Voie de garage

Les nouveaux arrivants sont sous-employés? Une lapalissade. Des docteurs se font chauffeurs de taxi tandis que des ingénieurs servent des Timatin. Pourquoi un tel gaspillage?

Il n'y a pas de sot métier. Soit. Mais voilà quelques années, si vous aviez commandé un café chez Tim Hortons, près du centre Eaton à Toronto, Cecilia Baetu, ingénieure en mécanique, ou son mari Mihai, économiste, vous aurait servi.

Fraîchement arrivés de Roumanie avec leur fille Teona, leurs diplômes sous le bras, ils ont suivi le même parcours que des millions d’immigrants surqualifiés, résignés à accepter n’importe quel emploi ou presque pour joindre les deux bouts.

Mme Baetu reconnaît que les premières années ont été des années de vaches maigres : « Nous n’avions aucune illusion. J’étais nulle en anglais. Au test d’évaluation, j’ai eu 2 sur 10, et Mihai, 4,5. De vrais cancres! »

« Nous pensions commencer chez McDonald’s, avoue-t-elle en riant. En Roumanie, Tim Hortons, on ne connaît pas. »

Résumons. Les ingénieurs roumains sont serveurs. Les enseignantes guyanaises, femmes de chambre. Les biochimistes nigériens, voituriers. « À Toronto, si vous avez besoin d’un médecin, mieux vaut appeler un taxi qu’une ambulance », ironise Nick Noorani, président du Comité d’experts sur les obstacles à l’emploi des nouveaux Canadiens, qui scrute d’un œil critique le paysage de l’immigration.

Blague à part, l’étude Qui conduit un taxi au Canada? de Citoyenneté et Immigration Canada, parue en 2012, confirme « l’importante surreprésentation des immigrants au sein de la profession de chauffeur de taxi » : deux chauffeurs sur quatre viennent d’ailleurs. Les auteurs enfoncent le clou : « Des 6 040 autres chauffeurs de taxi qui détiennent un baccalauréat ou une maîtrise (12 %), la majorité sont immigrants (80,7 %) ».

Pour de nombreux observateurs, ces statistiques entachent la renommée de notre système d’immigration.

« Quand les immigrants piétinent, c’est le Canada qui stagne, avance M. Noorani. Ils sont censés doper la croissance économique, mais réduire des universitaires à devenir chauffeurs de taxi, c’est leur voler leur fierté et faire l’impasse sur les valeurs du Canada. C’est aussi priver leur pays d’origine d’un précieux apport socioéconomique. Alors, faut-il remettre les pendules à l’heure? » Le Canada y perd au change. Selon un rapport de Marchés mondiaux CIBC, le sous-emploi des immigrants coûte 20 G$ par année, car un contribuable à l’aise consomme davantage. Or, même si les immigrants d’aujourd’hui sont en général plus instruits que les Canadiens de souche, leur salaire moyen s’élève à seulement 60 % de celui des travailleurs canadiens.

Papadopoulos à Montréal, Shevchenko à Regina, Huang à Vancouver : au fil des générations, ce sont eux qui ont bâti la nation. Encore de nos jours, par habitant, le Canada accueille plus d’immigrants que tout autre pays occidental, mais la machine s’est enrayée. Pourquoi? Et comment en sommes-nous arrivés là?

La question est à l’étude, mais s’il suffisait d’un coup de baguette magique pour faire passer un chirurgien du taxi à la salle d’opération, tous les intervenants s’en féliciteraient. Quelle que soit leur allégeance politique, ils s’accordent à déplorer le gaspillage des compétences.

Quels facteurs sont en cause? Les Canadiens seraient-ils protectionnistes dans l’âme, au point de vouloir reléguer les immigrants aux oubliettes?

BIENVENUE, ENFIN PRESQUE

Quel type d’immigrant le Canada recherchait-il autrefois? Pour Sir Clifford Sifton, ministre chargé de peupler les vastes terres arables de l’Ouest à la fin du XIXe siècle, c’était un paysan infatigable, « vêtu d’une chaude pelisse en mouton, qui fait corps avec la terre, issu d’une longue lignée d’agriculteurs, dont l’épouse vigoureuse lui donnera une demi-douzaine d’enfants ».

Soucieux de ne rien laisser au hasard, les planificateurs canadiens se sont toujours efforcés d’harmoniser les compétences et les tempéraments des arrivants avec les besoins de l’économie. À l’époque de Sir Sifton, par exemple, le Canada privilégiait les Écossais, qui avaient la réputation de mieux manier la bêche que leurs cousins les Anglais.

