Le colosse aux pieds d’argile

Il est impossible pour les entreprises comme Bombardier de garantir les emplois que les politiciens promettent. C’est la croissance économique qui décide. Pas les subventions.

L’automne dernier, afin d’aider Bombardier à poursuivre son programme d’avions CSeries, le gouvernement du Québec a annoncé des investissements de plus de 1,3 G$ dans l’entreprise. Ce n’est pas rien. Au moment où j’écris ces lignes, Ottawa évoque aussi une possibilité d’aide. Or, c’est loin d’être la première fois que les contribuables aident l’avionneur, bien au contraire.

Cela permettra de maintenir et de créer des milliers d’emplois, entend-on chaque fois. Pourtant, c’est faux. Le secteur de l’aéronautique au Canada est depuis longtemps le « chouchou » de l’aide aux entreprises. Depuis des années, nous prêtons ou donnons des centaines de millions aux Pratt & Whitney, Bombardier et CAE de ce pays. Malgré cela, au Québec notamment, ce secteur emploie aujourd’hui des milliers de travailleurs de moins qu’il y a 10 ans.

En 2008, pour aider Bombardier à développer son avion CSeries, nos gouvernements ont allongé quelque 500 M$ à l’entreprise – sous forme de prêts à intérêt faible (voire nul) – remboursables pourvu qu’elle vende des avions. Les politiciens promettaient alors 3 500 nouveaux emplois. Or, depuis juillet 2014 seulement, Bombardier a plutôt réduit sa main d’œuvre d’au moins 4 550 employés, et ce, en plus d’avoir remercié des milliers d’employés en 2009 et en 2013. En outre, vu les troubles actuels que connaît l’entreprise, une nouvelle vague de mises à pied au début de 2016 n’aurait rien de surprenant.

Il est impossible pour ce genre d’entreprises de garantir les emplois que les politiciens promettent. C’est la croissance économique, ou non, qui décide. Pas les subventions. De surcroît, un des effets pervers de ces « politiques industrielles » est de maintenir en vie et d’aider à croître des entreprises qui deviendront dépendantes de cette aide, ce qui donne aujourd’hui aux gouvernements le choix entre deux mauvaises solutions : subventionner éternellement le secteur aéronautique ou laisser tomber des entreprises qui entraîneront dans leur chute des dizaines de milliers d’emplois, et les fournisseurs qui gravitent autour. Bref, on a créé des entreprises qui sont devenues too big to fail.

DES PRÊTS AUX ALLURES DE CADEAUX

Pour ceux qui l’ignorent, précisons que les fameux « prêts » accordés par le gouvernement à ces entreprises sont la plupart du temps... des dons. En 2010, grâce à des documents obtenus en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, la Fédération canadienne des contribuables a démontré que depuis 1967, les Canadiens avaient prêté 1,9 G$ à Pratt & Whitney, cette filiale du conglomérat américain United Technologies Corp. qui encaisse, bon an mal an, des milliards en profits. Or, presque 50 ans plus tard, cette entreprise n’a remboursé que 124 M$, soit environ 7 % du total prêté. Industrie Canada soutient que les prêts s’élèvent « seulement » à 1,04 G$, mais cela équivaudrait tout de même à un maigre 12 % de taux de remboursement.

Je ne fais pas ici le procès de Pratt & Whitney, ni de Bombardier, mais celui des politiciens qui croient savoir mieux que nous comment dépenser notre propre argent. D’ailleurs, lorsqu’on examine l’ensemble des prêts consentis par Industrie Canada depuis les années 1980, l’histoire est toujours la même, quelles que soient les industries bénéficiaires. En 28 ans, sur les 18 G$ de prêts octroyés à des centaines d’entreprises, le gouvernement n’a reçu que 10 % du total en remboursement, selon une étude du Frontier Centre.

Il reste à souhaiter que Bombardier et son programme CSeries, ainsi que l’ensemble du secteur aéronautique, puisse sortir de cette zone de turbulences et connaître la réussite à nouveau. Car, qu’ils le veuillent ou non, les contribuables canadiens sont tous à bord de cet avion.

À propos de l’auteur

David Descôteaux


David Descôteaux est chroniqueur économique dans la région de Montréal.

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