L'habit ne fait pas le moine, surtout en médecine

Un docteur et son équipe ont empoché des milliers de dollars en se livrant à des opérations médicales frauduleuses. Malheureusement, leur cas est loin d’être unique.

En septembre dernier, deux actes d’accusation ont été déposés contre Munir Uwaydah, médecin libano-américain de 49 ans, et contre son avocat ainsi qu’une douzaine d’acolytes, accusés d’avoir trempé dans une des plus vastes fraudes à l’assurance de l’histoire de la Californie, d’après le Los Angeles Times.

Le stratagème? Faire croire aux patients qu’ils seraient opérés par un orthopédiste, alors que les interventions étaient confiées à un certain Peter Nelson, « praticien adjoint qui n’avait jamais fait d’études de médecine et n’était pas supervisé par le chirurgien », selon le quotidien. Ces opérations bâclées ont laissé de douloureuses cicatrices à une vingtaine de patients, dont bon nombre ont dû subir d’autres interventions réparatoires.

« Après une enquête de cinq ans, les procureurs ont mis au jour une vaste conspiration : des avocats véreux et leurs complices aiguillaient des patients naïfs vers les cliniques de M. Uwaydah, en échange de rondelettes primes mensuelles, de l’ordre de 10 000 $ US », a révélé le journal.

Peter Nelson, le « médecin » improvisé, a sévi en 2005 dans une clinique d’Orange County, non loin de Los Angeles.

MM. Uwaydah et Nelson ont été accusés de 21 chefs de mutilation sur 21 patients, mais selon le procureur du district, M. Nelson aurait en fait pratiqué des centaines d’interventions manquées.

Au banc des accusés figuraient aussi des avocats d’accidentés du travail, qui touchaient des mensualités pour envoyer d’infortunés patients aux cliniques de M. Uwaydah. Ces avocats empochaient une allocation si le patient était candidat à une opération, et touchaient encore davantage s’il passait sous le bistouri. Pour convaincre certains patients récalcitrants, on leur proposait même une prime, afin qu’ils acceptent de subir de lucratives interventions.

« Un médecin procédait à des évaluations fictives, et le personnel falsifiait les examens d’imagerie, entre autres, pour justifier certaines opérations rigoureusement inutiles », ont fait valoir les procureurs. Les accusés prescrivaient aussi, sans raison, moult médicaments coûteux et facturaient une heure pour des rendez-vous d’à peine deux minutes, selon l’Associated Press.

Les actes d’accusation, qui énumèrent 132 délits graves, visent M. Uwaydah et 14 autres défendeurs, dont son praticien adjoint et sa directrice de la facturation. La procureure adjointe Catherine Chon y évoque « la lâche duplicité de conspirateurs aguerris qui faisaient passer le profit avant la santé des milliers de patients qu’ils prétendaient traiter. Ces agissements honteux témoignent d’un mépris flagrant envers des victimes crédules. »

L’affaire a un côté encore plus sombre : « Les procureurs ont révélé qu’en 2010, M. Uwaydah s’était promptement enfui au Liban, son pays natal, quand certains soupçons s’étaient portés sur lui après le meurtre de son ancienne compagne, Juliana Redding, mannequin et actrice de 21 ans, étranglée en 2008 », a ajouté l’Associated Press.

Selon le Daily Mail
, Greg Redding, père de la jeune femme et pharmacien en Arizona, venait d’annuler subitement un projet de collaboration avec M. Uwaydah, cinq jours avant l’assassinat. M. Redding devait « gérer des services pharmaceutiques et mettre au point des produits médicaux pour l’entreprise de l’homme d’affaires et médecin libano-américain ».

Or, en vérifiant les antécédents de M. Uwaydah, M. Redding avait découvert le pot aux roses : le chirurgien fortuné, propriétaire de biens à l’étranger, d’une résidence à Beverly Hills et d’un centre équestre, entre autres, avait menti sur son âge. L’homme avait aussi omis d’aviser la séduisante mais naïve Juliana qu’il était marié et père de famille.

Les procureurs, qui soupçonnaient M. Uwaydah sans pouvoir le lier au meurtre, ont interpellé son adjointe et directrice de bureau, Kelly Soo Park, dont l’ADN avait été retrouvé sur le lieu du crime. M. Uwaydah lui aurait versé une forte somme pour malmener Juliana en guise de représailles, après le désistement de son père. Mais les choses auraient mal tourné.

Deux jours après l’arrestation de Mme Park, M. Uwaydah fuyait les États-Unis. L’accusée, qui a plaidé non coupable, a été acquittée par un jury en 2013.

