Ici, là-bas et ailleurs

Refusant de choisir entre leur carrière et leur mode de vie, les nomades numériques parcourent le monde, mus par une soif de liberté.

Au cours des quatres dernières années, Victor Lai a fait du surf en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Il a parcouru le sentier des Incas au Pérou, conduit un scooter en Thaïlande et fait de l’escalade en Équateur. Il a relaxé dans un hamac au Guatemala et fait du yoga sur le toit d’un logement AirBnB au Mexique. Il s’est régalé de paella en Espagne et a suivi des cours d’espagnol en Équateur.

Mais durant cette période, M. Lai n’a pas fait que se balader autour du monde. Fondateur et propriétaire d’un cabinet de services-conseils en TI appelé Good Picnic Consulting (auparavant Aziyo Consulting), il a procédé à l’optimisation de centaines de feuilles de calcul Excel et a aidé des dizaines de clients à résoudre leurs problèmes de TI.

M. Lai, 36 ans, appartient à un nouveau type de voyageurs d’affaires : les nomades numériques. Ces travailleurs mobiles aiment parcourir le globe et vivre de découvertes et d’aventures sans renoncer à leur vie professionnelle. Grâce à l’indépendance que leur procure la portabilité, ils peuvent travailler où bon leur semble. Pour eux, le télétravail ne signifie pas seulement travailler à domicile ou sur les lieux d’une affectation. Ils y voient l’intégration harmonieuse du travail et des voyages.

À l’instar de nombreux autres nomades, M. Lai a choisi ce mode de vie pour combler à la fois son envie de voyager et son désir de liberté et de souplesse. De moins en moins satisfait de son emploi au bout de cinq ans dans une grande société pétrolière de Calgary, il a décidé en 2008 de partir, sac au dos, pour une excursion de deux mois en Asie du Sud-Est. C’est au cours de cette aventure que l’idée lui est venue de combiner travail et voyages. Après avoir lancé son propre cabinet de services-conseils en TI, en 2008, il a commencé à travailler sur des projets à distance et des projets locaux, avant de devenir « officiellement » nomade en 2012. « J’ai toujours eu envie de vivre six mois par an au soleil, dit-il, et ce rêve est devenu réalité. »

Depuis 2012, il passe à peu près la moitié de l’année à Vancouver, sa ville natale, et l’autre moitié à l’étranger. Lorsqu’il est chez lui, il mène à bien le gros de ses projets. De cette manière, quand il est au loin, il n’a qu’à s’occuper de la « maintenance ». Il évite ainsi les grosses difficultés pendant ses voyages. « Rien n’est plus frustrant que de devoir refuser une invitation à escalader un volcan à cause d’un problème technique trop long à résoudre », dit-il.

La majorité des nomades numériques sont nord-américains ou européens. Il n’existe pas de statistiques sur leur nombre exact, mais la tendance est nettement à la hausse en raison de l’abondance des ressources et des services spécialisés créés à leur intention. Au moment où ces lignes ont été écrites, des groupes Facebook comme Webworktravel comptaient plus de 12 000 membres, et le volet « Digitalnomad » du site Reddit, 21 484 abonnés. Si des pays latino-américains comme la Colombie attirent de plus en plus ces professionnels, c’est encore l’Asie du Sud-Est (plus particulièrement la Thaïlande et l’Indonésie), avec ses plages, ses villes dynamiques et son faible coût de la vie, qui exerce le plus grand attrait. La Montréalaise Daphnée Laforest, gestionnaire de projets numériques, compte parmi les personnes qui ont été séduites par cette région.

Le nomadisme numérique : 
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  • la façon de commencer
  • la logistique (visas, etc.)
  • les choses à emporter
  • les espaces communautaires de travail
  • les autres ressources destinées aux nomades

Mme Laforest était basée sur l’île de Koh Lanta, en Thaïlande, lorsque ce texte a été écrit. Elle est nomade depuis 2012, un séjour en Inde lui ayant donné l’envie de satisfaire son désir de voir du pays tout en travaillant. Elle aide maintenant d’autres personnes à en faire autant. Récemment, l’agence HumanMade de WordPress l’a recrutée pour commercialiser Nomadbase, une nouvelle application conçue spécialement pour les nomades numériques. « C’est une carte du monde qui indique où se trouvent les nomades en temps réel, grâce aux liens que créent les médias sociaux, explique-t-elle. Je suis ravie d’être payée pour aider des gens à travailler à distance. » À 26 ans, Mme Laforest appartient à la génération Y (les 18-34 ans), qui est en train de redéfinir le monde du travail. Selon Karl Moore, professeur agrégé de leadership et de stratégie à la Faculté de gestion Desautels de l’Université McGill, les connaissances techniques des Y, combinées à leur ouverture sur le monde et à leur désillusion face à l’incertitude du marché de l’emploi, les prédisposent au nomadisme. En outre, les Y privilégient l’équilibre travail-vie personnelle. « Il s’agit d’adapter votre travail à votre mode de vie, et non l’inverse », soutient Mme Laforest.

