Des leaders nés, ailleurs

Quand on n’a rien à perdre, on a tout à gagner. Ces quatre immigrants qui se sont investis corps et âme dans leur projet font la richesse, dans tous les sens du terme, de notre pays.

Peu importe d'où ils viennent, ils ont tout quitté, ou presque, pour s’établir au Canada. Une fois au pays, certains créent des centaines d’emplois ou font rayonner le pays sur la scène internationale. D’autres brassent des affaires à une échelle plus modeste, rendent la pareille à leur communauté ou tendent la main à d’autres immigrants en quête de réalisation professionnelle ou d’un lieu sécuritaire, à l’abri des conflits armés ou d’un climat économique menaçant. Mais tous ont en commun la volonté de s’épanouir, de réussir et de redonner à leur façon au pays qui leur a ouvert ses portes, qu’ils y aient immigré enfant ou à l’âge adulte. Certes, les défis, voire les épreuves, que doivent surmonter les immigrants sont nombreux, qu’on pense seulement à la barrière linguistique, au manque de reconnaissance des compétences ou à l’inévitable choc culturel. Néanmoins, malgré ces embûches, nombre d’immigrants réussissent à tirer brillamment leur épingle du jeu, que ce soit en restauration, dans la recherche, le commerce de détail ou le milieu des affaires et des communications.

Loin d’être une menace, l’immigration constitue aux yeux de nombreux experts une planche de salut pour le pays. En effet, selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, les nouveaux résidents contribuent activement à l’expansion économique, sociale et culturelle du pays, qui voit sa population vieillir et manque de travailleurs qualifiés dans plusieurs secteurs d’activité. Sans compter que la société canadienne doit grossir les rangs de ses consommateurs afin d’assurer sa croissance économique interne, même si d’aucuns disent que cela ne suffira pas. Pas étonnant que le Canada fasse partie des 10 pays au monde qui comptent le plus d’immigrants sur leur territoire. On dénombre en effet 7,3 millions d’immigrants en sol canadien, soit 21 % de la population totale du pays. Plus encore, une fraction substantielle de la population des grandes régions métropolitaines au Canada est d’origine immigrante de première ou de seconde génération soit 76 % à Toronto, 68 % à Vancouver et 39 % à Montréal.

Afin de d’accélérer l’entrée au pays de travailleurs qualifiés répondant aux besoins du marché, le gouvernement du Canada a créé le système Entrée express. En 2015, plus de 31 000 invitations à présenter une demande de résidence permanente ont été envoyées à un large éventail d’immigrants très qualifiés, et près de 10 000 personnes (demandeurs principaux et leurs familles) ont déjà été admises au Canada à titre de résidentes permanentes, selon le Rapport de fin d’exercice sur Entrée express pour 2015. Fait intéressant, les professions de « vérificateurs/vérificatrices et comptables » sont au neuvième rang des 10 professions les plus courantes chez les candidats invités, et comptent pour 2 % du pourcentage total de ces mêmes candidats. Dans un autre ordre d’idées, selon une étude du Conference Board du Canada, 12 % des entreprises détenues par des immigrants exportent des produits et services ailleurs qu’aux États-Unis, comparativement à 7 % des entreprises appartenant à des non-immigrants. De plus, entre 2007 et 2011, le taux de croissance des bénéfices de ces entreprises a atteint en moyenne 21 % par année, tandis que les bénéfices des exportateurs non issus de l’immigration ont reculé annuellement de 2 % en moyenne.

Cela dit, les avantages qu’offre l’immigration ne se comptent pas qu’en chiffres ou en statistiques, car les retombées positives qui s’ y rattachent sont également d’ordre social et culturel. En effet, l’immigration constitue d’abord et avant tout une grande aventure humaine, dont les facettes sont infiniment variées et aussi riches les unes que les autres. Quatre leaders venus d’ailleurs, reconnus pour leur apport considérable, en sont la preuve vivante.

ETHAN SONG: UN ENTREPRENEUR EN MODE MASCULIN

En cofondant Frank + Oak avec Hicham Ratnani, son ami d’adolescence, Ethan Song a réinventé le shopping pour hommes, rien de moins. Comment? En proposant à une jeune clientèle pressée, et peu intéressée à écumer les boutiques de mode, une expérience novatrice à travers un concept multicanal complet. « Nous voulions simplifier l’acte d’achat pour nos clients, tout en leur offrant une expérience globale authentique, qui réponde à leur mode de vie et à leur besoin d’appartenance à la collectivité », affirme le PDG et directeur créatif, d’origine chinoise, qui vit au Québec depuis l’âge de six ans. Cet entrepreneur qui maîtrise le français, l’anglais et le mandarin a étudié le génie informatique et l’art dramatique avant de travailler à Shanghai, à Paris et à Vancouver. Mais c’est à Montréal, « une ville où l’on trouve les meilleurs talents en technologie numérique et en design », qu’il a choisi de vivre et de faire des affaires.

