L'éthique au programme

Intégrité. Morale. Déontologie. Autant de sujets brûlants d’actualité dans le monde des affaires. Mais comment, et à quelle étape de la formation, inculquer ces valeurs à la nouvelle génération d’apprentis comptables?

L'automne passé, à la suite du scandale lié aux tests d’émissions polluantes, Volkswagen a vu son bénéfice trimestriel chuter pour la première fois en plus de dix ans. La société québécoise Valeant, elle, a vu le cours de son action subir une baisse à deux chiffres, parce qu'une entreprise de recherche avait comparé ses pratiques comptables à celles d’Enron. Quant à Starbucks et à Fiat, elles ont été condamnées à des amendes de dizaines de millions d’euros pour avantages fiscaux illégaux. Enfin, Toshiba a reconnu avoir gonflé son bénéfice de près de 2 G$ au cours des sept dernières années.

Pas étonnant, donc, que les écoles de gestion chargées d’enseigner l’éthique et le jugement professionnel à la prochaine génération de comptables fassent leur miel de grands thèmes comme la moralité, le bien public et l’intégrité. Ainsi, la Sauder School of Business s’apprête à recruter un directeur général pour son Peter P. Dhillon Centre for Business Ethics, aménagé au coût de 7,5 M$.

Qu’apprennent les futurs dirigeants d’entreprise au sujet de l’éthique et du jugement professionnel? Ce que prévoit le code de déontologie de la profession : en quoi consiste la prise de décisions éthiques, ce qu’il ne faut pas faire (à l’aide d’études de cas) et combien il est facile de pécher par omission pour conserver son emploi, protéger une marque prestigieuse et continuer d’avoir un revenu régulier.

Mais est-ce bien suffisant? La question se pose, car trop souvent, ce n’est que lors des études de maîtrise ou du Programme de formation professionnelle des CPA qu’on examine de plus près les questions de jugement professionnel et d’éthique.

UNE QUESTION DE VALEURS

Kyle Stevens-Cox, étudiant de 3e année en comptabilité et en finance à la Ted Rogers School of Management de l’Université Ryerson, apprécie le nouveau cours d’éthique qui y est donné. « Les normes sont mises en contexte, ce qui nous fait comprendre l’incidence de nos choix sur chaque secteur d’activité, explique-t-il. Avant ce cours, je ne saisissais pas l’importance de l’éthique; maintenant, je regrette de ne pas l’avoir suivi plus tôt. »

Il y a nettement lieu de creuser ces questions plus tôt dans le cursus, surtout en ce qui concerne la prise de décisions, affirme Susan Wolcott, Ph. D., CPA, CMA, chercheuse indépendante chez Wolcott Lynch Associates et leader d’opinion, Programme de formation professionnelle de CPA Canada. « Les candidats apprennent à mener une analyse assez approfondie, mais non à vraiment aiguiser leur réflexion sur les critères décisionnels. »

La situation pose problème, puisque jusqu’à 80 % des travaux d’audit sont exécutés par des personnes comptant moins de cinq ans d’expérience, selon un rapport du Conseil canadien sur la reddition de comptes publié en 2014. Les décisions sont donc prises à l’une de la formation reçue à l’école. « Si les nouveaux comptables ne suivent pas ces cours et doivent attendre que la magie de l’expérience fasse son œuvre, la profession et le public sont à risque », estime Len Brooks, professeur d’éthique des affaires et de comptabilité et directeur administratif du Clarkson Centre for Business Ethics & Board Effectiveness de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto.

