Atteindre l’inaccessible érable

« Rêver un impossible rêve, porter le chagrin des départs, brûler d’une possible fièvre… » La quête d’une vie meilleure est parfois ardue, mais une formidable leçon d’humilité.

Qu'est-ce qui pousse quelqu’un à tout quitter pour refaire sa vie à l’autre bout du monde? Un meilleur emploi? Le désir de protéger sa famille? L’espoir d’une vie plus épanouie? Les comptables professionnels que voici sont les preuves vivantes que pareille quête est ardue. Ces nouveaux Canadiens nous montrent qu’il faut une bonne dose d’humilité pour repartir à zéro lorsqu’on a déjà une profession et des années d’expérience.

ADRIAN ONG : ANALYSTE FINANCIER, GOUVERNEMENT DU MANITOBA (WINNIPEG)


Même s’il a une voiture, Adrian Ong ne rate pas une occasion de prendre le bus. Dans la ville où il habitait, avant de résider à Winnipeg, il ne pouvait s’offrir ce petit « luxe », craignant pour sa sécurité dans les transports en commun. « Ici, je n’ai plus peur », dit-il. M. Ong vivait auparavant aux Philippines, où il gérait les finances de la chaîne d’alimentation que possédait sa famille, mais sa sécurité et celle des siens le préoccupaient de plus en plus. « Nous étions assez à l’aise pour avoir des domestiques et un chauffeur, mais nous ne pouvions pas sortir seuls », dit-il, précisant qu’on l’avait déjà menacé dans la rue avec un objet pointu. Des années plus tard, sa sœur et son beau-frère se sont fait tuer par des voleurs. « Qui veut vivre dans la peur? C’est malsain. »

En 2006, ce père de quatre enfants a commencé à explorer les possibilités de partir vivre ailleurs, d’autant plus que Paul, son aîné, allait bientôt avoir 18 ans, l’âge de la majorité légale. (Ses autres enfants, Geraldine, Alwyn et Johann, étaient respectivement âgés de 15, 6 et 5 ans.) « Au cours des 40 premières années de ma vie, j’ai fait tout ce que mes parents voulaient, mais là, il était temps que je pense à mes enfants », souligne M. Ong. Ses parents avaient quitté Hong Kong pour s’établir aux Philippines lorsqu’il était enfant.

Son premier choix s’est porté sur le Canada, pays paisible et politiquement stable. Adrian Ong espérait aller vivre à Toronto, où il avait des amis, toutefois, son consultant en immigration l’a informé que, vu l’attrait de cette ville, le délai d’attente serait d’au moins 48 mois. Par contre, son dossier pouvait être traité en six mois dans le cadre d’un programme du Manitoba. En 2009, M. Ong a donc déménagé avec sa famille à Winnipeg, où il ne connaissait personne.

À son arrivée au Canada, M. Ong détenait un baccalauréat en comptabilité et un MBA des Philippines, et avait une longue expérience en gestion d’entreprise. Lors d’une formation en milieu de travail, on l’a encouragé à devenir CGA, ce qu’il a fait. Environ un an après, il a décroché un emploi à temps plein à la Great-West, compagnie d’assurance vie, à titre d’analyste principal en actuariat, puis d’analyste principal en gestion du capital. Il a par la suite obtenu le titre de CMA après avoir suivi la formation du Programme de leadership stratégique des comptables en management.

Au cours d’une séance d’orientation des nouveaux candidats CMA, la responsable du Programme d’accès aux carrières, destiné aux minorités visibles du Manitoba, a remarqué M. Ong, qui parlait de l’obtention de son titre de CMA. Elle a transmis à son insu son curriculum vitæ à l’administration de la province. « Quand j’ai été convoqué à une entrevue, la surprise a été totale », relate M. Ong, qui est depuis quatre ans analyste financier au sein de l’administration provinciale manitobaine.

S’il apprécie sa vie paisible au Canada, M. Ong admet qu’il a eu du mal à s’adapter à son nouveau mode de vie, beaucoup plus modeste qu’aux Philippines. Son salaire correspond à environ 60 % de ce qu’il gagnait à Manille, et lui et les cinq autres membres de sa famille habitent une petite maison non rénovée, dans un quartier peu enviable. Et on oublie les domestiques et le chauffeur.

