L’oléoduc de la discorde

L’oléoduc d’Énergie Est est en train de créer un fossé entre l’Est canadien et les provinces productrices de pétrole de l’Ouest.

Le prolongement d’un oléoduc de TransCanada, censé unir les provinces de l’Ouest du pays à celles de l’Est, est plutôt en train de créer un fossé au sein du Canada.

Des maires de la région de Montréal, 82 en tout, ne veulent pas qu’Énergie Est (un oléoduc de 4 600 kilomètres de long qui transportera du pétrole brut de l’Alberta et de la Saskatchewan vers des raffineries de l’Est du Canada) passe sur leur territoire, ce qui suscite du coup la grogne dans l’Ouest du pays. Brad Wall, le premier ministre de la Saskatchewan, a notamment déclaré : « Je suppose que les maires de la région de Montréal vont poliment retourner leur part des 10 milliards en péréquation reçus de l’Ouest. » Pour d’autres, comme Rachel Notley, première ministre de l’Alberta, certains maires « manquent de vision à long terme » lorsqu’ils refusent de reconnaître que l’oléoduc Énergie Est bénéficiera à l’ensemble des Canadiens.

Il n’en fallait pas plus pour que le volubile maire de Montréal, Denis Coderre, monte aux barricades. « Les subventions fédérales que la Saskatchewan reçoit pour financer ses projets viennent aussi des contribuables québécois #ditesMerci », a-t-il répliqué par la voie de son compte Twitter.

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a aussi répondu aux critiques de l’Ouest, mais de façon plus posée. Pour lui, ce n’est pas parce que, ailleurs au Canada, les projets de pipeline comme Keystone XL ont été rejetés « que le Québec est obligé de dire “oui” ».

Le hic, c’est que MM. Coderre et Couillard ne sont peut-être pas au diapason de leurs électeurs autant qu’ils le croient. Selon un sondage de février 2016 de la firme Léger, commandé par l’Institut économique de Montréal, 59 % des Québécois préfèrent que le pétrole importé de l’extérieur du Québec provienne de l’Ouest canadien. Encore plus révélateur, ce chiffre grimpe jusqu’à 75 % parmi les répondants qui s’identifient au Parti libéral de M. Couillard! De plus, 41 % des Québécois privilégient le pipeline comme moyen de transport du pétrole le plus sécuritaire, loin devant les autres options que sont le camion-citerne (14 %), le bateau (10 %) et le train (9 %).

OLÉODUC OU PAS, LE PÉTROLE COULERA

De nombreux opposants aux projets d’oléoducs en ont surtout contre le pétrole. Je pense entre autres à tous les groupes environnementalistes qui, peu importe le moyen de le transporter, préféreraient nous en débarrasser.

Bien sûr, réduire notre consommation de pétrole est un objectif noble, qu’on espère atteindre un jour, idéalement. Les avantages économiques et environnementaux seraient indéniables. Mais cet objectif à long terme, qui dépend en grande partie des avancées technologiques, ne doit pas servir de prétexte pour fuir la réalité : le pétrole demeurera notre source d’énergie première durant plusieurs décennies encore, et son transport pose des problèmes qu’on ne peut esquiver en scandant simplement « libérons-nous du pétrole! ».

En effet, même dans un scénario où aucun nouveau pipeline ne serait construit pendant des années, la production de pétrole au pays augmentera significativement d’ici 2040 (jusqu’à 5,6 millions de barils par jour, alors qu’elle était de 3,9 millions en 2014), soulignait l’Office national de l’énergie dans un rapport publié en début d’année. Mais sans nouveaux oléoducs, il faudra alors transporter ce pétrole par train, un moyen moins sécuritaire.

En ce moment, les provinces productrices, enclavées au cœur du continent, ne peuvent pas acheminer leur production vers les marchés extérieurs, ce qui empêche le Canada de pleinement profiter de la richesse que génère normalement l’exploitation pétrolière. Les projets de pipeline visent à corriger cette situation, et à procurer des avantages économiques qui vont profiter à l’ensemble du pays. Les chicanes de roitelets devraient plutôt faire place à la discussion et à la coopération.