La marée d’émotion devant la crise des réfugiés syriens et l’ouverture des frontières à des milliers d’entre eux renforcent l’image d’un Canada riche et généreux, qui accueille à bras ouverts les démunis. Pourtant, les réfugiés ne représentent qu’environ 10 % des nouveaux venus accueillis tous les ans. Une autre tranche de 25 % des immigrants entre dans la catégorie du regroupement familial : ils rejoignent des proches établis ici. Mais le groupe qui pèse le plus lourd – plus de 60 % des nouveaux venus – relève de l’immigration économique. En dix ans, le Canada a reçu environ 250 000 immigrants en moyenne, hormis les réfugiés. Selon les experts, la cadence se maintiendra dans les années à venir.

Alors, pourquoi reléguer au bas de l’échelle tant d’arrivants surqualifiés?

Nécessité fait loi : à moins d’être fortunés ou de décrocher dès leur arrivée un emploi dans leur domaine, les immigrants sont pris au piège. Difficile de faire marche arrière et de regagner le Kazakhstan en cas d’échec.

Que dire de ceux qui pèchent par excès de naïveté, induits en erreur par des conseillers en immigration sans scrupules? À l’Université de Toronto, Phil Schalm est directeur adjoint du groupe d’initiatives pour les professionnels à l’international, établi par la Faculté de l’éducation permanente. Aussi membre de la Table ronde des dirigeants sur l’immigration du Conference Board du Canada, il livre un vibrant témoignage.

« Quand nous tenions des séances d’information, je demandais aux nouveaux venus si un agent d’immigration ou un conseiller leur avait menti. Environ 80 % d’entre eux répondaient qu’on leur avait caché de l’information. Ils arrivaient sans savoir combien il serait difficile d’accéder à la profession de leur choix. »

L’accès à des renseignements dignes de foi sur Internet facilite le rétablissement des faits. Encore faut-il avoir le discernement qui s’impose pour faire la part des choses. Soulignons aussi que bien des immigrants n’osent pas avouer à leur famille qu’ils se cantonnent dans des emplois subalternes.

Un pédiatre pakistanais, qui avait commencé comme camionneur à Brampton, ne cache pas ce qui était son plus grand souci. « Je ne voulais surtout pas que mon père l’apprenne! Il aurait été catastrophé. » En outre, des études montrent que les entreprises nord-américaines préfèrent rester en terrain connu : entre deux candidats de valeur égale, mais dont l’un porte un nom étranger et possède une expérience acquise ailleurs, l’employeur choisit le candidat nord-américain.

Surtout, les économistes, les prévisionnistes et les planificateurs chargés de mobiliser les effectifs nécessaires pour combler les besoins économiques du pays peinent à prévoir l’avenir. Il y a cinq ans, qui aurait cru que le taux de chômage à Fort McMurray bondirait de 40 % en 12 mois?

Enfin, les immigrants arrivent avec des diplômes et des titres de compétences décernés par des établissements en tout genre, éparpillés aux quatre coins du monde. Il incombe aux organismes canadiens d’accréditation d’en attester la validité. Dans bien des cas, les candidats seront tenus de repasser des examens ou de refaire des stages pour égaler leurs homologues canadiens.

« Au Canada, les médecins étrangers doivent en général faire une résidence », indique M. Noorani, en ajoutant que les nouveaux venus sont désavantagés. « Les collèges des médecins et des chirurgiens réglementent strictement le nombre de places en résidence : c’est une chasse gardée. S’ils en offraient d’autres, il y aurait davantage de médecins, mais leurs revenus baisseraient, d’où cet immobilisme. »

« Je ne suis pas d’accord, proteste Norma Carter, médecin à Richmond Hill, en Ontario. Je ne demande pas mieux que d’accueillir des médecins étrangers compétents. »

Fleur-Ange Lefebvre, directrice générale et chef de la direction de la Fédération des ordres de médecins du Canada, qui regroupe des organismes de réglementation provinciaux et territoriaux, convient que certains médecins formés ailleurs ne pratiqueront jamais ici. Elle affirme toutefois qu’il n’est pas question de réduire les exigences pour accepter plus de candidats.

Christine Nielsen dirige la Société canadienne de science de laboratoire médical, dont relèvent les techniciens de laboratoire chargés des tests d’hématologie et d’histologie. Ils arrivent au quatrième rang en importance parmi les professionnels de la santé au Canada. Comme il y a une pénurie de ces spécialistes, Mme Nielsen défend l’accueil de techniciens qualifiés, mais certainement pas au détriment des normes.