Adrian Ong est maintenant citoyen canadien, mais il n’éprouve pas encore un sentiment d’appartenance à l’égard de sa terre d’accueil. Il a eu 50 ans cette année et se dit capable de faire beaucoup plus de choses qu’il n’en fait, mais il ne peut pas compter sur le soutien d’un réseau de collègues et d’amis comme aux Philippines. « Il y a un mur que je n’arrive pas à franchir, admet-il. Difficile de progresser professionnellement quand on n’a ni contact ni mentor. »

Cela dit, Myrna, l’épouse de M. Ong, s’est bien adaptée. Elle est directrice adjointe des expéditions au siège de la bijouterie Benn Moss, à Winnipeg. Ses enfants aussi réussissent très bien. Dans la culture chinoise traditionnelle, les parents décident du parcours professionnel des enfants, mais M. Ong laisse carte blanche à ses enfants. Paul, qui prépare une maîtrise, se passionne aussi pour le chant et a participé à l’émission télévisée Canada’s Got Talent en 2012. « Je suis fier de mes enfants et je suis heureux qu’ils fassent ce qu’ils aiment, signale Adrian Ong. J’espère que mon tour viendra. »

SATISH THAKKAR : PRÉSIDENT, EXCELSIOR FINANCIAL GROUP (BRAMPTON, ONT.)



Lorsqu’il vivait à Delhi en 1995, Satish Thakkar possédait un petit cabinet comptable florissant. Mais, célibataire et âgé d’à peine 27 ans, il avait soif de découvertes. L’oncle d’un ami lui a parlé du Canada, et M. Thakkar a décidé d’aller voir par lui-même ce qu’il en était. Fort de son titre de comptable et de ses trois années d’expérience en cabinet, il s’est dit qu’il n’aurait pas de mal à trouver un bon emploi au Canada, mais sa famille voulait qu’il se marie d’abord.

La femme qu’on lui destinait et qu’il a épousée, Rimple, a déménagé un an avant lui à Toronto, avec ses parents ainsi que ses frères et sœurs. Celle-ci ayant trouvé un emploi, il n’a fallu que six mois à M. Thakkar pour obtenir un visa. Sitôt atterri à Toronto en juin 1996, il s’est empressé de louer un ordinateur NAC pour 3 800 $. « J’ai eu cet ordinateur très longtemps, et d’autres immigrants, locataires dans l’immeuble où nous habitions, venaient s’en servir pour rédiger leur CV et envoyer des télécopies », se souvient-il.

Il a lui-même fait bon usage de cet ordinateur, envoyant près de 200 CV à des cabinets comptables du Grand Toronto. « Ça n’a rien donné, on pensait que j’étais surqualifié et que je n’avais pas d’expérience au Canada », relate-t-il. L’Institut des comptables agréés de l’Ontario l’a informé qu’il devait refaire son stage pour que son titre soit valide. « Ça a été un choc, se souvient-il, car nous formions des stagiaires dans mon cabinet en Inde. J’ai eu envie d’abandonner et de retourner dans mon pays.»

Toutefois, il a plutôt décidé de se secouer et de devenir CGA. Vu son expérience, il a été dispensé de trois des six niveaux du programme. Il a aussi continué à chercher un emploi, tout en acceptant divers petits boulots, comme faire le ménage dans une boulangerie et aider un comptable pendant la période des impôts. « J’ai dû ravaler ma fierté, car j’avais une vie agréable dans mon pays, et ici je devais trimer dur, reconnaît-il. Ma femme travaillait dans le domaine de l’assurance qualité et elle m’a toujours appuyé. Je n’aurais pas réussi sans elle. »

La chance a finalement souri à Satish Thakkar en 1997. Il a offert à une jeune entreprise d’ameublement (à laquelle il avait acheté des meubles) de travailler comme comptable sans salaire pendant six mois. À la fin de sa première journée de travail, l’entreprise l’a embauché comme comptable au salaire minimum. Il a ensuite été promu au poste de contrôleur puis, en 2000, il est devenu chef des finances. Pendant ce temps, il a poursuivi sa formation de CGA et obtenu son titre. « Je venais de franchir une étape importante, car j’étais maintenant un professionnel reconnu au Canada, souligne-t-il. J’ai appris qu’il fallait relever les défis et savoir être souple. Nos faiblesses deviennent alors nos forces. »

Issu d’une famille d’entrepreneurs, M. Thakkar a décidé de créer sa propre entreprise. En 2003, il a lancé Excelsior Financial Group, un cabinet de services-conseils spécialisé dans les marchés de l’Asie du Sud. Et il a récemment lancé une entreprise d’aménagement immobilier.

Il fait aussi du bénévolat auprès de groupes du milieu des affaires et agit comme mentor en entrepreneuriat. « La véritable réussite, c’est de redonner à la collectivité », explique l’homme de 48 ans, père d’une fille de 19 ans, Nikita, et d’un garçon de 15 ans, Mayank.

