Pour le meilleur et pour le pire

L’immigration, un antidote aux difficultés économiques et au vieillissement de la population? Rien n’est moins certain, vu le lourd tribut à payer.

Il n'est pas étonnant que Norman Nahas croie fermement aux avantages économiques de l’immigration. Sa famille est le parfait exemple d’une intégration réussie.

En 1967, lorsque Bassam (Sam) Nahas, le père de Norman, est arrivé à Halifax en provenance du Liban, à l’âge de 14 ans, il ne pouvait pas se douter qu’un jour, il aurait un fils qui lui succéderait à la tête de son entreprise.

Venu en Nouvelle-Écosse après que d’autres membres de sa famille s’y étaient installés, Sam a fait son chemin dans le Nouveau Monde en travaillant dans les secteurs de l’assurance et des chemins de fer, avant de diriger avec ses frères une chaîne d’épiceries. Pendant les années 1980, il a fondé avec un associé Nanco Developments Ltd., une entreprise d’aménagement immobilier aujourd’hui dirigée par Norman et ses deux frères. En 1989, il a acheté la chaîne de restaurants King of Donair, créée par un immigrant grec.

Sam et son épouse canadienne ont eu trois fils, qui ont tous étudié à l’université et sont devenus des professionnels. « L’esprit d’entreprise était très fort dans la famille, car il fallait se débrouiller », raconte Norman, qui a délaissé une carrière en génie il y a cinq ans pour s’occuper de l’exploitation de Nanco.

Président de la Chambre de commerce libanaise de la Nouvelle-Écosse, Norman a mené récemment avec Halifax Partnership, un organisme public-privé de développement économique, une étude sur l’apport des immigrants libanais à la ville de Halifax, apport qui témoigne de la contribution de l’immigration à l’économie locale.

Basée en partie sur les données du recensement, cette étude révèle que 1 370 immigrants libanais et leurs descendants sont, directement ou indirectement, à l’origine de 4 000 à 5 000 emplois à Halifax. Ce qui signifie qu’en moyenne, chacun de ces immigrants a contribué à créer 3,6 emplois à temps plein à Halifax.

Les innombrables histoires comme celle de la famille Nahas illustrent la manière dont l’immigration a transformé les localités canadiennes en favorisant la prospérité. Elles doivent donc inciter le gouvernement à accepter davantage de nouveaux arrivants, en particulier des personnes hautement qualifiées, et à prendre des mesures pour les aider à réussir.

LES PRÉVISIONS
Le traitement des demandes d’immigration et le soutien aux immigrants entraînent évidemment des coûts. L’avantage net pour le Canada est difficile à quantifier, mais un modèle prévisionnel indique qu’une hausse de l’immigration profiterait économiquement à l’ensemble du pays. L’étude menée par trois professeurs canadiens et publiée en 2013 dans le British Journal of Industrial Relations conclut qu’en acceptant un million d’immigrants de plus sur une période de dix ans, on accroîtrait de 2,3 % le PIB réel du Canada.

On relève aussi une légère augmentation du PIB par habitant chez les personnes qui vivent déjà au pays, estime Peter Dungan, professeur d’économie à l’Université de Toronto et coauteur de l’étude. « La hausse est minime, mais réelle », souligne-t-il.

Cet avantage tient en partie au fait que les nouveaux immigrants appartiennent habituellement à la population en âge de travailler. Par conséquent, la plupart paient des impôts pendant de nombreuses années. En outre, des économies d’échelle peuvent être réalisées au niveau des services gouvernementaux. « Par exemple, si l’État accueille 100 000 personnes de plus, il n’a pas à augmenter proportionnellement les forces armées, explique M. Dungan, ce qui est rentable pour tous. »

Malheureusement, les immigrants ont du mal à rattraper les Canadiens au chapitre des salaires. Au début des années 1970, ils gagnaient 0,75 $ par rapport à 1,00 $ gagné par les Canadiens d’origine, compte tenu des niveaux d’études et des compétences. Au milieu des années 2000, ce ratio était tombé à 0,62 $ contre 1,00 $. Les chiffres du recensement remontant aux années 1990 montrent aussi qu’en moyenne, les immigrants gagnent de moins en moins par rapport aux Canadiens, et cela vaut aussi pour ceux qui ont vécu ici pendant quelques années.

« On observe une incidence économique positive même lorsque les immigrants gagnent de 70 % à 75 % des salaires des Canadiens », précise M. Dungan, en ajoutant que l’avantage serait beaucoup plus important si leurs gains correspondaient davantage à ceux des Canadiens. « Il est clair que le Canada doit mieux intégrer les immigrants pour leur permettre de réaliser leur plein potentiel. »

Nombreux sont ceux qui partagent cet avis.

Selon Michael Bloom, vice-président, Stratégie industrielle et commerciale, du Conference Board du Canada, les niveaux des gains des immigrants ont nettement reculé par rapport aux décennies précédentes. « Notre stratégie consiste à rechercher des personnes hautement qualifiées, et nous réussissons mieux que la plupart des pays, explique-t-il. Mais nous ne tirons pas le meilleur parti des personnes qui, jusqu’aux années 1990, semblaient rattraper les Canadiens sur le plan du revenu. »

« Le problème, poursuit-il, est que nous tardons à nous adapter à l’évolution des populations d’immigrants. » Les services canadiens de l’immigration fonctionnent encore comme si la plupart des nouveaux venus étaient anglophones et provenaient de pays que le Canada connaît bien, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, ce qui n’est plus le cas.