Fondée en 2012, la marque montréalaise au rayonnement international compte plus de 2,3 millions de membres et est en contact avec le demi-million d’utilisateurs de son application mobile qui, chaque mois, découvrent les nouvelles collections de vêtements et d’accessoires chics et cool que l’entreprise a sélectionnés pour eux en fonction de leurs goûts et de leur mode de vie. Ce qui distingue Frank + Oak? Une structure verticale, entièrement centralisée à Montréal (du design à l’expédition, en passant par la confection, la gestion, et la création du contenu du blogue et du magazine Oak Street), ainsi qu’une analyse poussée des données en temps réel pour mieux adapter cette structure aux changements constants du marché, quel que soit le canal utilisé. Pas surprenant que cette approche audacieuse ait valu à la jeune société de figurer au palmarès des 15 entreprises canadiennes les plus novatrices, établi par le magazine Canadian Business (2015), et d’être en tête du palmarès Technologie Fast 50, publié par Deloitte (2015), en raison du taux de croissance de ses revenus sur quatre ans qui est de… 18 480 %! De quoi donner le vertige au président trentenaire? « Pas vraiment, puisque c’est la position qu’on visait. Ça confirme qu’on avance dans la bonne direction », ajoute celui qui a la discipline dans le sang. « Un héritage de ma culture asiatique, sans doute… »

Depuis 2015, l’entreprise multiplie l’ouverture de boutiques en Amérique du Nord, histoire de permettre aux clients d’avoir un lien plus étroit avec la marque et d’en profiter pour prendre un expresso (dans les boutiques qui ont un café) ou pour faire tailler leur bouc par un barbier sur place. Cette expansion reste tout de même fidèle au modèle d’affaires de Frank + Oak, axé principalement sur le commerce électronique. « Ces ouvertures en série de magasins ont eu un impact sur le volume de nos ventes, qui est passé de 30 % à 40 % au Canada en 2015 », précise l’entrepreneur qui croit en la nécessité de payer de retour la collectivité. « Pour stimuler l’entrepreneuriat, je fais du mentorat auprès de jeunes entrepreneurs, qui peuvent aussi se rencontrer, assister à des conférences, échanger des idées et brasser des affaires dans des espaces prévus à cette fin dans quelques-unes de nos boutiques. De tels centres de discussion sont essentiels dans un monde où on vit à l’échelle internationale et où on consomme à l’échelle locale. » Ce digne représentant de la génération Y en sait quelque chose.

JÉRÔME FERRER: UN GRAND CHEF ET SON EMPIRE

Jérôme Ferrer

« J’ai troqué le bleu de la Méditerranée contre le bleu du Québec », lance d’emblée Jérôme Ferrer, ce natif du sud de la France devenu un des chefs québécois les plus réputés du monde. Son histoire est indissociable de celles de Ludovic Delonca et de Patrice De Felice, ses compatriotes et partenaires de toujours, avec qui il posait ses valises à Montréal, en 2011, sans un sou en poche et la tête pleine de rêves. Quinze ans plus tard, le trio est aux commandes d’un empire gastronomique s’élevant à plusieurs dizaines de millions de dollars et comptant quelque 200 à 300 employés. Qui aurait pu prédire une telle réussite? Sûrement pas les nouveaux arrivants. Victimes d’un détournement financier qui les a privés des fruits de la vente de leur restaurant en France, ils ont cumulé pendant des mois les petits boulots de jour comme de nuit pour amasser le capital nécessaire à l’ouverture de leur restaurant, l’Europea. « Nous avions à peine de quoi payer deux mois de loyer, mais nous avions une revanche à prendre sur la vie! Comme immigrant, je n’avais plus de repères et j’ai dû tout réapprendre en un temps record, des codes culturels au système de santé, en passant par le système fiscal. Heureusement, ce dernier s’est avéré beaucoup moins ardu et complexe que celui de la France! », raconte M. Ferrer à qui l’on a décerné le titre de Grand Chef Relais & Châteaux en 2001. Pour un immigrant, c’est tout un accomplissement. 