Si le nomadisme séduit surtout la génération Y, il attire aussi d’autres groupes d’âge. L’an dernier, Beth Altringer, chercheuse à Harvard, a publié dans le magazine Forbes les résultats préliminaires d’une étude sur le nomadisme. Selon elle, une proportion appréciable de nomades est composée de professionnels en milieu de carrière qui quittent leur poste de cadre et optent pour le travail indépendant. Ayant déjà fait leurs preuves, ils mettent leur réseau relationnel et leurs compétences au service d’une carrière mobile qui peut a priori leur offrir plus de souplesse et de latitude.

Ainsi, Leighton Prabhu, 48 ans, a commencé sa carrière chez PricewaterhouseCoopers (à l’époque Price Waterhouse) à Toronto, puis il a travaillé pour J.P. Morgan Chase et la Bank of America à Hong Kong et à Singapour, avant de réaliser que l’entrepreneuriat lui convenait nettement mieux. « Je trouvais beaucoup plus intéressant de déterminer moi-même mon horaire de travail et mes objectifs que de mettre les bouchées doubles comme on le fait dans la grande entreprise », commente-t-il.

M. Prabhu est cofondateur du cabinet Interstice Consulting, qui aide les entreprises en démarrage et les PME à s’imposer dans des marchés émergents. « Sans être de la génération Y, je partage bon nombre de ses valeurs », souligne-t-il. Il passe la majeure partie de l’année entre les deux bureaux du cabinet, situés à Moscou et à Singapour, et le reste du temps à rouler sa bosse en Asie, en Europe et en Amérique. En mars 2015, afin d’aider d’autres entrepreneurs étrangers à s’établir ou à prendre de l’expansion en Asie, il a contribué à l’ouverture d’un espace communautaire de travail, appelé The OutPost.

Comme les nomades font surtout du télétravail, la plupart d’entre eux sont experts-conseils ou fournisseurs de services dans des secteurs tels que les médias, la finance, la vente et le marketing en ligne, ou sont blogueurs et mentors personnels. Le secteur des technologies les accueille en grand nombre. Des sociétés comme Automattic (qui distribue WordPress) ne comptent maintenant que des télétravailleurs. Les agences de recrutement de talents en TI, notamment 10xManagement, offrent un soutien logistique et administratif complet aux employés de niveau supérieur qui veulent devenir nomades.

Victor Lai se promène sur la plage de Punta Lobos, près de Todos Santos, au Mexique. Daphnée Laforest, gestionnaire de projets numériques, aime travailler au KoHub, un espace communautaire de travail situé à Koh Lanta, en Thaïlande. Leighton Prabhu, cofondateur de Interstice Consulting, navigue sur le Web à Uji, au Japon. Josh Zweig, copropriétaire du cabinet virtue LiveCA, répond à un appel au pied d’une falaise proche du lac Louise, en Alberta.


Victor Lai se promène sur la plage de Punta Lobos, près de Todos Santos, au Mexique. Daphnée Laforest, gestionnaire de projets numériques, aime travailler au KoHub, un espace communautaire de travail situé à Koh Lanta, en Thaïlande. Leighton Prabhu, cofondateur de Interstice Consulting, navigue sur le Web à Uji, au Japon. Josh Zweig, copropriétaire du cabinet virtue LiveCA, répond à un appel au pied d’une falaise proche du lac Louise, en Alberta.

Les grands cabinets comptables n’ont pas encore adapté leurs programmes de télétravail en fonction du nomadisme, mais certains comptables ont choisi ce mode de vie et exercent à titre individuel ou comme copropriétaires de petits cabinets. Il y a trois ans, par exemple, Josh Zweig, 32 ans, a cofondé LiveCA LLP, un cabinet comptable virtuel, avec Chad Davis, 33 ans, qui est père de deux enfants et est établi à Halifax. M. Davis partage son temps entre les deux bureaux de LiveCA, situés à Halifax et Toronto. Quant à M. Zweig, il est allé travailler en Israël, en Écosse, en Suède et au Brésil. En décembre 2015, il s’est établi à Medellin, en Colombie, pour une année complète : juste assez de temps, plaisante-t-il, pour apprendre la salsa et l’espagnol.