LA POSITION CONCURRENTIELLE


Non seulement les faibles salaires et le sous-emploi constituent un gaspillage de talents, mais ils nuisent à notre position concurrentielle lorsqu’il s’agit de recruter et de conserver les travailleurs qualifiés.

« Si des personnes qui viennent au Canada ne peuvent obtenir le niveau de service qui leur permettrait de s’intégrer pleinement à la main-d’œuvre et à la collectivité, certaines repartiront et feront savoir, dans leur pays d’origine, que la situation n’est pas si rose au Canada », observe M. Bloom.

Le Canada ne peut se permettre d’avoir une telle réputation, affirment les experts. Notre position concurrentielle est cruciale à cet égard, car les chiffres du recensement montrent qu’en 2030, la croissance démographique nette au Canada reposera presque entièrement sur l’immigration.

À cela s’ajoute le vieillissement de la population canadienne. Selon Statistique Canada, on comptait en 2006 cinq personnes en âge de travailler (soit de 20 à 64 ans) par personne âgée, comparativement à sept en 1971. On prévoit qu’en 2056, il pourrait y avoir seulement deux personnes d’âge actif par personne âgée.

« Nous devons tenir compte de cette inexorable variation démographique, prévient M. Bloom, et améliorer notre façon d’ajouter à la richesse humaine du pays, sinon, nous aurons de gros problèmes. »

Randall Hansen est directeur du Centre d’études européennes, russes et eurasiennes à l’École Munk des affaires internationales et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’immigration et la gouvernance de l’Université de Toronto. Il a étudié les mouvements migratoires mondiaux et estime que les faits parlent d’eux-mêmes. « La recherche économétrique montre que l’immigration de personnes qualifiées produit un léger avantage économique net et que, dans la plupart des cas, celle de personnes peu qualifiées entraîne un léger coût économique pour la société d’accueil », explique-t-il.

Il croit toutefois que le débat public entourant l’incidence de l’immigration tend à verser dans l’exagération de part et d’autre, car ni les avantages ni les coûts ne sont aussi importants qu’on le laisse parfois entendre. Il applaudit les efforts visant à mieux recruter des immigrants qualifiés pour des emplois qui leur conviennent et à soutenir leur intégration, mais il a peu d’espoir qu’on trouve une solution au « gaspillage des cerveaux ».

« Je me demande comment nous allons gérer cela, car nous vivons dans une économie de libre marché et les employeurs embauchent qui bon leur semble, sous réserve des lois antidiscrimination, observe-t-il. Je crois que nous devons agir, mais que nous n’arriverons pas à résoudre ces problèmes. Ils sont inhérents à l’immigration. »

LE « SYNDROME DU CHAUFFEUR DE TAXI »


Certains immigrants hautement qualifiés doivent devenir chauffeurs de taxi pour joindre les deux bouts, leur expérience et leurs titres professionnels n’étant pas reconnus par les employeurs canadiens. C’est ce qu’on appelle parfois le « syndrome du chauffeur de taxi ».

Michael Chan, ministre des Affaires civiques, de l’Immigration et du Commerce international de l’Ontario, convient qu’il n’existe pas de formule magique pour intégrer harmonieusement et rapidement tous les immigrants de manière à tirer pleinement parti du niveau d’études et de l’expérience de travail qu’ils ont acquis dans leur pays d’origine.

« Quelles que soient ses compétences ou son expérience, quelqu’un qui arrive dans un nouveau milieu devra toujours surmonter des difficultés, reconnaît-il. Il faut un certain temps pour s’intégrer à la société. »

Lui-même immigrant (né à Hong Kong, M. Chan est arrivé au Canada en 1969, à 18 ans), il est très conscient de ces difficultés et tient à aider les nouveaux immigrants à réussir. « En Ontario, nous mettons tout en œuvre pour les intégrer, affirme-t-il, mais je crois que nous pouvons faire mieux. »

Il entend rationaliser le processus d’immigration et accueillir davantage de personnes pour travailler dans les secteurs aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre. Il tient aussi à attirer plus d’étudiants étrangers de niveau postsecondaire et à les encourager à rester au Canada après avoir obtenu leur diplôme.

D’autres mesures sont également proposées par les partisans de l’immigration : amener les administrations publiques à financer davantage la formation linguistique, rendre moins onéreux les processus d’accréditation professionnelle, alléger les exigences concernant l’expérience de travail au Canada pour certains emplois et soutenir les ONG qui aident les immigrants à trouver un travail correspondant à leurs compétences.

À Halifax, Norman Nahas s’emploie de son mieux à favoriser ces objectifs.

Son étude a contribué à convaincre le ministre fédéral de l’Immigration de porter à 1 350 (soit près du double) le nombre maximal d’immigrants que peut recevoir la Nouvelle-Écosse. En collaboration avec les autorités provinciales, il a aidé à faire modifier la réglementation afin que les étudiants étrangers puissent rester dans la province s’ils obtiennent une offre d’emploi moins d’un an après avoir reçu leur diplôme. Il travaille aussi avec le programme Connector de Halifax Partnership, qui jumelle les nouveaux diplômés avec des mentors pour les aider à trouver du travail.

« Nous avons aidé financièrement dix immigrants libanais dans le cadre de ce programme, avec un certain succès, indique M. Nahas. Nous voulons que ces personnes restent et travaillent chez nous, qu’elles paient des impôts et participent à la société, et non qu’elles reviennent en Nouvelle-Écosse simplement pour profiter de la vie lorsqu’elles prendront leur retraite. »

À propos de l’auteur

Susan Smith


Susan Smith est une rédactrice indépendante établie dans la région de Toronto.

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