Les organismes comptables de l’Inde et du Canada ayant conclu un accord de reconnaissance mutuelle, Satish Thakkar constate qu’il est aujourd’hui plus facile pour des comptables d’origine indienne d’obtenir un titre canadien qu’il y a 20 ans. De fait, il rencontre de nombreux compatriotes qui viennent d’avoir leur titre.

« Ce qui est formidable avec la technologie actuelle, renchérit-il, c’est que vous pouvez communiquer avec votre organisme professionnel avant même d’arriver au Canada et ainsi accélérer les choses. »

HSIU JUNG (AMY) WU : FONDATRICE, HJ WU & COMPANY INC. (VANCOUVER)



Amy Wu a toujours été anticonformiste. Elle a grandi à la ferme de ses parents près de Pingtung, à Taiwan. Elle est la seule des cinq enfants de la famille à avoir étudié à l’étranger et à avoir quitté son pays. « J’ai toujours voulu être une femme d’affaires, une décideuse, et je ne me voyais pas passer ma vie à la ferme, dit-elle. Je me souviens de ces femmes que je voyais à la télévision dans les westerns américains. Elles m’impressionnaient tellement. »

Après des études secondaires en commerce, elle est allée en 1980, à 19 ans, étudier la comptabilité dans un collège de Taipei, et a du même coup appris l’anglais. Son diplôme en main, elle a occupé divers postes en comptabilité, mais elle aspirait à s’élever plus haut encore. « Je voyais dans l’éducation le moyen de réussir », dit-elle. Et elle était attirée par les États-Unis en raison des heures passées devant la télévision. Aidée pécuniairement par son père, Amy Wu, alors âgée de 25 ans, est donc allée poursuivre ses études aux États-Unis. Elle a obtenu un diplôme de premier cycle en finance de l’Université Southern Illinois, puis un MBA de l’Université Temple de Philadelphie. Elle a décroché le titre américain de CPA (Dakota du Sud) en suivant une formation en ligne. « Un ami de mon père lui a un jour demandé pourquoi il gaspillait autant d’argent pour mes études, sachant que je finirais par me marier de toute façon, dit-elle. Je dois beaucoup à mon père, qui m’a permis de faire les études de mon choix, même s’il n’avait pas les moyens de les payer. »

Amy Wu est retournée à Taiwan, où elle a travaillé en finance et en administration pour une entreprise américaine. Puis, en vacances à Vancouver, elle a eu un coup de foudre pour cette ville. « Taiwan est très polluée, et j’ai adoré le climat de Vancouver », dit-elle. Amy Wu a présenté une demande pour venir au Canada à titre de travailleuse qualifiée. Le traitement de sa demande a pris un an. À son arrivée à Vancouver, elle avait 43 ans, était célibataire et sans amis. Mais elle s’est retroussé les manches et s’est employée à trouver sa voie. « Je ne sais plus combien de CV j’ai envoyés, raconte-t-elle. Je croyais que mon bagage de connaissances me faciliterait les choses, mais je n’avais pas d’expérience au Canada et je me retrouvais en compétition avec des débutants. » Elle a fini par décrocher un emploi aux comptes fournisseurs dans un collège communautaire, où elle gagnait la moitié du salaire qu’elle recevait à Taiwan. Au même moment, elle est partie en quête du titre de CGA et a rencontré son futur mari, Lawrence Ng, chef de projets TI dans le même collège.

Mais l’ambition qu’elle nourrissait à Taiwan demeurait présente. « Je n’arrêtais pas de me dire que je pouvais en faire plus et que je ne me servais pas de mes connaissances, dit-elle. En 2010, mon conjoint m’a encouragée à ouvrir mon propre cabinet. »

Les six premiers mois se sont écoulés sans qu’un seul client se manifeste. « Je me suis tourné les pouces, mais j’en ai aussi profité pour approfondir la comptabilité et la fiscalité », explique-t-elle. Son premier client était une personne à qui elle avait été recommandée, puis le bouche-à-oreille a fait le reste. À présent, plus de 100 entreprises et particuliers font appel à elle. Elle dit travailler comme une forcenée, mais adorer ce qu’elle fait. Amy Wu est enfin bien établie et heureuse. Elle rend visite à ses parents chaque année, mais ils lui manquent de plus en plus avec l’âge. Elle comprend aussi à quel point son père a dû trouver difficile de la laisser suivre sa voie. « Je suis si reconnaissante à mon père de ce qu’il a fait pour moi, dit-elle. Je suis enfin devenue une vraie femme d’affaires. »

ASIA YUFIT : DIRECTRICE ADJOINTE, PROCESSUS D'INFORMATION FINANCIÈRE, GESTION DU CAPITAL, GREAT-WEST, COMPAGNIE D'ASSURANCE VIE (WINNIPEG)



Née en Sibérie, Asia Yufit n’avait pas peur des hivers de Winnipeg. Ce qui les préoccupait, elle et son conjoint Mark, en quittant Israël, c’était comment ils allaient subvenir aux besoins de leurs deux enfants au Canada.