Après « trois années de misère et de travail acharné », l’Europea obtiendra de nombreuses distinctions avant d’être accueilli en 2013 au sein de l’association Les Grandes Tables du Monde, qui réunit 170 restaurants d’exception répartis sur les cinq continents, puis de se classer au deuxième rang parmi les 25 meilleures tables du monde des Traveler’s Choice Awards du site TripAdvisor, en 2015. Un exploit.

Chef à l’ambition dévorante, Jérôme Ferrer n’a cessé de faire évoluer son groupe, qu’il gère avec rigueur et habileté, grâce à une équipe comptable aguerrie qui lui soumet chaque mois un bilan mensuel détaillé pour qu’il puisse corriger le tir au besoin. En effet, les marges de profit en restauration sont très minces, variant entre 3 % et 5 %. Un suivi rigoureux est donc indispensable pour optimiser la profitabilité du groupe qui compte aujourd’hui plusieurs restaurants, des casse-croûtes franchisés, des cafés, un espace boutique, un service de traiteur, un vignoble, une gamme de plats cuisinés, un centre de transformation agroalimentaire de nouvelle génération et, depuis peu, des roulottes gourmandes. Infatigable, Jérôme Ferrer trouve même le temps de contribuer, comme consultant, au succès de quatre brasseries à São Paulo, au Brésil, où il se rend plusieurs fois par année, et d’écrire des livres de cuisine. Pourquoi un tel appétit? La passion du métier, oui, mais il y a plus. « Je me suis accroché à mon travail, suite au décès de ma femme, emportée par le cancer », avoue-t-il spontanément. « La vie m’a arraché ce que j’avais de plus précieux dans le cœur, alors je me suis concentré sur le plaisir d’apporter du bonheur à mes clients… Et puis, vous savez, lorsqu’on m’a accordé la citoyenneté canadienne, je me suis senti choyé, et redevable au pays qui m’a ouvert les bras et m’a conforté dans ma volonté de faire des affaires. Où on m’a fait renaître, j’appartiens! », conclu-t-il avec son accent qui n’a rien perdu de ses notes ensoleillées.

ZAHRA AL-HARAZI: UNE FEMME D'AFFAIRES ENGAGÉE

Zahra Al-Harazi

Rien ne la prédestinait à une si brillante carrière. Mais grâce à sa détermination hors du commun, cette Yéménite d’origine, née en Ouganda puis réfugiée au Yémen à l’âge de deux ans avec sa famille, est devenue l’une des personnalités d’affaires les plus en vue de notre pays. Survivante de deux guerres civiles, Zahra Al-Harazi a 26 ans lorsqu’elle arrive à Calgary, en 1996, avec ses trois enfants pour leur offrir un meilleur avenir. « Nous ne connaissions personne et nous n’avions aucune idée des codes culturels, dit-elle. J’étais terrorisée à l’idée de ne pas dire les bonnes choses ou de commettre un faux pas en public. » Et pourtant, cette mère au foyer ne s’est pas laissé abattre. Surmontant sa timidité, elle décroche un emploi comme commis-vendeuse dans une boutique de vêtements. « Très vite, je suis devenue la meilleure vendeuse, moi qui n’avais jamais rien vendu de ma vie! J’ai alors compris que j’avais un don pour comprendre les besoins des gens. Cela a rehaussé mon estime de soi et aiguisé mon sens des affaires. »

Résolue à aller à l’université, elle décroche un diplôme en design graphique à 32 ans, gravit les échelons du marché du travail dans une agence de publicité, puis cofonde Foundry Communications en 2006, une agence de marketing et de design dont elle est maintenant une associée. Grâce à sa détermination et à sa vision globale, l’agence a affiché, dès sa première année d’exploitation, des revenus de 1 M$, puis a poursuivi son expansion grâce à une approche audacieuse, basée sur la générosité. « J’ai toujours cru en la nécessité d’apporter sa contribution à la collectivité. Et j’ai toujours encouragé mes employés à le faire. Par exemple, nous exécutons certains mandats bénévolement. Cela nous permet d’exprimer à fond notre sens créatif et cela s’avère utile pour établir la crédibilité de l’agence, faire parler de nous et attirer de nouveaux clients ainsi que de nouveaux talents. Tout le monde y gagne. »

À preuve, l’agence a figuré dès sa deuxième année au palmarès du Profit W100 des entrepreneures féminines, s’est retrouvée ainsi parmi les 10 entreprises montantes à surveiller au Canada, et a reçu de nombreux prix et récompenses sur la scène internationale. En plus de demeurer associée-conseil dans Foundry, Mme Al-Harazi travaille actuellement sur d’autres possibilités d’affaires. « Je suis sur le point de démarrer une nouvelle entreprise dans un autre secteur d'activité », se réjouit cette femme d’influence qui siège à de nombreux conseils d’administration de grandes organisations, dont la fondation Make-A-Wish et l’Entrepreneurs Organization (EO) où elle est aussi membre de l’EO Global Communications Committee.