Le nouveau programme de formation de CPA Canada comporte une grille de compétences techniques et de compétences habilitantes, comme le professionnalisme et le comportement éthique. « Ce qu’on attend des CPA, c’est qu’ils se comportent avec honnêteté, intégrité, crédibilité, assurance professionnelle et indépendance lorsqu’ils sont confrontés à des situations ambiguës, à des conflits d’intérêts et à la nécessité de protéger l’intérêt public, explique Tashia Batstone, vice-présidente, Services de la formation à CPA Canada. Notre proposition de valeur unique en tant que CPA réside dans notre capacité d’utiliser le jugement professionnel dans un cadre éthique. Nous avons pour mandat de protéger le public. Si le public n’a pas confiance en notre éthique, nous perdons toute crédibilité. »

Sam Zhu, étudiant en comptabilité en 4e année à la Schulich School of Business, ne voyait dans l’éthique qu’une façon d’éviter tout comportement scandaleux, mais son point de vue a évolué. « Il ne s’agit pas tant de la perception du public que des motifs de mes choix. »

Rappelons qu’en 2001 et 2002, les scandales d’Enron, de Worldcom et d’Arthur Andersen ont vivement interpellé la profession comptable et les responsables des programmes universitaires en comptabilité professionnelle, tant au Canada qu’aux États-Unis. En juin 2004, le rapport d’un groupe de réflexion de l’Association to Advance Collegiate Schools of Business (AACSB), organisme d’accréditation des programmes de formation en commerce et en comptabilité, a enjoint les écoles de gestion d’offrir désormais des cours sur la gouvernance d’entreprise, la prise de décisions éthiques, le leadership éthique, et la responsabilité des entreprises et de la société. Onze ans plus tard, l’orientation prônée par l’AACSB s’est mise en place lentement, à des degrés divers.

« Si une école offre une séance d’une heure sur la gouvernance d’entreprise dans le cadre d’un programme de premier cycle de quatre ans, elle répond à cette exigence, estime M. Brooks. Les nouveaux scandales obligent certaines universités à intensifier leur formation à cet égard. Il me semble important de donner aux étudiants des cours sur l’évolution de la gouvernance d’entreprise. Les scandales d’Enron et compagnie ont donné lieu à l’adoption de la Loi Sarbanes-Oxley, et la crise de 2008 due aux subprimes, à l’adoption de la Loi Dodd-Frank. Je crois qu’il est bon pour les étudiants non seulement de mémoriser des codes de conduite ou des lois, mais aussi de comprendre l’histoire pour éviter qu’elle se répète. »

Mme Wolcott, auteure de l’Approche CPA — qui vise à aider les étudiants du Programme de formation professionnelle des CPA à développer leur jugement professionnel —, partage cet avis. « Je suis convaincue que pratiquement tous les diplômés en comptabilité ont étudié le code d’éthique, mais qu’il faut en faire davantage. Pensons à Worldcom. Dans ce cas de fraude comptable, les bénéfices étaient insuffisants aux yeux de la direction, qui a trouvé un comptable pour manipuler les chiffres. Selon le code de conduite, ces écritures constituent une infraction. Mais que faire si vous êtes un subalterne et que la direction exerce des pressions sur vous? Si vous refusez d’enregistrer l’écriture de journal et qu’un autre le fait, avez-vous toujours une responsabilité? Devez-vous vous taire ou quitter l’entreprise? Nous voulons apprendre aux étudiants à communiquer et à composer avec ce genre de dilemme au lieu d’y être confrontés pour la première fois au travail. Voilà l’un des buts de l’Approche CPA. »

Les dilemmes éthiques les plus courants en expertise comptable sont des cas de conflits d’intérêts : doit-on déclarer exactement ses heures de travail si l’évaluation du rendement repose sur le respect des contraintes budgétaires? Doit-on fermer les yeux sur des anomalies si le client est un ami? Il faut faire preuve d’intégrité et d’honnêteté, et être prêt à défendre ses valeurs coûte que coûte. « La mentalité CPA que nous mettons en avant est axée sur les valeurs et sur leur respect dans la prise de décisions », précise Mme Wolcott.