Elle était enceinte de sa première fille et vivait à Haïfa, troisième ville d’Israël, quand elle et son mari ont commencé à jongler avec l’idée d’aller vivre ailleurs. « En 2006, il ne faisait pas bon vivre en Israël », dit-elle, en se souvenant des roquettes tirées depuis le Liban. « C’est une chose de s’en faire pour soi-même; c’en est une autre de s’inquiéter pour ses enfants. »

Le couple voulait vivre dans un pays sûr et stable, et a choisi Winnipeg parce que des amis y étaient déjà établis. « Lors de notre première visite, la nature nous a plu, tout comme les gens, qui étaient accueillants. Et le rythme était moins effréné qu’en Israël », ajoute Mme Yufit. Cette première visite lui a aussi permis de commencer à examiner d’éventuels titres comptables, car elle voulait demeurer dans la profession.

Titulaire d’un baccalauréat en économie et en gestion obtenu en Israël, et comptant plusieurs années d’expérience comme comptable analytique et analyste budgétaire, Mme Yufit souhaitait trouver rapidement un poste en comptabilité afin de pourvoir aux principales dépenses de la famille, tout en travaillant à l’obtention du titre de CMA. De son côté, Mark, qui était directeur des ventes en Israël, mais qui ne maîtrisait pas bien l’anglais, espérait tout de même trouver un emploi similaire dans son domaine.

Le couple a fait les premières démarches en 2008. Le processus d’immigration a duré deux longues années, ce qui, selon Asia Yufit, est assez courant dans une situation comme la leur. Et une fois à Winnipeg, la recherche d’un emploi s’est révélée plus difficile que prévu. Mme Yufit a tout de même trouvé immédiatement du travail comme administratrice de bureau, mais elle a dû passer 18 entrevues avant d’obtenir un emploi dans son domaine. « Ça n’a pas été facile d’essuyer autant de refus, surtout compte tenu de ma scolarité et des postes que j’avais occupés en Israël, mais je savais que je réussirais si je travaillais fort », explique la jeune femme de 35 ans.

Cette détermination a porté ses fruits. En décembre 2011, Asia Yufit est devenue analyste principale à la Great-West. Le mois suivant, elle a entrepris le processus d’obtention du titre de CMA, processus qu’elle a mené à terme en trois ans et demi. Elle a d’abord consacré 18 mois au Programme accéléré, puis deux années au Programme de leadership stratégique. Et elle a décroché son titre en août 2015. « Je n’ai pas compté mes heures; je travaillais à temps plein et j’étudiais le soir en m’occupant de mes deux jeunes enfants », relate Mme Yufit, aujourd’hui directrice adjointe à la Great-West. « Heureusement, je peux mener plusieurs tâches de front et je suis motivée, mais ça n’a pas été facile. »

La capacité d’analyse qu’elle a acquise en Israël se révèle utile dans son travail, mais c’est la langue qui est le principal obstacle. « La terminologie des affaires est légèrement différente en hébreu », explique-t-elle. Au début, environ 20 % du jargon lui échappait, mais elle apprend vite. Quand son aînée est entrée à la garderie, elle aussi ne parlait que quelques mots d’anglais. « Par bonheur, ajoute Mme Yufit, la préposée de la garderie parlait le russe. »

Six ans plus tard, ses filles, Shelly et Romy, neuf et sept ans, parlent toujours le russe à la maison, mais elles se sont adaptées à leur milieu anglophone. Son mari, qui travaille dans un centre de distribution, apprend l’anglais lentement, mais sûrement.

Principal soutien de la famille, Mme Yufit espère progresser sur le plan professionnel. « J’ai emmené ma famille ici et je dois m’en occuper, dit-elle. Et je veux que mes filles sachent que tout est possible si on croit en soi et qu’on ne baisse jamais les bras. »

À propos de l’auteur

Rosalind Stefanac


Rosalind Stefanac est rédactrice indépendante à Toronto.

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