Sa détermination, sa vision entrepreneuriale et son engagement dans la collectivité lui ont valu d’être nommée Entrepreneure de l’année par le magazine Chatelaine (2011), avant de recevoir la Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II pour sa contribution philanthropique au Canada (2012) et de figurer, pour toutes ces raisons, parmi les récipiendaires du Prix des 25 Grands Immigrants au Canada (2013), commandité par RBC. Nommée récemment ambassadrice d’UNICEF Canada, cette citoyenne du monde entend bien défendre les droits de la personne dans les pays en conflit, particulièrement ceux des femmes et des enfants. « Leur sort a une profonde résonance en moi. C’est aussi une façon de redonner une partie de ce que le Canada m’a offert pour que je devienne une citoyenne à part entière. »

YOSHUA BENGIO: PIONNIER MONDIAL DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Yoshua Bengio

Quand Yoshua Bengio a quitté Paris pour Montréal avec sa famille, à l’âge de 12 ans, il était loin de se douter qu’il deviendrait un des pionniers mondiaux d’un domaine scientifique. Après s'être imaginé tour à tour physicien et mathématicien puis avoir poursuivi de brillantes études en génie informatique, il s’est finalement distingué par sa contribution remarquable au domaine de l’intelligence artificielle grâce aux travaux sur l’apprentissage en profondeur (deep learning) qu’il mène sans relâche depuis 2006. C’est en grande partie grâce à lui que nous avons accès aujourd’hui à des applications de commande vocale, comme Google Now, et de reconnaissance de l’image sur Facebook. Et ce n’est qu’un début, car s’il faut en croire le chercheur, qui a résisté aux offres fort lucratives des titans des nouvelles technologies et a plutôt choisi de se consacrer à la recherche universitaire, « d’ici dix ans, beaucoup de secteurs de l’activité humaine seront transformés et propulsés par l’intelligence artificielle ».

À 52 ans, le professeur chercheur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal et directeur de l’Institut des algorithmes d’apprentissage (MILA) de Montréal supervise plus de 25 étudiants des cycles supérieurs et tisse un vaste réseau de collaboration internationale. Lorsqu’il évoque son arrivée au Québec, il le fait avec chaleur et gratitude. « J’ai reçu un accueil formidable, tant des francophones que des anglophones. Mon intégration a été progressive, et je n’ai pas eu l’impression d’avoir eu beaucoup d’obstacles à surmonter, ni souffert de rejet ou de xénophobie, au contraire. » Ne s’est-il jamais senti différent? « Ah si! concède-t-il avec un sourire dans la voix. J’ai vite compris que mon accent “français de France’’ n’était pas un atout dans la cour d’école à la fin des années 1970. Mon premier réflexe de survie a donc été de prendre l’accent québécois! Tout s’est bien passé par la suite. » À quel moment s’est-il vraiment senti chez lui? « J’avais 26 ans lorsque ma compagne d’alors, une Québécoise pure laine, et moi avons décidé de faire des enfants. Ça a été le moment le plus décisif de mon intégration », lance le père de deux enfants.

M. Bengio est également un citoyen engagé, qui contribue au bien commun. « La démocratie demande que les gens se sentent concernés, qu’ils réfléchissent aux choix que l’on fait collectivement et qu’ils en discutent entre eux. Je participe à de nombreux débats sur les réseaux sociaux, et je diffuse les idées que j’estime indispensables à l’épanouissement de la société. Par exemple, poursuit-il, la diversité culturelle devrait être perçue comme une richesse. Les gens qui s’établissent ici nous font un cadeau, et font de grands sacrifices en abandonnant leur pays d’origine. Plus nous seront ouverts aux autres, plus notre société sera dynamique sur les plans économique, social et culturel. » Qu’est-ce qui retient ici ce chercheur d’exception qui contribue à faire de Montréal l’une des plaques tournantes de l’intelligence artificielle? « Ce sont les valeurs québécoises, la vie politique et la vitalité culturelle, qu’on ne trouve pas si facilement ailleurs. Je suis attaché à tout cela. Le Québec, conclut-il, est l’un des plus beaux endroits où vivre. J’y ai maintenant mes racines. »

À propos de l’auteur

Manon Chevalier


Manon Chevalier est rédactrice indépendante à Montreal.

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