Mme Park a toutefois été arrêtée de nouveau en 2015 pour avoir trempé dans les manœuvres de facturation frauduleuse de M. Uwaydah et accusée de participation à des actes de mutilation. Elle risque la réclusion à perpétuité. D’après Me Chon, sur le banc des procureurs, Mme Park avait créé des sociétés fictives et ouvert des comptes bancaires pour M. Uwaydah. De plus, elle assistait à des rencontres hebdomadaires au cours desquelles ce dernier et ses complices discutaient de la marche à suivre pour duper assureurs, créanciers et autorités.

Même si les cas de pratique illégale de la médecine doublée de meurtre sont rares, la fraude commise en Californie est loin d’être unique.

Frank Abagnale, le fraudeur repenti du film Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg, aide aujourd’hui les autorités à tenir les escrocs en échec. Mais naguère, il s’est fait passer pour un médecin chef dans un hôpital de Géorgie, où il supervisait le travail des internes. « Les chefs de service n’étaient pas amenés à prodiguer des soins, précise une source en ligne, mais M. Abagnale s’est presque trahi lorsqu’un nouveau-né a failli mourir étouffé, car notre homme ignorait ce qu’une infirmière entendait par un “bébé bleu”. Il a quitté l’hôpital subrepticement, convaincu qu’au-delà de l’argent, c’était une question de vie ou de mort. »

Plus troublant encore est le cas de Rick Van Thiel, accusé en octobre dernier de pratique illégale de la médecine à Las Vegas, et déjà condamné pour une kyrielle de délits – vol, cambriolage, voies de fait – au Nevada (en 2007) et en Californie (en 1992). Ce faux médecin se disait « ancien acteur et producteur de films pornographiques, partisan de la souveraineté citoyenne et ennemi juré de l’autorité, et déclarait fièrement avoir appris à opérer en regardant des vidéos en ligne », selon l’Associated Press.

Dans une entrevue télévisée, M. Van Thiel a admis avoir exercé sans permis pendant 28 ans. Il aurait traité des centaines de patients (y compris pour des cancers et des MTS), pratiqué des avortements, procédé à l’ablation de kystes, et même mis en ligne une vidéo montrant une de ses interventions.

Lors d’une perquisition, on a découvert qu’il avait soigné au moins 23 patients, devait en traiter 83 et avait administré de l’héparine, un anticoagulant, à deux personnes. Il aurait aussi pratiqué des interventions utérines et des opérations dentaires (dont au moins une extraction), et prescrit des traitements contre le cancer, le VIH et des MTS, a révélé la police, d’après l’Associated Press.

M. Van Thiel a déclaré à un journaliste de NBC qu’il avait appris la médecine en autodidacte, grâce à YouTube et à ses lectures, afin de soulager la souffrance d’autrui.

Sa sentence n’a pas encore été prononcée.

Wilfred Griffith, 64 ans, de Detroit, s’est lui aussi livré à l’exercice illégal de la médecine. En février 2015, un jury fédéral l’a condamné pour avoir extorqué près de 4,7 M$ US au régime d’assurance maladie américain. Titulaire d’un diplôme d’études médicales étranger, M. Griffith, qui exerçait sans permis, a été reconnu coupable de conspiration à la fraude et à la sollicitation de pots-de-vin en services de santé.

M. Griffith aurait travaillé en 2010 et en 2011 comme médecin non accrédité dans une clinique de Phoenix où il traitait des bénéficiaires de l’assurance maladie et utilisait des ordonnanciers signés au préalable par un médecin.

M. Griffith avait aussi dirigé des bénéficiaires vers un fournisseur de soins à domicile de Détroit, Cherish Home Health Services, contre des pots-de-vin. Il falsifiait la signature de trois médecins de Détroit, prétendant que les bénéficiaires étaient confinés chez eux et nécessitaient des soins.

D’après l’Association of Certified Fraud Examiners, l’exercice illégal de la médecine figurait parmi les « dix principales fraudes en soins de santé » en 2013. Selon Charles Piper, spécialiste du sujet, « c’est troublant, mais certains escrocs se font passer pour des médecins et facturent des traitements ». Il en va de même dans le milieu de la santé mentale : « Bien des médecins signent des demandes d’indemnité en prétendant qu’ils ont fourni des soins, quand ce sont des professionnels moins compétents qui s’en sont chargés. » D’après lui, une clinique de psychologie a même déjà recruté des thérapeutes sans formation adéquate.

Certes, nous devons le plus grand respect aux médecins et aux psychiatres, qui jouent un rôle essentiel dans notre société. Mais en cas de fraude, les juricomptables ou les enquêteurs doivent retenir que si des soupçons pèsent sur un praticien apparemment accrédité, le doute reste de mise. À l’instar des médecins qualifiés, ils procéderont à un examen exhaustif des faits avant de tirer des conclusions.

À propos de l’auteur

David Malamed


David Malamed, CPA, CA•EJC, CPA (Ill.), CFF, CFE, CFI, est associé en juricomptabilité au cabinet Grant Thornton LLP à Toronto.

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