« Dans bien des pays, précise-t-elle, il n’y a pas de réserve de sang. Quand un patient a besoin d’une transfusion, il faut appeler les proches ou un donneur bénévole, à tout hasard. La compatibilité reste aléatoire. Au Canada, nous avons la Société canadienne du sang et Héma-Québec. » Et ce sont les techniciens accrédités qui huilent les rouages de cette machine complexe.

Les techniciens traitent une vingtaine d’échantillons par jour dans certains pays. « Ici, nous en traitons 200 avant la pause-café du matin », ajoute Mme Nielsen. C’est dire que seuls des professionnels triés sur le volet pourront s’intégrer au contingent d’élite des techniciens canadiens.

Les ordres professionnels écarteraient-ils d’emblée les immigrants? « Je réfute l’idée d’une chasse gardée, qui voudrait qu’on tienne les nouveaux venus à distance », lance Gerard McDonald, registraire de l’Ordre des ingénieurs de l’Ontario. « Nous redoublons d’efforts pour accueillir des ingénieurs formés à l’étranger. Tous les mois, je serre la main à des candidats admis, et je leur tends leur permis d’exercice. Mais la loi nous astreint à des normes, garantes de la sécurité du public. Hors de question d’en compromettre l’intégrité. »

Il faut aussi rappeler que le gouvernement conservateur, qui a récemment cédé les commandes au Parti libéral, avait amorcé un grand virage, étalé sur trois ans.

En 2012 et 2013, le premier ministre Stephen Harper entamait une transformation radicale du système qui a outré l’opposition, tout comme les chroniqueurs aux idées libérales et les défenseurs des immigrants : primo, annulation de plus de 200 000 demandes d’immigration en attente; secundo, remaniement du système de pointage pour surpondérer les compétences linguistiques et privilégier la jeunesse; tertio, évaluation des attestations d’études avant de traiter le dossier. Jason Kenney, alors ministre de l’Immigration, déclarait aux journalistes : « Trop d’immigrants ont connu le sous-emploi et le chômage, ce qui leur a nui. Notre économie en a également souffert. »

« Il fallait du cran, mais on a fait table rase. Fini les retards. Le Canada s’engageait à traiter les nouvelles demandes en six mois », souligne Phil Schalm, de l’Université de Toronto. « Une vague de protestations s’est élevée : et le volet humanitaire, alors? Mais j’y vois un geste courageux. M. Harper a osé agir, et les résultats ont été à la hauteur des attentes. »

M. Schalm travaille pour l’une des trois agences chargées d’évaluer les titres de compétences des demandeurs. Il explique que dès l’entrée en vigueur des nouvelles règles, les demandes en ligne se sont multipliées : pris d’assaut, les sites Web ne suffisaient plus à la tâche.

L’an dernier, Citoyenneté et Immigration Canada lançait le programme Entrée express. Les candidats qui répondent à certains critères fondamentaux passent en priorité, classés selon les compétences linguistiques, les études et l’expérience professionnelle. Les meilleurs sont invités à présenter une demande, traitée dans les six mois.

Il reste que le nouveau système ne fait pas l’unanimité. Aurait-on ouvert une brèche dans le principe de l’inclusion?

« Encore vu comme une terre d’accueil, le Canada a pourtant bien changé », lance Naomi Alboim, qui a exercé les fonctions de sous-ministre en Ontario et qui est maintenant professeure auxiliaire à l’École d’études sur les politiques publiques de l’Université Queen’s.

« Depuis 2008, l’étau se resserre. Le cortège de changements apportés par l’administration fédérale complique l’accès au droit de séjour et à la citoyenneté. Presque toutes les facettes de l’accueil des immigrants et des réfugiés ont été remodelées. »

M. Schalm rétorque qu’il est trop tôt pour interpréter les résultats de la refonte. Il fait valoir que les médecins chauffeurs de taxi se font plus rares. C’est déjà quelque chose.

D’autres facteurs entrent en jeu : divers ordres professionnels établissent des modalités de transition qui facilitent l’intégration des immigrants et l’accès aux titres de compétences canadiens.

Manny Gauba, CPA, CA, MBA, préside la section torontoise de l’institut des comptables agréés d’Inde (Institute of Chartered Accountants of India, ou ICAI). L’ICAI collabore étroitement avec CPA Canada pour repérer les points communs entre les deux programmes d’agrément et faire ressortir les lacunes. On évalue les compétences et on les compare à leur équivalent le plus proche, afin d’aiguiller les nouveaux venus. On leur indique la marche à suivre pour obtenir les compétences désirées.