ÉTHIQUE 101

Les écoles de gestion s’inspirent des grands thèmes qui sous-tendent la grille de compétences de CPA Canada et les codes provinciaux : objectivité, compétence, indépendance. Elles intègrent l’éthique dans leurs cours de premier cycle et offrent des cours d’éthique en soi. Leur objectif : fournir le vocabulaire nécessaire pour comprendre en quoi consistent l’éthique et la prise de décisions éthiques, puis employer l’analyse des parties prenantes et l’esprit critique pour encourager différents points de vue, évaluer l’incidence des décisions sur les parties prenantes et envisager d’autres mesures.

« Par exemple, vous pourriez, en tant que directeur financier, favoriser un traitement comptable propre à maximiser votre rémunération. Mais les directeurs financiers formés à notre école ont d’autres préoccupations, explique Cameron Graham, professeur de comptabilité à la Schulich School of Business de l’Université York. Ils tiennent compte d’autres points de vue et comprennent qu’il est impératif de concilier ces opinions avec les leurs, sans quoi il n’y a aucune raison de leur faire confiance. Nous enseignons aux étudiants à aborder explicitement ce genre de contradiction, sans craindre les dilemmes éthiques ni l’ambiguïté parce qu’ils sauront rallier les autres à une compréhension commune de la nature du problème et à une décision acceptable. Ces diplômés-là ajoutent de la valeur. »

L’école de gestion de l’Université de Waterloo a adopté certains principes de l’ouvrage Giving Voice to Values de Mary Gentile pour aider les étudiants à faire preuve d’intégrité. « Comment pouvez-vous défendre le bon choix et utiliser votre pouvoir de persuasion pour influencer les personnes qui exercent des pressions sur vous? résume Krista Fiolleau, professeure de certification et d’éthique à l’Université de Waterloo. Nous proposons aux étudiants des stratégies qui les aideront à incarner leurs valeurs. »

Et pour ce faire, les diplômés doivent pouvoir discuter sans difficulté de questions d’éthique, des obstacles à la prise de décisions éthiques et de leurs propres valeurs. « Comme j’incite mes étudiants à beaucoup parler d’éthique, ils ne se sentent pas gênés de remettre en question les valeurs de quelqu’un d’autre », explique Chris MacDonald, directeur du programme Jim Pattison Ethical Leadership Education & Research à la Ted Rogers School of Management. « Il ne faut pas attendre un moment de crise pour tenter de formuler pour la première fois nos valeurs en tant que personne et en tant que société. Nous formons des professionnels qui, dans la plupart des cas, deviendront cadres. Quel exemple donneront-ils? L’influence qu’ils auront sur leurs équipes ainsi que les structures et les incitatifs qu’ils mettront en place détermineront la disposition de leurs employés à faire preuve d’intégrité et à intervenir lorsqu’ils verront des anomalies — bref, à créer une culture éthique. »

Len Brooks voit là une lacune dans le monde des affaires que les CPA peuvent combler. « Il faut sensibiliser les étudiants aux questions d’éthique pour qu’ils puissent conseiller des collègues et des dirigeants sur ce plan, et leur enseigner à prendre des décisions éthiques à l’égard d’autres aspects de l’organisation. On n’apprend pas ces compétences en droit, ni en marketing, ni ailleurs. Comme la profession repose sur l’éthique et que les CPA préparent et auditent des états financiers, ils assument une grande responsabilité. Si l’on veut une culture d’intégrité, la profession a un rôle important à jouer. »

LE CADRE DE RÉSOLUTION DE PROBLÈMES PACF

Cet automne, CPA Canada a lancé son Programme avancé en comptabilité et en finance (PACF) pour les candidats à des postes de niveau intermédiaire en comptabilité. Le premier cours porte sur des connaissances de base en éthique : en quoi elle consiste, les genres de dilemmes qui peuvent se présenter et un cadre de résolution de problèmes parallèle à l’Approche CPA pour composer avec les problèmes de conflits d’intérêts et d’indépendance.

1re étape : Évaluer la situation

2e étape : Cerner les questions

3e étape : Analyser les questions

4e étape : Tirer des conclusions

5e étape : Communiquer les résultats.