de rejeter une poursuite liée à la faillite, mais essuie un refus.

Juillet 2015 : Un juge du tribunal de la faillite de Chicago rejette lui aussi la demande.

Décembre 2015 : Une cour d’appel de Chicago ordonne le réexamen de la demande de rejet des poursuites. Les affaires sont renvoyées devant les juges de première instance.

Mars 2016 : Moody’s abaisse de B3 à Caa1 la cote de Caesars Entertainment Resort Properties (CERP), filiale en propriété exclusive de CEC, et de Caesars Growth Property Holdings (CGPH), filiale en propriété exclusive de Caesars Growth Partners (CGP), coentreprise montée par CEC et CAC.

CPA Magazine a tenté sans succès d’obtenir des éclaircissements auprès de certains intéressés. —Yan Barcelo