Rojean Hatton, 36 ans, comptable à Calgary, a aussi compris en début de carrière que l’infonuagique pourrait lui permettre de rompre avec les méthodes de travail traditionnelles. Ayant toujours voulu posséder sa propre entreprise, et ayant attrapé la bougeotte lors d’un voyage en Afrique de l’Est en 2012, elle a lancé en 2014 le cabinet Paper Mountain Accounting Professional Corporation, qui intègre l’infonuagique à la plupart de ses activités. Toutefois, des ennuis causés par des connexions Internet défectueuses lui ont fait comprendre ce que Beth Altringer appelle « l’illusion de l’indépendance des lieux », problème courant qui guette les nomades. « Heureusement, je n’étais pas très occupée et je tâtais encore le terrain », précise Mme Hatton au sujet de ce problème survenu en Argentine. Elle a finalement décidé de ne pas devenir nomade à temps plein. Elle préfère passer environ dix mois par année en Alberta et limiter ses voyages à la basse saison. À ses yeux, « chercher à comprendre la logistique informatique des autres pays n’en vaut pas la peine ».

Pour MM. Zweig et Davis, toutefois, la logistique fait partie intégrante du quotidien. Tous deux travaillent assidûment à acquérir de nouvelles applications, à rationaliser les processus et à supprimer les inévitables bogues. Au cours des trois dernières années, ils ont mis sur pied une organisation entièrement virtuelle qui leur permet de surveiller aussi bien les comptes clients que la gestion de la paie, la leur et celle de leur équipe de 13 personnes dispersées sur le territoire canadien. Aujourd’hui, ils répondent aux appels de clients sur Skype, tiennent des réunions internes avec Google Hangouts et gèrent leurs systèmes avec des applis comme Xero, QuickBooks Online et Kashoo. La technologie coûte cher (environ 15 000 $ par mois) mais selon eux, le jeu en vaut la chandelle lorsqu’on considère les bénéfices de l’innovation permanente et la satisfaction de concilier travail et vie personnelle.

Une organisation virtuelle suppose évidemment une perte de contacts personnels, ce qui préoccupe de nombreux employeurs, mais MM. Zweig et Davis ont prévu le coup. Conscients des inconvénients potentiels de la dispersion d’une équipe, ils réunissent, deux fois par année, les membres de leur personnel à différents endroits au Canada, le but étant de renforcer l’esprit d’équipe et de se détendre. Quant aux clients, la plupart semblent se réjouir du mode de vie atypique de leur comptable. « Au début, je tenais mes vidéoconférences avec mes diplômes à l’arrière-plan, raconte M. Zweig, car je pensais que mes clients voulaient me voir dans mon bureau. » Mais lorsqu’il a commencé à se présenter en tee-shirt et à dire à ses clients où il se trouvait, il a constaté que « les réactions étaient enthousiastes ». Il recevait même des courriels de clients qui lui demandaient conseil afin de faire comme lui.

Or, si la vie de nomade procure d’excellents sujets de conversation, elle nuit au sentiment d’appartenance à un réseau social. Le blogueur Mark Manson parle du « côté sombre du nomadisme numérique ». Et M. Zweig ajoute : « Quand vous n’êtes pas sédentaire, les gens ne font que passer dans votre vie. Vous devez sans cesse recommencer à nouer des relations, ce qui peut s’avérer épuisant. Il y a donc des moments où l’on se sent seul. »

En quatre ans de vie nomade, M. Zweig a appris à traverser ces moments avec philosophie et à considérer cet inconvénient comme une expérience d’apprentissage. « Il faut savoir compter uniquement sur soi-même », estime-t-il.

Voilà une façon de voir la vie que M. Zweig et d’autres nomades veulent bien adopter, car le nomadisme commence à s’imposer dans de nombreux secteurs d’activité. « Mes racines m’accompagnent partout où je vais, affirme Victor Lai. Avec le temps, cela devient de plus en plus facile. C’est la voie de l’avenir. » Selon M. Zweig, cet avenir pourrait englober aussi la profession comptable. « Les mentalités ont changé », observe-t-il en mentionnant les nouveaux logiciels comptables qui facilitent de plus en plus le télétravail. « Je crois qu’au cours des cinq prochaines années, il y aura beaucoup plus de comptables nomades. »

M. Zweig ignore s’il sera encore nomade dans cinq ans, mais pour le moment, ce mode de vie lui convient parfaitement. « Quand je travaillais dans un cabinet, il y avait une nette distinction entre le travail, au bureau, et la vie personnelle, partout ailleurs, se rappelle-t-il. Maintenant, cette distinction n’existe plus. Il peut m’arriver de devoir m’isoler pour répondre à l’appel téléphonique d’un client au milieu d’un défi lé de carnaval, mais je suis prêt à payer ce prix pour me retrouver dans un carnaval en pleine période de déclarations de revenus! »

À propos de l’auteur

Lara Bourdin


Lara Bourdin est rédactrice indépendante et nomade numérique. Elle est basée à Montréal.

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