« Après des années d’étroite collaboration, nous avons signé un protocole d’entente en 2011, qui exempte les CA formés en Inde de certaines exigences en comptabilité et en formation pratique, souligne M. Gauba. Voilà cinq ans, ils devaient repartir à zéro. » (Le protocole d’entente est actuellement suspendu et en cours de révision; celle-ci sera terminée début 2017.)

De plus, les immigrants sont un groupe autosélecteur. Déterminés, indépendants, audacieux, diligents et ambitieux, ils ont toutes les qualités pour réussir, à l’instar de M. Gauba. Devenu CA en Inde en 1985, il s’installe au Canada en 1996. En 2001, il devient CPA aux États-Unis. Il décroche un MBA en 2004 et devient CPA au Canada en 2013. Qui dit mieux?

« Pour un professionnel qui se requalifie, la route est longue, mais ce qui compte, c’est de franchir les étapes une à une, même si on les a déjà traversées ailleurs », déclare-t-il.

Quant à ce pédiatre camionneur cité plus haut? Il a renoncé à obtenir son permis d’exercice comme médecin au Canada, mais il dirige avec fierté une clinique multidisciplinaire à Brampton.

Et Mihai et Cecilia Baetu?

Ils ont élu domicile dans un bel appartement du Distillery District, quartier branché de Toronto.

Cecilia avait fait des études de génie en Roumanie, mais elle a renoncé à travailler dans ce domaine. Elle a préféré devenir assistante dentaire, puis a suivi une formation de trois ans pour devenir hygiéniste dentaire.

Mihai, lui, avait un baccalauréat en économie, mais il a fini par devenir CA au Canada. Pour faire bonne mesure, il a aussi fait un MBA, tout en pratiquant mille et un métiers. En 2014, l’ancien préposé qui enfournait des muffins chez Tim Hortons a été nommé directeur à l’administration et aux finances de l’Institut des politiques, de la gestion et de l’évaluation de la santé, à l’Université de Toronto. Chapeau!

RECONNAISSANCE DES TITRES : CE QUE FAIT CPA CANADA POUR AIDER LES COMPTABLES IMMIGRANTS

Pour les comptables immigrants, la transition vers la comptabilité canadienne s’effectue en fonction des titres qu’ils possèdent. CPA Canada offre des programmes et des ententes visant à faciliter cette transition.

Les accords de reconnaissance mutuelle (ARM) et les accords de réciprocité (AR) permettent aux comptables formés à l’étranger qui sont membres de certains organismes comptables d’obtenir rapidement leur agrément.

« Une fois admis dans la profession, ils doivent suivre un cours de PPC [perfectionnement professionnel continu] sur les dispositions canadiennes en matière de fiscalité, de droit et de déontologie, et ce, en un ou deux ans selon leur province », indique Doretta Thompson, directrice, Programmes de reconnaissance des titres étrangers, à CPA Canada. « Pour obtenir le droit d’exercer la comptabilité publique / l’expertise comptable, il faut réussir des examens supplémentaires. »

Les ARM ou AR qui ont été conclus avec une des organisations d’origine de la profession demeurent en vigueur, et sont en cours de renégociation au nom de la profession unifiée. La plupart arrivent à échéance en décembre 2017. Pour la liste, allez à cpacanada.ca/mag-arm.

Des protocoles d’entente (PE) permettent aux membres d’organismes comptables étrangers d’obtenir des équivalences dans le Programme de formation professionnelle (PFP) des CPA. Actuellement, les PE conclus avec l’Inde et le Pakistan sont expirés, et devraient être renouvelés d’ici la fin de 2016.

Les comptables immigrants dont l’organisme est membre de l’IFAC sont admis directement au module commun 1 du PFP. Ils peuvent terminer le programme en deux ans, tout en travaillant dans le domaine, et doivent ensuite réussir l’Examen final commun. Les autres sont évalués par les organisations provinciales ou régionales, et doivent suivre des cours préalables.

« Le processus d’évaluation repose sur des normes nationales mises en œuvre uniformément, partout au pays, par les organisations provinciales et régionales », explique Mme Thomson.

Pour en savoir plus sur les cotisations et les étapes à suivre en fonction de leurs titres et de leurs objectifs professionnels, les comptables immigrants doivent communiquer avec l’organisation de CPA de leur province de résidence. — Andrea Neblett

À propos de l’auteur

Peter Carter


Peter Carter est rédacteur pigiste à Toronto.

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